The Morganatics – Interview bonus Obsküre Magazine #18

13 Nov 13 The Morganatics – Interview bonus Obsküre Magazine #18

www.obskuremag.net publie les extraits restés inédits de notre entretien avec Seb (pour faire clair : « notre » Sébastien Desbarres, rédacteur au sein de notre média global) et Nico, respectivement chanteur/guitariste et batteur de The Morganatics. Aidés de leurs mélodies pénétrantes et de leur vision mélancolique d’un rock/metal easy listening, les Français affirment une identité et possèdent tous les arguments pour ne pas douter de leur art. Première véritable incursion dans  les sphères de l’industrie du disque, Never be part of your World est un témoignage sincère et souvent poignant, au-delà des genres, au plus près de la musique comme source de vie et révélatrice de tourments. Entretien vérité.

Obsküre Magazine :  À quel type de public pensez-vous que Never be part of your World puisse s’adresser ?
Seb : C’est une question qu’on se pose encore. Notre son peut paraître assez calibré au premier abord mais, pour anticiper cette éventuelle critique, je dirais au contraire que nous n’avons ciblé aucune niche. En composant avec le frère de Nico, le claviériste qui a quitté le groupe en juillet, je suis allé là où mes compétences techniques me guidaient, vers les lignes de chant que ma voix, très claire, me montrait du doigt. Qui notre musique rencontrera-t-elle ? Je manque de recul pour le dire. Anathema et Porcupine Tree sont mes références ultimes. Nous en avons sûrement le côté progressif. Mais j’aime également l’efficacité du easy listening de Muse, SOAD ou Placebo, parce que leurs mélodies sont imparables, même si la formule avec une seule guitare m’ennuie beaucoup. J’imagine que nous pourrions conquérir un public qui se trouverait à la croisée de ces tendances.

Si vous aviez la possibilité de revenir sur quelques détails de l’album, le feriez-vous ? Des regrets quant à son rendu final ?
525572_416314745117993_1460813902_nSeb : Dans la vie de tous les jours, je suis une sorte de branleur qui se fout de tout et prend tout à la légère. Ma façon à moi de dire merde à cette vie qui a tendance à ne rien donner et à prendre tout, c’est de lever le petit doigt, comme Protagoras. Pour autant, je me suis montré très méticuleux sur cet album. Bill, qui a produit l’album, n’a pas lâché les manettes jusqu’à ce que nous soyons pleinement satisfaits du résultat. Bien sûr, tout est perfectible, ou du moins tout est modifiable, mais chaque intervention trahirait à présent la sincérité du moment qui a produit ces imperfections. J’ai d’ailleurs travaillé sur NBPOYW avec une conviction bien particulière. Je la tiens de Wolf, notre premier guitariste lead, qui disait : « Il faut s’élever à donner le meilleur de soi-même sur un instant T et, le plus important, il faut savoir s’en tenir là et passer à l’étape suivante. » Je n’ai donc aucun regret, juste plus d’expérience.
Nico : Non, personnellement je n’ai aucun regret concernant cet album, d’autant plus que j’ai la fâcheuse tendance à m’attacher émotionnellement à une version. Je vis le moindre changement important tels un solo modifié, un break différent, des paroles changées, comme un déchirement… ce qui me fait finalement dire que je ne changerais rien.

Vous dîtes que votre musique est avant tout une histoire d’attitude que d’appartenance à un genre. Pouvez-vous développer cette idée ?
Seb : Les conversations élitistes sur les genres, les sous-genres et les sous-cultures me désespèrent au plus haut point. En caricaturant un peu, il est évident que depuis les Beatles, la musique tourne autour de maximum trois ou quatre accords. Les genres sont des religions qui empêchent encore les publics et les musiques de se rencontrer. J’ai mis du temps à le comprendre. Quand je parle d’attitude, je veux d’abord dire que seule la musique sous sa forme la plus simple, la mélodie si on veut, qui est l’essence d’une émotion est digne d’intérêt artistique. Si c’est une idée, c’est déjà plus douteux. Ce qui provient des sens, de la chair, de l’empirique, est noble. Ce qui est motivé par la raison, le concept, ou pire la méthode, devraient être détruits. En gros, il y a autant de groupes mainstream que de groupes trve norwegian black metal qui méritent le même sort.
Nico : Nous n’avons pas cherché à appartenir à un genre et nous n’aspirons pas à être rangés dans une case, même si on est bien conscient que quelqu’un le fera pour nous ! Nous incarnons The Morganatics, c’est notre aventure, notre vie. Ce n’est pas un hobby, ni une passion, juste un besoin irrépressible. 

