The Jazzfakers – Interview

31 Mar 13 The Jazzfakers – Interview

Iconoclastes et exigeants, tout en gardant un allant qui donne à leurs recherches musicales une tonalité ludique, les Jazzfakers donnent avec ce Here Is Now, composé et enregistré à New York fin 2012, une leçon de liberté musicale.

Avec nous ils reviennent sur la genèse du projet et affirment avec force ce qui les anime dans la perception qu’ils ont de la chose musicale. Ici, on sort très largement des refrains habituels pour affronter le danger de la création collective… Ses plaisirs, aussi et surtout.

Sylvain Nicolino pour Obsküre Magazine : La dimension ludique semble évidente quand on écoute plusieurs titres (par exemple, « Whee Irons »), la musique se prend-elle trop au sérieux ?

Robert : Avec The Jazzfakers, on a toujours essayé de maintenir un bon équilibre entre l’humour et le sérieux dans notre musique. Nous sommes très concentrés et intenses dans notre approche, mais nous aimons aussi ajouter un peu d’amusement. On ne devrait jamais être trop sérieux dans la vie ; il me semble que lorsqu’on l’est, les choses deviennent bien plus stressantes.

Les bruitages sur des ambiances free jazz (ou plus classique comme « Oh Rise new… » qui me fait penser à Chet Baker), c’est un moyen de casser les codes ? Quelle a été ta formation musicale, David ?

Dave : Oui, je veux créer des ambiances et des textures qui diffèrent de ce que joue le collectif. Pour le saxophone, je suis plutôt autodidacte, j’ai étudié avec Joe Viola (Berklee College of Music, à Boston), avec Gwen Delbo (pour ce qui est de lire et de composer de la musique) et George Garzone (pour un jeu plus en lien avec la critique). Et puis, j’ai eu une leçon privée avec Lee Konitz !

Pour la guitare, j’ai étudié avec Bill Connors (Return To Forever, [groupe mené par Chick Corea]) et là encore il y a eu beaucoup de travail personnel.

Enfin, en ce qui concerne le piano et les claviers, j’ai commencé à huit ans avec ma tante (diplômée de la Oberlin Music School) et j’ai donné quelques concerts à douze ans. C’est à ce moment que j’ai arrêté pour passer à la clarinette et à la guitare.

Sergio Leone était lui aussi un grand assembleur de styles musicaux ; est-ce que le travail pour les B.O. vous semble aujourd’hui plus libre que ce que font des groupes traditionnels ?

Robert : Et bien, il me semble qu’il y a plus de liberté dans l’approche musicale des bandes originales de films. Cet exercice est plus dirigé vers la création d’une ambiance que vers autre chose. The Jazzfakers tentent toujours de créer un état d’esprit, une atmosphère, c’est un travail sur la manière dont le son parvient à construire cette ambiance qui nous intéresse, plus que de composer des chansons bien catchy…

La batterie sonne parfois en retrait, comme si elle gardait le troupeau que vous formez (« Weise Horn… ») : pourquoi ce choix ?

Robert : C’est simplement que cela semblait aller dans la bonne direction ; je laisse le son me guider quand je réalise le mixage, à moins que je ne sois en train de concevoir un truc bien particulier.

La façon dont vous réussissez à assembler plusieurs styles (le early Sonic Youth tribal et le jazz sur « Horse Wine… ») me rappelle l’approche similaire qu’avait le Jimi Hendrix Experience il y a quarante ans. Êtes-vous, comme lui, à la recherche d’un psychédélisme moderne, un « éveil de la conscience » similaire ?

Robert : Nous prenons notre créativité et notre inspiration pour sculpter quelque chose de neuf. Nous jouons ensemble une fois par semaine sans aucun dictat de formules ou de structures de chansons classiques. Nous laissons tout bonnement notre créativité libre afin de former de la nouveauté. Si une rythmique de jazz bien typique émerge d’un substrat harsh-noise et se modifie en rythme rock, bien basique, alors ça nous va, surtout si ça vient naturellement. Il me semble que c’est un peu comme avoir un poste de radio en fréquences internationales qui ne cesserait de changer de stations… En fait la règle principale c’est de n’avoir pas beaucoup de règles !

