Theory of Obscurity / The Residents – Interview bonus Obsküre Magazine # 26

23 Oct 15 Theory of Obscurity / The Residents – Interview bonus Obsküre Magazine # 26

Voici le supplément de notre interview avec Homer Flynn de la Cryptic Corporation, porte-parole des Residents, et Don Hardy, le réalisateur de Theory of Obscurity : A Film about The Residents, rencontrés lors de la première du film et de l’hommage-rétrospective que leur a offert l’Etrange Festival en septembre.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de travailler sur ce projet autour d’un groupe aussi célèbre et inconnu à la fois car on sait que les Residents n’ont jamais montré leurs visages et fait d’interviews?
Don Hardy : Ce qui m’a donné envie de travailler sur ce film, c’était justement de ne pas y penser. Nous avons su que les Residents faisaient une tournée pour leur quarantième anniversaire. Nous avons pu avoir accès à Homer Flynn de la Cryptic Corporation. Nous l’avons rencontré et suite à cela il nous ont permis de filmer. Nous étions surpris car ils ont toujours été tellement secrets. Mais je n’ai pas vraiment réfléchi à la difficulté qu’allait représenter le fait de raconter l’histoire d’un groupe anonyme. C’est bien plus tard que je m’en suis rendu compte. Nous avons donc filmé les concerts et sommes devenus amis avec les Residents et les gens qui les entourent. C’est comme cela que ça a commencé.

Les Residents ont toujours commenté la culture populaire et le folklore américain. Comment manier toutes ces références? J’imagine que c’est à ce moment là que la présence et les conseils de Homer Flynn ont été importants car vous avez connu les Residents depuis leurs débuts.
Homer Flynn : Je me suis rendu disponible autant que possible. J’ai fait la plupart des couvertures de disques des Residents et les photographies. J’ai aidé pour ce qui est de l’aspect historique et j’ai aussi connu beaucoup de personnes qui ont été impliquées à un moment ou l’autre avec les Residents. J’ai donc aidé aussi pour organiser les interviews.

Dans cette idée d’anonymat, on peut y voir une forme d’art très pur car cela met de côté l’ego. Peut-être que certains musiciens très célèbre ont fait partie des Residents. Ils sont d’ailleurs peut-être décédés aujourd’hui et personne ne saura jamais qu’ils ont été impliqués dans les Residents. On voit dans le film un extrait de leur tout premier concert et ils n’avaient pas encore de masques. Est-ce que c’est quelque chose qui est arrivé très vite pour eux? Et vous ont-ils donné des indices sur ce choix des masques?
Ils souhaitaient vraiment que l’attention soit portée sur leur art et non pas sur eux mêmes. La célébrité ne les a jamais intéressés. En créant cette identité sans visage, ils savaient que quelque soit le public, ils n’avaient pas d’autre choix que faire face à leur propre créativité, se confronter à leur art, car il n’y avait pas de personnalités auxquelles se raccrocher. Cela est arrivé dès le tout début.
Don Hardy : La performance à laquelle vous faites référence s’est passée à la Boarding House à San Francisco et c’était avant que les Residents deviennent les Residents. Ils n’avaient pas encore de nom. Certaines des personnes qui sont sur scène seront peut-être familières, mais il y a quand même des costumes, certains sont voilés, on trouve déjà les germes de l’idée qui sera celle des Residents. Même si les visages sont plus reconnaissables, on peut dire que l’idée était là dès le départ.

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Les Residents sont originaires de la Louisiane et du Sud profond américain qui, comme il est dit dans le film, était plutôt conservateur, et ils sont partis pour la Californie car ils pensaient y trouver une liberté en cette époque psychédélique. Furent-ils déçus par ce qu’ils trouvèrent ou est-ce que c’était vraiment ce qu’ils cherchaient?
Homer Flynn : je ne pense pas qu’ils furent déçus par ce qu’ils y ont trouvé mais plutôt par ce en quoi cela a évolué. L’ère psychédélique d’une certaine façon était très libre et ouverte. Pensez à Jefferson Airplane ou The Grateful Dead. Il y avait des tas de groupes qui opéraient à cette époque dans des genres très variés et avec des idées différentes. C’était très ouvert. Mais ce qui s’est passé, c’est que l’on a découvert leur son et leur musique quand leur créativité s’est arrêtée. C’est à ce moment là qu’ils ont eu un succès commercial. Ils faisaient la même chose parce que cela marchait. Cette attitude a vraiment déçu les Residents. Ils pensaient que c’était le début d’une période d’expérimentation dans la culture pop, mais cette expérimentation fut terminée au bout de trois ou quatre ans. Donc ces personnes qui se connaissaient et qui allaient former les Residents se sont dit qu’il y avait un vide à remplir. Il y a quelque chose d’intéressant à faire et personne ne le fait donc peut-être devrions-nous nous y mettre. Ce qu’ils ont fait, c’était juste de faire perdurer cet esprit d’expérimentation de l’ère psychédélique.