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Comment naît une chanson de The Morganatics ? Tout le monde participe ou l’imaginaire fertile d’un homme tyrannique impose aux autres des partitions ? L’occasion vous est donnée de me faire une petite présentation des membres et de préciser le rôle exact de chacun…
Seb : Je ne suis pas un homme tyrannique ! C’est ma sale inspiration qui tyrannise le pauvre homme que je suis. Quand j’ai un riff, une mélodie, ça me harcèle jour et nuit, ça n’a de cesse de m’obséder. C’est à en devenir barge. Au départ, le frère de Nico et moi devions nous partager la tache, mais très vite mon inspiration a dévoré la sienne. Il faut dire qu’il était à l’époque très orienté musique de films et que ça ne collait pas du tout avec mes lignes de chants qui tendent à être catchy. Du coup, je venais avec une ligne de chant et 80% du morceau, quasiment structuré. Le frère de Nico y ajoutait sa patte, selon les besoins du morceau. Parfois, il magnifiait le travail que j’avais avancé, parfois il fallait que je lui définisse mon sentiment plus longuement. C’était plus laborieux, mais à chaque fois le charme finissait par opérer. Mark à la basse et Lauris à la guitare lead ont beaucoup apporté en aval, sur la préparation du live notamment grâce à leur relecture des morceaux et à leur feeling. Je pense déjà à l’avenir et si Mark croule sous les projets, Lauris déborde d’inspiration pour pallier le départ du frère de Nico et je crois que nous nous connaîtrons suffisamment pour que l’écriture du second album vise encore plus haut que celle du premier.

Votre musique réconcilie les musiques rock dites progressives à tendance mélancolique avec le rock/metal FM. Elle s’adresse à un large spectre de fans du rock et du metal, mais semble cibler un jeune public et demeure très influencé par le metal US de la fin du XXᵉ siècle. Y-a-t-il eu un semblant de retenue, une remise en question, une réflexion lorsque vous avez vu s’ériger les morceaux, constatant que peut-être le sucre était trop… sucré ? Ou avez-vous laissé l’inspiration et la spontanéité vous guider, en vous disant que cette identité était la vôtre, peu importe à qui ou à quoi elle renvoie ?
Seb  : En gros, est-ce qu’on a eu le sentiment de faire un peu les putes ? Non, pas un seul instant je n’ai eu le sentiment de trop édulcorer notre univers. J’avoue une chose cependant, j’ai plus de sucre dans le sang que de vinaigre.
Nico : Notre musique est dans l’air du temps, et personnellement j’adore le sucre ! Je suis le membre du groupe le plus mainstream en termes de goûts musicaux donc je ne pourrai jamais trouver ça trop easy listening. D’autant plus que nous n’avons pas fait exprès, en grande partie parce qu’un des plus grand talents de Sébastien est de savoir trouver des lignes de chant qui accrochent. Pour citer un exemple, quand je sors d’un live et que je vais discuter avec les gens, j’aime me rendre compte que beaucoup d’entre eux ont retenu des mélodies. Ça me donne l’impression que notre musique continue de vivre dans leur tête, c’est un sentiment génial ! 

