Theo Hakola – Interview pour I fry Mine in Butter

25 Sep 16 Theo Hakola – Interview pour I fry Mine in Butter

J’avais besoin de le posséder”

Des années qu’on l’admire, d’abord dans Orchestre Rouge (qu’il renie en partie aujourd’hui), puis dans Passion Fodder et, depuis 1993 en solo. Theo Hakola, ce sont des albums, des romans, des objets composites, du théâtre. Pour 2016, il nous offre un album de reprises. Laisser parler les autres ? Pas vraiment, non, comme le montre ce joli échange avec un compositeur de talent, efficace, humble (il connaît ses petites ventes) et partageur. Toujours.

Bonjour Theo…

… Bonjour Sylvain Nicolino

Tu vis à Paris, quelle incidence ça a eu sur la thématique et l’enregistrement de l’album ?

Sur la thématique, très peu, voire aucune. Sur l’enregistrement, pas mal puisque ça m’oblige à piocher mes collaborateurs en France. Ce n’est aucunement un problème, ça, parce que, même si, sur le plan musical, je me sens et me sentirai toujours étranger en France, je suis fort content de travailler avec les musiciens que j’arrive à embrigader ici.

Après avoir repris les Pistols, tu reprends « White Man » des Clash, avec harmonica et une batterie très dynamique

On ne dit pas LES clash, c’est The Clash, du singulier, LE Clash, si tu veux… Il y a un harmonica dans la version originale… Pour la batterie, vive Bo Diddley ! Et vive la batteuse Tatiana Mladenovitch qui a bien voulu m’aider à le canaliser. C’est un groove qui m’obsède : Dac-que-dac-que-daaack que-dack-dack ! Et si on faisait tout un album avec rien que ça, en gros, comme base rythmique unique ? Je prends !

Aujourd’hui y aurait-il quelqu’un au bout du fil si on appelait Robin des Bois, comme le préconisent les paroles ?

Yes, il y aura Barack Obama, mais les méchants dans mon pays demeurent encore trop nombreux, puissants et crétins – sans parler de la minorité d’hommes blancs en colère qui les encouragent – et il lui manque les flèches pour les mettre hors d’état de nuire… pour l’instant.

Au-delà du plaisir pris à jouer des titres que tu aimes, as-tu pensé ce disque comme une généalogie, un moyen de te faire découvrir par tes amours musicales et poétiques ? Y vois-tu un legs culturel ?

Parce que je suis vieux, c’est ça ? Oui, c’est ça… Je pense un peu au legs sans doute, oui, ou plutôt au manque de legs, et à comment ça ne changera pas grand chose, à comment ça ne marquera pas beaucoup l’histoire de la musique parce que si peu de gens vont finalement connaître mon travail. Il n’empêche que je ne peux pas arrêter. Il n’empêche que cet album, comme chaque autre est conçu et enregistré pour être une espèce de chef d’œuvre qui aura autant de sens et d’intérêt (voire plus) dans cinquante ans qu’aujourd’hui. Sinon, quel intérêt de le faire ? Le plaisir, je l’ai en le faisant, bien sûr, mais je l’ai aussi en l’écoutant, parce que c’est la musique que j’ai envie d’entendre. Parce que c’est magique, la musique, comme l’est la nature. Comme l’est l’art.

Sur « Heroin », ta partie de guitare est stupéfiante. Quelle a été la part de lâcher-prise en studio ?

Le guitariste auto-didacte qui sait qu’il est né moins doué que bien d’autres vous remercie de le remarquer. En fait, quand tu dis “studio”, ce n’est plus la même chose qu’autrefois avec Passion Fodder et mes premiers disques solo : j’avais le temps et les studios qu’il me fallait. Côté business, on a compris que mes disques n’allaient pas se vendre beaucoup. Mais c’est justement l’éducation acquise à cette époque, sans oublier les avances technologiques – Pro Tools ! – qui me permet d’enregistrer et mixer aujourd’hui dans des conditions nettement moins confortables, sans pour autant perdre en qualité du son ou de performance – au contraire – et sans jamais me refuser une partie de guitare (qui donne une impression de lâcher-prise !) si c’est nécessaire.

Avais-tu déjà repris certains de ces titres en concert auparavant ?

Très peu. Passion Fodder avait fait « Blank Generation » deux ou trois fois en rappel – au Bataclan, par exemple – et « I Fall to Pieces » et « Ruby », joués plus proches des versions originales, figuraient dans une lecture en musique de mon deuxième roman La Valse des affluents, vers 2005.

Tu traduis les « Vieux Amants ». L’appropriation, déjà exceptionnelle sur le plan musical, y gagne une chair.

On trahit beaucoup trop souvent… De la chanson de Brel, je connaissais deux traductions ; l’une assez fidèle aux sens mais faible en poésie, l’autre nettement mieux sur le plan poétique, mais pas assez fidèle question sens. Mon désir – ma prétention ! – a été de combiner les deux, de rendre en anglais le sens émouvant de l’originale sans perdre pour autant la poético-musicalité de ces mots.

