The Tobacconists – interview

16 Mai 12 The Tobacconists – interview

The Tobacconists est le nouveau projet commun de deux vétérans de la scène expérimentale et post-industrielle, Scott Foust (Y Front, XX Committee, Idea Fire Company, le label Swill Radio) et Frans de Waard (Kapotte Muziek, Beequeen, le label Korm Plastics). Ayant tous deux une passion/addiction pour la cigarette, ils se sont lancés dans un hommage/éloge au travers d’une pièce radiophonique à l’humour décalé, Smoking is green, qui vient de sortir sous format vinyle + CD. Ravis de cette collaboration, ils ont décidé de ne pas s’arrêter là. Nous les avons rencontrés après leur concert du 10 avril aux Instants Chavirés, dans le cadre du Sonic Protest, pour une conversation mouvementée sous les rafales de vent, la bruine persistante et les plaintes des voisins qui voulaient dormir. Épique.

Obsküre Magazine : On vient de vous voir sur scène avec un tout nouveau projet The Tobacconists. Quand avez-vous commencé véritablement?
Frans de Waard : En 2009. Scott était invité en Europe pour montrer un de ses films. Il y a eu plusieurs projections et vu qu’il allait rester un mois, il m’a dit que l’on pourrait faire de la musique et se trouver quelques concerts. Puis nous avons pensé à un nom, et nous aimons tout les deux beaucoup fumer. Nous avions pensé à Ashtray Temple pour le nom mais nous sommes restés sur The Tobacconists. Nous avons enregistré des morceaux ensemble qui ont composé notre premier album. Nous avons pris la route et fait huit, neuf ou dix concerts, je ne me souviens pas exactement. L’année dernière, nous avons été invités à créer une pièce radiophonique pour la radio néerlandaise. Je leur ai dit que je connaissais quelqu’un qui avait des choses à dire sur la cigarette. Il a son point de vue sur la question, et cette pièce radiophonique que l’on a fait ensemble s’appelle Smoking is Green. Quand Sonic Protest nous ont invités, mon envie était vraiment de faire un opéra sur scène, plus élaboré que ce soir, avec des vidéos, des diapositives, de la danse, vraiment un opéra, quelque chose de très long. Mais comme personne n’a d’argent pour l’art aujourd’hui, nous sommes donc partis sur cette pièce radiophonique sur scène avec des actions théâtrales en plus. J’ai pensé que cela pourrait marcher.

Smoking is Green est-il sorti?
Scott Foust : Il vient à peine de sortir. Il n’y a pas de spoken word sur le LP, c’est juste la musique que Frans et moi avons fait pour la tournée. Nous l’avons ensuite retravaillé en studio, et ça vient avec le CD de la pièce radiophonique.

Frans : Et les deux s’appellent Smoking is green.
Scott : Smoking is green était aussi sorti en une série de cartes postales qui comportaient de courts essais. J’ai construit les textes et l’opéra radiophonique à partir de ça.
Frans : Puis nous avons discuté par email. Nous nous sommes demandés quel serait le paradis des fumeurs.

Et vous l’avez divisé en actes comme une pièce de théâtre.
Frans : C’est une pièce en quatre cigarettes. Sur le CD, chaque acte dure à peu près le temps de fumer une cigarette. Les intermèdes sont très courts mais ça n’empêche pas de fumer.
Scott : Si vous en avez envie. Vous n’y êtes pas obligés.

Et comment vous êtes-vous rencontrés?
Scott : Nous nous connaissions et nous communiquons ensemble depuis les années quatre-vingt, 1985 peut-être, tout simplement parce que nous aimions la musique que faisait l’autre.
Frans : Il achetait mes disques pour son réseau de  distribution. Ses disques avec Idea Fire Company étaient très bons. En 1988-89, nous avions parlé de peut-être faire un album de collaboration entre Idea Fire Company et Beequeen, un de mes projets, mais ça ne s’est jamais fait, car il n’y avait pas d’argent.
Scott : Et en 2005, Idea Fire Company à été invité pour jouer dans un festival, et je pouvais jouer avec trois personnes au lieu de deux. J’ai immédiatement pensé à Frans. On s’était rencontrés deux fois quand il faisait des tournées aux Etats-Unis. On en a donc profité pour enregistrer pendant deux jours et on a fait une petite tournée. Et on s’entend tellement bien que peut-être on va continuer à travailler ensemble jusqu’à notre mort.

Pour vous introduire, on peut dire que vous avez tous les deux commencé au tout début des années quatre-vingt ?
Scott : Mon premier groupe c’était en 1979, Y Front.
Frans : Pour moi, c’était en 1984, je suis plus jeune.