Allez, dans le vif du sujet : Pouvez-vous me détailler les étapes de construction de Never be part of your World ? Y-a-t-il eu des moments émotionnels forts lors de la phase d’enregistrement et mixage du disque ? Avez-vous une ou deux anecdotes à nous faire partager à ce sujet ? r1-58132
Seb : Des moments forts, oui ! Le premier, aura été le départ de Wolf. Il est mon meilleur ami et ça n’a pas été chose facile. Je lui ai demandé de tout lâcher pour le groupe… oui, je suis aussi irresponsable que ça ; parce qu’il habitait loin, je lui ai imposé un choix cornélien qui a eu raison de son implication dans le groupe. On en rigole maintenant mais je sais que la blessure est encore vive pour lui car il a dû s’imposer à lui-même la réalité du quotidien aux dépens de ses rêves. Le plus délicat aura été le départ de notre clavier, que je connais depuis vingt ans. Mais bon, l’intéressé n’a pas la parole, il ne pourrait pas se défendre si je revenais sur ce triste épisode en détails. Quant au pire moment, il s’agit de la mort de la sœur de Chris, notre chanteuse, juste avant que nous n’entrions en studio. Ça me fait dire que notre album n’a pas que goût de miel, il a aussi goût de terre. La chanson « Sand » lui est dédiée. C’est dans tout ce bordel que le groupe est vraiment né. Je peux dire que sans l’arrivée dans le groupe de Nico, le frère du clavier donc, The Morganatics ne serait pas le groupe dont j’adore faire partie. Ce mec est juste la personne la plus délicieuse et la plus solidaire que je n’ai jamais rencontrée. Il ne compose pas de musique mais il est devenu le composant principal qui fait la parfaite alchimie du groupe. Et avec Lauris et Mark, je crois que nos relations prennent le même chemin. En fait, les moments les plus forts ne furent pour moi que de l’ordre de l’ humain. Le reste est sur le disque.

Restons dans le son : quelles étaient vos exigences quant au rendu du mixage de l’album pour que ce dernier sonne à votre convenance ?
Seb  : J’ai compris que j’arrivais en studio avec trop de références musicales et pas assez de personnalité. On a donc demandé à Bill d’écarter purement et simplement le côté eighties de nos compos. Il nous a tellement aidés à nous connaître mieux sur le plan musical ! Finalement, on savait surtout ce qu’on ne voulait pas. Et Bill nous a emmenés un peu dans son univers plus urbain, plus fusion, parce que nous n’étions pas farouches, et curieux bien au contraire, curieux de ses compétences et surtout de son expérience. Mes heures passées avec Bill dans son studio font partie des moments les plus précieux de toute ma vie, parce que chaque séance commençait par un mystère et finissait avec le plaisir d’une chasse au trésor.

Les textes de Never be part of your World proviennent-ils de ressentis émotionnels face aux difficultés et rares joies liées à l’existence ou est-ce une fiction bâtie à partir de certaines références littéraires ou philosophiques ? Si oui, pouvez-vous nous dire lesquelles ?
Seb : J’ai écrit les paroles et elles sont toutes intimes. « Pro-Mia » est sans doute la plus personnelle. Tout est dans la chanson, pas besoin d’en dire plus. Sur « Sand », je chante comme si Christelle était la narratrice. Tu me demandais si j’avais un regret sur l’album, c’est peut-être celui-ci, qu’elle n’ait pas chanté la chanson elle-même, mais elle en était incapable. Le texte lui étrangle encore la gorge. Je lui lisais un poème d’Hugo sur la mort d’une de ses filles et elle s’était violemment inscrite en faux contre la position soumise du poète face à Dieu. « Il faut que l’herbe pousse et que les enfants meurent ». Chris détruirait la nature toute entière pour que sa sœur vive encore, et ça m’a inspiré les paroles. Les autres textes sont souvent liés au couple, de mon point de vue et de celui de Chris. En écrivant tout ça, je crois d’ailleurs que j’ai appris à la comprendre vraiment. « Little Finger Syndrome » traite de mon scepticisme un peu « con » sur le réel dont je n’arrive pas à me départir. Protagoras est encore mon maître, je crois. « Echoes » est un hommage à la naissance impromptue et miraculeuse de ma fille. Quant à « Ready », c’est le texte le plus court et celui qui en dit le plus long.
Nico :  Oui, les textes sont l’élément le plus fort de l’album. Ainsi, j’espère vraiment que les gens prendront le temps de les écouter et de les comprendre. Les paroles sont parfois dures, mais elles seules permettent de comprendre réellement ce qu’est The Morganatics.