J’ai l’impression aussi que l’excentricité du Sud est restée dans leur musique.
Oui, ce sont les racines. ils ont grandi en écoutant Bo Diddley. On ne peut y échapper mais ils n’ont jamais voulu perdre cela non plus. Ils savaient que c’était authentique en eux. Ils ont toujours voulu trouver leur voix, et ils l’ont sans aucun doute trouvée, mais ils voulaient garder l’authenticité de leurs origines aussi.

D’ailleurs ils avaient participé à la compilation Potatoes sur Ralph Records, qui revenait vraiment aux racines de la musique folk américaine. Je crois d’ailleurs qu’il y a un intervenant dans le documentaire qui dit que les Residents représentent la folk américaine ultime.
Don Hardy : Je crois que c’est Penn Jillette qui dit que l’art et l’ambition des Residents sont complètement américains. L’attitude du do-it-yourself, vas-y et pratique ta passion, cela représente une sensibilité très américaine et les Residents l’incarnent totalement.

Ce soir en plus du documentaire, on va voir une sélection de vidéos faites par les Residents et les gens avec qui ils ont collaboré. Comment en sont-ils arrivés à s’intéresser si tôt au multimédia?
Homer Flynn : Les Residents se sont toujours vus comme multimédia. Ils ont toujours ressenti que l’aspect visuel de ce qu’ils faisaient, leur présentation était aussi importante que la partie musicale. Si les Residents n’ont jamais été intéressés par le fait de vendre beaucoup, d’un autre côté si l’on ne vent rien on ne peut pas payer les factures et les loyers. La musique est la voie qu’ils ont suivie qui leur a permis un certain niveau de liberté économique ou du moins une existence économique. L’emphase était donc sur la musique pour cette raison mais, en termes esthétiques, ils étaient déjà un projet multimédia dès le début et se voyaient en tant que tels.

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Il y a eu cette grande période des années 70 où sont sortis tous les albums classiques, Third Reich Rock n’Roll, Commercial Album, Eskimo, etc., mais à cette époque là le groupe ne se produisait pas sur scène. La performance est arrivée plus tard avec le Mole Show. Du coup, ils étaient en fait un projet de studio.
Ils l’ont été pendant les dix premières années.

À ce moment là, ils ont expérimenté avec tout un tas d’instruments et de sons. Mais savez-vous s’ils étaient en contact avec les musiciens d’avant-garde de l’époque? Vu qu’ils était très cultivés, on peut supposer qu’ils étaient assez au courant de ce qui se faisait à ce moment là?
Ils n’avaient pas vraiment de contact. Il y avait les personnes qu’ils suivaient. Ils aimaient beaucoup Sun Ra, Harry Partch, Captain Beefheart, il s’agissait de projets qui touchaient à l’avant-garde c’est sûr. Mais ils n’ont jamais été en lien avec eux. Ils restaient chez eux on peut dire.

Bien entendu, c’est un corpus très important que celui des Residents. Je voulais savoir du coup en tant que cinéaste qui a passé plusieurs années à travailler sur ce film, comment vous avez découvert les Residents?
Don Hardy : Leur univers est vaste. Je ne connaissais pas grand chose sur eux quand on a commencé à parler de ce projet. Je connaissais l’image des yeux avec leur haut de forme, mais je me suis rapidement plongé dans certains de leurs albums, et je pense qu’une bonne façon de commencer, c’est par Fingerprince, Duck Stab et Not Available. Puis j’ai regardé les vidéos et ainsi de suite. C’était il y a deux ans et demi. Puis nous avons accéléré sur le projet alors que nous nous préparions à tourner leur quarantième anniversaire. Du coup, je connaissais mieux cette tournée que les musiques plus anciennes. Quand nous avons filmé ces concerts, j’ai dû remonter en arrière et lire tous les articles et tout ce que je pouvais trouver. À ce moment là, j’ai regardé et écouté tout ce qu’ils ont fait, afin de pouvoir envelopper cette histoire et trouver des points de connexion. Puis nous avons commencé à faire les interviews avec beaucoup de personnes avec qui les Residents ont collaboré. Et la liste est longue. Je crois qu’à la fin nous avions environ quarante-cinq interviews pour le film. C’est bien plus que sur tous les documentaires que j’ai faits précédemment. Et chacun disait des choses différentes mais avec toujours un lien entre elles. La liberté que leur a donné leur travail avec les Residents, quelque soit le projet, fut l’expérience la plus libre de leurs carrières artistiques. Ils l’ont tous dit. Cela touche vraiment au caractère profond des Residents et comment ils invitent ces gens dans leur monde. Ce peut être pour un projet, pour une chanson ou pour une vidéo, mais c’est une approche collective. Ce n’est pas quatre personnes sur une scène. J’espère que cela se ressent dans le film. Dès le début, cela a été un collectif et cela continue de l’être. C’est toujours une expérience partagée avec les personnes présentes pour ce projet mais aussi avec le public. Les Residents ont toujours cassé la barrière qui les sépare de leur public et des gens qui les soutiennent en achetant les albums et en venant aux spectacles. Ils l’ont fait à travers Ralph Records, les courriers, les fans clubs, c’est une expérience à plusieurs, et pas des musiciens qui restent dans leur confort sans entrer en connexion avec les fans.