C’est à la même époque que tu as commencé le label Korm Plastics.
Frans : Oui, en même temps.

Ton premier groupe c’était Kapotte Muziek, qui a un statut un peu culte aujourd’hui…
Frans : Ah bon, je n’en sais rien. On m’a demandé de faire une compilation cassette pour un label allemand avec des groupes de la scène industrielle néerlandaise. Et à la fin de la face A, il restait une minute, et je me suis dit que je pouvais faire quelque chose moi même. Un des premiers exemplaires que j’ai vendus c’était à un type qui était dans ma classe car il me voyait faire toutes ces copies cassettes et ces pochettes. Il m’a demandé quel est ce groupe? Je lui expliqué, ça l’a intéressé, et nous avons travaillé ensemble pour les premiers enregistrements de Kapotte Muziek. Il avait les sons et j’avais les idées. Il me fournissait les cassettes que je mélangeais ensemble. Il ne faisait pas la musique, je m’en chargeais. Mais sans lui je n’aurais pu rien faire car je n’avais aucun instrument. J’avais juste une table de mixage. Je mélangeais les cassettes avec et je faisais des collages sonores. Puis j’ai produit de la musique vraiment très mauvaise. Je ne comprends pas pourquoi les gens s’intéressent aux vieux enregistrements de Kapotte Muziek car c’est vraiment de la merde.
Scott : C’est une manière d’apprendre. C’est comme ça que tu deviens meilleur. Mais je dois avouer que je n’ai jamais fait de mauvais album.
Frans : Peut-être que tu en as fait un mais tu ne l’as pas sorti! Mais cela faisait partie de la scène. Tout le monde faisait des compilations sur format cassette. C’était une manière de te faire connaître.

C’était vraiment une époque do it yourself et vous deux vous avez fait partie de ces réseaux et de ces échanges de cassettes. Parfois il y en avait même qui étaient tirées à cinq cent, voire mille exemplaires, ce qui semble incroyable.
Frans : Ce n’était pas mon cas.
Scott : La première cassette de XX Committee, Steel Negro Music, que tu m’as montré ce soir et qui a été rééditée en CD, avait été tirée à 300 par Another Room, ce qui me semblait beaucoup pour un label de San Francisco. Il y avait beaucoup d’échanges, c’était une belle époque.
Frans : J’ai juste tiré à 500 copies la première compilation. Après, ça variait entre 5 et 100 ou 150. Mais des fois, il n’y en avait que 5 que l’on échangeait avec des amis. A la fin des années 80, je devais avoir dans les 700 cassettes.

Tu les as toujours ?
Frans : Disons, que quand je me suis marié, celle qui est à présent mon ex-femme m’a forcé à les vendre.

Donc Scott, tu as commencé avec XX Committe?
Scott : Mon premier groupe c’était Y Front. C’était avec Mike Popovich, le troisième Tobacconists que tu as pu voir ce soir, qui est un de mes plus vieux amis. Frans a ressorti The final Session, un enregistrement de 1981. Et juste après, au milieu de l’année 1981, XX Committe a commencé. On a d’abord travaillé sur la cassette, puis il y a eu ensuite l’album Network qui est paru en 1983, qui reste un des disques dont je suis le plus fier, de tous ceux que j’ai faits.

Vous avez été dans l’expérimentation dès vos débuts, à quoi ressemblait la première musique que vous ayez faite?
Scott : Y Front était un groupe post-punk/new wave un peu dans la veine de Père Ubu, avec des synthés, guitare basse batterie. Cela restait encore des chansons.
Frans : De mon côté, je n’ai jamais fait partie d’un groupe, et encore moins d’un groupe de rock. Une des choses les plus stupides que j’ai faite était d’aller toutes les semaines répéter dans une cave les mêmes chansons punk. J’ai donc commencé en solo. Puis j’ai lu sur Steve Reich et je me suis dit OK, je peux faire ça. Je n’avais que 14 ans. Je cognais la guitare avec un bâton puis je ralentissais l’enregistrement et on aurait dit un train qui passe. A 15 ans, cela a été programmé sur la radio néerlandaise. Je n’ai donc jamais fait partie d’un groupe et je n’en ferai jamais partie parce que je déteste ça.
Scott : Mais nous sommes une sorte de groupe.
Frans : Nous avons répété une ou deux fois car il faut caler les choses.
Scott : Au contraire, j’adore travailler avec les autres. Le seul album solo que j’ai fait c’était en 2009. Il s’appelle Jungle Fever. Ce que j’aime c’est l’interaction. J’aime enregistrer la musique avec des gens.