223404_416314961784638_289312697_nAllez, confiez-moi les trois titres de l’album que vous préférez et expliquez-moi pourquoi…
Seb : « Three-Leaf Clover Girl » pour la voix de Chris et son piano magnifique, pour la dernière expérience musicale et personnelle vécue avec le frère de Nico au clavier. Pour ses trois accords qui me trottent dans la tête depuis bientôt deux ans. « Come with le », dont « Three-Leaf… » est la réponse. Il y a tout dedans : une ligne de chant catchy, une rythmique en 7/4 6/4 géniale à exécuter en live, des éléments électro, un pont en contre-chant. Et puis il y a « Sand », la plus facile, la plus efficace, mais aussi la plus dure à entamer, parce qu’elle serre la gorge.
Nico : « Drag Me to Hell » pour l’ambiance qu’elle procure, elle me met dans un état de transe. « Ready », car c’est une chanson de plus de dix minutes qui semble n’en faire que deux. Et enfin «The Great Deceiver », parce que mon ressenti est aussi dans l’action. Celle-ci lorsque je la joue à la batterie, je la ressens et je la vis, presque comme une danse.

Les Morganatics apprécient le fait de se produire live. Que vous apporte cet exercice ? Individuellement et en tant qu’expérience de groupe…
Seb : Individuellement, ça me donne une impression de vertige et de dépassement de soi en même temps. J’ai l’impression que je vais mourir et que je ne peux être aussi vivant. Un truc un peu sexuel quoi ! En tant que groupe, je n’aime pas passer trois jours sans voir les autres, ça me donne l’impression que la vie est en suspens. Ce sont mes potes les plus proches !
Nico : Quand je monte sur scène, j’ai l’impression de vivre autre chose, d’évoluer dans un monde à part où le temps passe moins vite. Cela produit un sentiment très étrange, j’ai l’impression que les tempos sont lents et que mes mouvements sont décomposés. Mes sentiments sont exacerbés, ce qui crée une communion sans limites avec les potes qui sont sur scène avec moi. Et quand je quitte la scène, tout ce que je me dis c’est : « À quand la prochaine fois ? ».

À539618_416314368451364_1081973005_n quels genres de difficultés est confronté un jeune groupe de rock/metal français en 2013 ?
Seb : Tiens, je vais laisser Nico répondre là, si je le connais bien, il devrait avoir pléthore de choses à dire.
Nico : Alors par où commencer ? Pour faire court, je dirais que malgré toute la bonne volonté du monde, vous ne pouvez pas vous en sortir seul pour à la fois composer, produire un album, distribuer l’album, en assurer la promotion, booker, vous produire en live, vous occuper des papiers, des sites, du merch, des projets, etc… Il y a du boulot à plein temps pour un paquet de monde. Et les seules personnes susceptibles de produire un tel travail sont des gens qui ont foi en vous et en votre musique. Donc pour moi le plus gros problème est de trouver ces personnes, sachant que vous n’avez pas d’argent à leur proposer en échange, seulement de l’amitié, du partage et une reconnaissance éternelle. Après nous sommes également confrontés à un autre problème qui est beaucoup plus classique : le fait que beaucoup de gens n’ont tendance à écouter que des groupes connus. Mais bon, ce problème n’est a priori pas inhérent à 2013 : il est intemporel et on doit malheureusement faire avec. À nous de nous faire connaître !

C’est la question… où il n’y a pas de question ! C’est le moment pour vous d’exprimer ce que vous souhaitez, sans contrainte. Si vous avez un message à faire passer, un coup de gueule ou un cri du cœur à faire partager, c’est le moment et c’est à vous…
Seb : Comme la devise de The Morganatics est « Amor Fati », je vais conclure par une citation de Nietzsche, si ça ne t’ennuie pas : « Qu’est-ce que l’art ? Prostitution. » Comprenne qui pourra.

 

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