Pourquoi est-ce sur cette chanson que vous avez été les plus nombreux en studio ?

Pas de raison particulière. Hasard. Chance. Inspiration. Rencontres… avec un formidable joueur de bandonéon, Pablo Gignoli, et une magnifique violoncelliste, Maëva Le Berre. Sans oublier la voix en or de Gabriela Arnon.

« Danseuse » et « Song to the Siren » sont fortement retravaillées, les résultats sont surprenants.

C’est sûr que « Danseuse » est à quinze mille lieues de l’originale, mais pour moi – et j’ai peut-être tort – « Song to the Siren » est plutôt fidèle à l’essence de ce morceau de Tim Buckley. Tout en étant rockifiée, c’est bien tout à fait la même chanson.

J’aime cette façon de voir l’hommage en rejetant l’idée de limites. C’est l’irrévérence punk qui vivifie et ressuscite les chansons, non ?

Ce n’était aucunement une idée consciente. Dans mon esprit, c’était plutôt une histoire de les rendre le mieux possible, tout simplement, et je ne pouvais le faire qu’à ma manière.

Il y a très peu de survivants dans les gens que tu reprends : Richard Hell, Joni Mitchell, Bob Dylan, John Prine, Elvis Costello ; Mel Tillis est vivant, mais c’est à Johnny Darrell que tu pensais.

C’est drôle – et pas si drôle que ça – que dans ta liste, ils sont au moins quatre connus à avoir frôlé la mort au moins une fois, Joni Mitchell le plus récemment.

Vas-tu leur envoyer tes reprises ?

As-tu leurs adresses ? Sur cette liste, je n’ai rencontré que Richard Hell.

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Est-ce comme un moyen d’adresser un coucou spirituel à ces artistes ?

Sans doute, oui, maintenant que tu le dis comme ça. À John Prine et à Joni Mitchell – deux auteurs vraiment touchés par la grâce et assez peu connus par “mon public”, sans parler de mes amis – en particulier. Et puis ce sont des chansons parfaites dans l’écriture. Mes versions de « Sam Stone » et de « Coyote », quoique très loin des VO, ont évidemment été faites avec amour et respect. La version live que Mitchell fait avec The Band de « Coyote » dans le film The Last Waltz m’avait tant troublé que j’avais besoin de le posséder, et je pense que cet album de reprises a commencé lorsque j’ai tenté de l’apprendre.

« Saint-Louis Blues » est très travaillé dans son accompagnement, on y sent un esprit de groupe alors même que c’est un titre où il n’y avait que toi, Maëva et la fidèle Bénédicte Villain…

Je veux bien que ça donne cette impression. En fait, c’est un morceau fabriqué élément par élément, chacun séparé. Si c’est réussi, c’est plutôt parce qu’à l’arrivée ça sonne “organique”, qui est peut-être un peu cousin de l’effet “collectif”… Sinon, Bénédicte et Maëva partagent une vraie qualité : leur savoir-faire indéniable ne les empêche pas d’inventer, ce qui n’est pas le cas pour tout ceux qui ont une telle maîtrise de leur instrument.

Bénédicte a-t-elle eu son mot à dire sur la sélection et les projets d’interprétation ?

Pas trop sur la sélection, non ; plus sur l’interprétation.

De quelle manière ?

C’est essentiellement elle, la composition et l’arrangement de ses violons dans le Brel et le Buckley, par exemple ; elle s’y est vraiment appliqué, alors que sa partie sur « Heroin », elle l’a torchée ze fingers in ze nose ! Elle est un peu moins sollicitée sur ce disque-ci qu’elle l’est d’habitude, mais, en dehors de ses contributions en tant que musicienne, elle était encore là pour juger mes prises de voix, et même parfois pour me pousser à en refaire.

Ce disque est-il émotionnellement plus sensible que les disques que tu signes personnellement ?

Il l’est moins, pardi ! Ce ne sont plus mes propres mots que je chante. Mon implication, émotionnelle ou autre, est donc moindre, et c’est peut-être pour ça que le plaisir, pour moi, d’écouter ce travail est plus… direct. Et là, le simple fait d’en parler me donne envie encore, je l’avoue. Je vais mettre un casque – il est tard – et m’envoyer « Subterranean Homesick Blues » le plus fort possible tout de suite. Cette musique est faite pour qu’on l’écoute fort. Toujours. Please.

http://www.theohakola.com/

Photo par Dorian Rollin

De Theo Hakola, je vous conseille aussi Hunger of a thin Man (sorti chez Bond Age en 1993), Overflow (Grosse Rose Records, 1997) et la version double LP de This land is not your Land, parue aux Disques du 7ème Ciel en 2012.

 

 

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