Hier et avant-hier nous avons vu la troisième partie du projet Shadowland. J’avais déjà vu les Residents auparavant et je me souviens qu’ils utilisaient vraiment l’espace jusqu’à venir au sein du public. Est-ce que les lieux où ils se produisent jouent aussi un rôle important dans les performances?
Le lieu influe jusqu’à un certain point. Mais d’un autre côté quand les Residents sont en tournée, ils ne savent pas quel va être le lieu et à quoi il va ressembler. Quand il y a vingt représentations en trente jours, tout va très vite. Sauf si c’est un spectacle très particulier, il est difficile de planifier. Ils se retrouvent dans un espace et là ils improvisent.

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Un ami m’avait raconté qu’une fois il avait assisté à un concert des Residents en Suisse habillés en papiers journaux et apparemment ce n’était pas les vrais. Est-ce que c’est arrivé qu’il y ait des faux Residents?
Don Hardy : Je crois que c’est l’inconvénient de l’anonymat. J’ai entendu dire qu’il y en avait aussi un au Japon.
Homer Flynn : Oui, il y a un groupe japonais. Je ne sais pas s’ils continuent toujours. Je n’arrive pas à me souvenir de leur nom, mais ils se produisaient avec des grands yeux et des hauts de forme. C’était un peu comme un groupe hommage aux Residents.

Oui, c’est forcément un hommage s’ils le font. Juste pour parler de l’héritage que laisse les Residents, car dans le documentaire, on peut voir par exemple Les Claypool de Primus et de nombreux autres musiciens, et il y aurait pu y en avoir des milliers. Qu’en est-il des musiciens que vous avez rencontrés? Vous ont-ils dit quels aspects des Residents les ont vraiment influencés? Est-ce que c’est plus les performances, les graphismes, les sons?
Don Hardy : Je crois qu’ils ont eu une influence sur tous les aspects. Dans leur manière d’interagir avec les fans, le soin qui est apporté aux couvertures de disques, tout cela comme des extensions de la musique qui se trouve sur les albums. C’est surtout leur éthique de travail. Ces personnes ont mis du temps et du travail à faire ces albums, et ils ont montré ce que l’on pouvait faire avec un petit budget et un groupe de gens dédiés à la tâche. Cela a parlé non seulement à des gros groupes comme Primus mais aussi à des tas de gens qui font des choses dans leur garage en ce moment même qui partout dans le monde essaient de faire des choses. Il y aurait des milliers de raisons d’arrêter et de devenir un avocat ou autre chose, mais les Residents sont un bon exemple de personnes qui y ont cru et qui s’y sont tenues pour avancer. C’est quelque chose que j’ai retenu de ce projet et j’espère que ce sera la même chose pour les gens qui verront le film.

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Pour finir sur un aspect important de la musique des Residents, c’est leur vision ironique de la culture pop, en jouant sur les icônes de la pop, cet aspect a aussi influencé beaucoup de groupes. On peut penser à Nurse With Wound qui prenaient des disques des années 60 et qui faisaient des collages avec, c’était tout à fait dans la lignée de ce que faisaient les Residents des années auparavant. Que pouvez-vous me dire sur leur attitude quant à la dictature de la culture pop?
Homer Flynn : Le fascisme de la culture pop?

Oui, car c’était le sujet de Third Reich Rock’n’Roll.
Bien sûr que cela existe. Si l’on repart en arrière sur les big bands, qui étaient le rock’n’roll de leur époque. Et ces big bands ont inspiré d’autres formes, comme le country swing. Avec la prolifération des médias, la connexion avec le marché de masse a grandi. Puis le rock’n’roll est arrivé et il a chassé la musique swing. Puis le rock’n’roll a commencé à influencer tout le reste. À un certain point, toutes les musiques ressemblaient à du rock. Il est difficile aujourd’hui de distinguer la country du rock’n’roll. Tout a commencé à s’adapter au rythme rock. C’est ce fascisme du rythme que les Residents ont considéré.

Que peut-on espérer pour le film? Y a-t-il d’autres festivals de prévus?
Don Hardy : Nous sommes en tournée avec le film depuis la première mondiale en mars dernier au festival South by Southwest à Austin. Aujourd’hui, c’est la première européenne à Paris, puis le film part à Londres et dans plusieurs festivals anglais et cela va continuer jusqu’au début de l’année prochaine où nous serons distribués dans le monde entier dans des cinémas, mais aussi en VOD à travers iTunes, Amazon, Netflix et il y aura des DVDs disponibles, des blu-rays, des éditions collector pour pouvoir y ajouter des tas de bonus.

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