Votre autre point commun, c’est que vous êtes des amateurs de la musique des autres aussi. Vous continuez à sortir des productions avec vos labels respectifs, Swill Radio pour Scott et Korm Plastics pour Frans…
Scott : Swill radio a commencé en 1983
Frans : J’avais 19 ans quand j’ai commencé Korm Plastics.

La liste des gens que vous avez publiés est tout simplement impressionnante. Asmus Tietchens…
Frans : Oui, d’ailleurs on en a sorti chacun.

Pour ce qui est de Korm Plastics, il y a eu Legendary Pink Dots, Brume, Psychic TV…
Frans : Non, c’est une fausse rumeur publiée sur Discogs…. Il y a plein de conneries sur Discogs. J’ai fait juste une copie de Psychic TV pour un gars qui avait un radio en Hollande.

Il y a eu aussi Big City Orchestra, Le Syndicat, the Haters, Troum…
Frans : Je vais te dire un truc sur Troum. Quand Beequeen a commencé en 1989, nous faisions la première partie des Legendary Pink Dots en Allemagne, et il y avait ces allemands très jeunes qui sont venus nous voir, en disant qu’ils aimaient notre musique. Ils nous ont proposé de jouer avec eux à Brême ou une ville comme ça. Ils ont fait notre première partie. A l’époque, ils s’appelaient Maeror Tri. Des années plus tard, ils sont devenus bien plus célèbres, et c’est nous à présent qui faisons leur première partie. C’est l’histoire de ma vie.
Scott : La mienne aussi.
Frans : En 2005 je me suis retrouvé à jouer dans une petite ville hollandaise. Un jeune gars, Rutger Zuydervelt, est venu me voir pour faire ma première partie, son projet c’est Machinefabriek. Aujourd’hui c’est moi qui ferait sa première partie! Nous sommes en fait plus des musiciens pour les musiciens. Les musiciens aiment ce que l’on fait. Mais nous ne serons jamais célèbres.
Scott : Les gens qui aiment Idea Fire Company sont des gens qui font des disques car ils ne sonnent pas comme les autres disques. C’est rude financièrement parlant. Même avec cette tournée, nous perdons de l’argent. Heureusement, ma femme ramène un peu d’argent. Mais c’est un tel plaisir de jouer avec Frans. C’est vraiment différent de travailler avec lui.
Frans : La semaine dernière, nous avons répété avec Mike à la basse et enregistré peut-être deux albums. L’un est très expérimental l’autre est plus rythmique. Ce sera des albums de Tobacconists sans voix.
Scott : Nous avons fait ça dans le studio de Frans et Mike est un très bon musicien, contrairement à nous. Je me considère plus comme un artiste sonore que comme un musicien. Karla avec qui je travaille dans Idea Fire Company est une très bonne musicienne, comme Mike. Ni moi ni Frans ne sommes de véritables musiciens.
Frans : J’ai des idées et je les assemble. Brian Eno disait qu’il n’était pas un musicien, mais c’est faux. Il savait jouer de la guitare. J’en suis incapable. Mais comme Brian Eno, j’aime travailler sur des choses très différentes, l’improvisation, la pop musique avec Beequeen où il y a une chanteuse et de vrais morceaux.

Il y a eu différentes périodes dans Beequeen, les débuts étaient expérimentaux.
Frans : Mais les gens qui découvrent aujourd’hui apprécient parce que ça ressemble à des morceaux. Les gens n’osent pas me demander de jouer car ils ne savent jamais ce qu’ils vont avoir. Je ne me considère pas comme un musicien expérimental. Je ne crois pas en l’avant-garde. Je fais juste ce que j’ai envie. Je suis mes idées. Peut-être qu’un jour j’aimerais sonner comme les Beatles. Notre prochain album sonnera comme les deux premiers albums de Dome, Gilbert/Lewis.
Scott : Les deux premiers albums de Dome ont été la plus grosse influence sur ma musique.
Frans : Les deux derniers jours nous avons répété avec une boite à rythmes et ça sonnait comme du Second Layer. Ils avaient sorti un album chez Cherry Red en 1981. Nous avons utilisé ces rythmes, la basse, des sons de radio.

Oui, vous mettez les idées au centre.
Frans : Car sans idées, tu ne fais rien.
Scott : Je pense que l’idée de beaucoup de gens c’est de sonner comme quelqu’un d’autre. Et nous ne voulons jamais sonner pareil. Il y a une vraie progression dans les disques d’Idea Fire Company depuis 1981. Chaque album est très différent et ça explique pourquoi nous ne sommes pas plus célèbres.

On ne peut pas mettre d’étiquettes…
Scott : Cela dit, je trouve qu’il y a un fil conducteur qui fait que ça sonne comme du Idea Fire Company.

Scott, sur ton site, on trouve une sorte de manifeste.
Scott : J’aime beaucoup les théories d’avant-garde.

Parle moi des anti-naturals…
Scott : Nous avons commencé avec Karla et une amie. Nous sommes vraiment dans les théories situationnistes mais il y avait des erreurs qui pouvaient être corrigées.  Le point central c’est que la chose la plus importante dans le monde c’est l’esthétique. Comment définit-on le beau et comment construit-on sa personnalité en se basant sur ces choses? Les gens pensent que la personnalité c’est inné. Mais nous pensons que nous devons construire notre personnalité comme un procédé artistique, comme si tu travaillais sur une peinture.  Personne n’en a rien à faire, bien entendu, mais je vis ma vie exactement comme cela. J’aime écrire des théories sur la vie et l’art et comment les deux fonctionnent ensemble.

Vous n’êtes pas trop dans les répétitions, comme vous l’avez dit.
Scott : Franchement, ça m’est égal. Nous avons dû pas mal répéter pour le concert de ce soir car le timing est très précis.

Pour résumer, car The Tobacconists est un projet très obscur : vous avez sorti deux CD-R, The Route et Ocean Drama, ainsi qu’un 45 tours, The dark Secrets of Dr Perati. Et il y a donc Smoking is green.
Scott : Oui le vinyle avec la musique et le CD avec la pièce de radio…
Frans : Qui est quand même plus longue que ce que nous avons fait sur scène et assez différente. Quand tu écoutes chez toi, c’est pas la même chose que sur scène où les choses doivent être plus concises.
Scott : C’est pourquoi nous ne jouons que trente-deux ou trente-trois minutes car si c’était plus long, tu t’ennuierais. Je préfère que ce soit trop court et que les gens nous disent « on en veut plus ».

On comprend que The Tobacconists c’est un projet qui va évoluer. Est-ce que vous travaillez sur d’autres projets en parallèle?
Scott : Oui, un nouveau Idea Fire Company. Karla va sortir un album solo au piano. On va ressortir la cassette d’Idea Fire Company, Rags to Riches, sur un autre label. Le problème pour sortir les disques, c’est toujours l’argent. Karla et moi nous avons une dette de 20 000 dollars avec Swill Radio car les disques ne se vendent pas.

En particulier aujourd’hui avec les téléchargements…
Scott : Je ne suis pas sûr que ce soit vraiment un mal. Je ne sais pas si c’est de la pub gratuite ou si ce sont les gens qui n’achètent plus.

Personne ne sait vraiment.
Frans : De notre côté, nous travaillons sur un nouvel album de Beequeen, qui sera produit par Peter Van Vliet, un des membres principaux du groupe Mekanik Kommando au début des années quatre-vingt. Nous allons dans son studio tous les Vendredis, mais pas cette semaine.

Il va apporter sa touche minimale électronique?
Frans : Non, ça sonnera comme une bande-son à écouter tard dans la nuit. Cela s’appellera Around Midnight, le moment de la nuit où tu tombes dans le sommeil où tu rentres dans le monde des rêves et des cauchemars. Cela ressemble à une pièce radiophonique, c’est plus ambient, mais aussi avec plus de voix. Je vais faire un nouveau CD avec Howard Stelzer et d’autres collaborations. Mais cela ne m’enchante pas de faire de la musique, car j’aimerais terminer mes livres. J’en ai trois en chantier. Il y en a un qui relate mon expérience avec Staalplaat, j’ai déjà écrit vingt-cinq pages. La vraie histoire avec ce que je pense de Muslimgauze, de Rapoon ou de Zoviet France! Cela va être très drôle car je n’aimais pas cette musique.
Scott : Frans et moi nous ne pouvons nous limiter à la musique, c’est pourquoi il n’y a pas plus d’attention sur nous. Je travaille sur un film, j’ai une performance en ce moment qui a pas mal tourné  qui se nomme The Four Accomplishments, en plus d’Idea Fire Company. Toutes ces choses sont tellement différentes qu’on arrive pas à t’associer à quoi que ce soit. En plus, certains n’aiment que certaines choses et pas d’autres.

Pour les boucles que l’on a pu entendre, vous travaillez toujours de manière analogique?
Frans : Oui, beaucoup. Mon studio est essentiellement analogique avec quatre synthés que j’utilise beaucoup, le MS20, un Roland ss1, un Moog et un Juno 60. Les effets restent analogiques et je continue à utiliser des cassettes.
Scott : Je continue avec des cassettes et des quatre pistes, je n’ai pas d’ordinateur. Avec toutes ces années de pratique, je commence à être bon pour le faire bien sonner.

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