Sur le final « Hero we sin », vous vous laissez de la place les uns les autres : qu’attendez-vous de chacun de vous ? Une surprise, une émotion, une performance ?

Robert : Cette pièce a commencé comme un concept assez simple : nous improvisions en cercle et nous jouions des duos en sens inverse des aiguilles d’une montre, à trois reprises. Nous voulions laisser à chacun assez d’espace pour voir ce qui se développerait si deux d’entre nous ne jouaient pas. Et alors, il y a eu un peu d’anticipation sur la fin et toutes nos énergies se sont mises à exploser en un quartet. Je crois que c’est ma pièce préférée du disque. Comme je te l’ai dit, nous ne concentrons sur aucun style en particulier, mais nous nous amusons avec certains exercices. Mais, même si ces exercices ont des règles, nous avons tendance à les casser si ça nous semble naturel de faire ainsi.

Qui a été au cœur du projet ? David ou toi ?

Robert : David a lancé ce projet il y a six ans environ, mais nous avons tous fait quelque chose pour que cette idée grandisse. Il n’y a pas de leader dans le groupe.

Qui a trouvé la série d’anagrammes « Here is now » ? Et dans quelle mesure votre musique est, elle aussi, le fruit de réarrangements successifs d’un même matériau ?

Robert : J’ai imaginé ce concept des titres en anagrammes, j’ai utilisé un site internet qui en génère. Puis, Raphael et moi, nous avons choisi ceux qui nous semblaient les plus appropriés. Le matériel sur Here is now a été enregistré après plusieurs séances de répétitions. Après avoir joué des exercices et utilisé certaines instrumentations, j’ai commencé à voir que des aspects semblables se retrouvaient ici et là. Les anagrammes faisaient sens du coup : c’était comme si chaque chanson était permutée dans des voies différentes pour faire quelque chose de nouveau.

Pensez-vous que New York a une importance dans votre son ou votre approche de la musique ?

Robert : Je suis sûr que la ville nous a influencés d’une façon ou d’une autre, principalement parce que tout ce à quoi nous avons été exposés se retrouve dans le disque.

Pourquoi ces visuels de détritus sur votre pochette ? Raphael, est-ce que ça a un rapport avec les samples que tu fournis ? Des rebuts / déchets musicaux ?

Raphael : Les visuels de la pochette du disque représentent notre approche musicale. En tant qu’artiste visuel et designer, je me sers du quotidien comme source d’inspiration. La couverture expose des détritus trouvés dans les rues de mon quartier à New York. Exactement comme avec notre musique : tu peux prendre ces détritus, les combiner d’une autre façon et dans un autre contexte et ils te donneront une toute autre histoire.

The Jazzfakers partagent le désir d’explorer des nouveaux territoires musicaux en naviguant loin des compositions traditionnelles ou des techniques d’improvisation courantes. Bien sûr, personne n’est libre de toute influence et des éléments de ce qui se passe autour de nous finissent par se retrouver dans notre musique. Nous ne sommes pas seulement inspirés par n’importe quel style de musiques, de sons ou de bruits mais aussi par des films, des jeux, des livres, des images et également par la vie folle, culturellement diversifiée et chaque jour surprenante de New York.

Le résultat est un mélange de styles et de bruits et au lieu de simplement les jeter les uns après les autres au hasard, nous avons tenté de les combiner d’une façon nouvelle, surprenante et qui pouvait nous plaire (et aux auditeurs aussi, on l’espère). Nous avons essayé de raconter « une histoire captivante » !

C’est la vie de tous les jours, mais sous anabolisants !

Et mes samples et field recordings (c’est sûr, on dirait des sons détritus) ne sont qu’une composante de cette histoire.

Robert et Raphael, comment passez-vous d’un instrument classique (basse, violon) aux parties électroniques : est-ce la même énergie qui vous anime d’un instrument à l’autre ?

Robert : Pour moi, chaque instrument est un moyen de faire du son. J’essaye de les utiliser chacun sur ma palette pour créer des sons et pas de la musique, tel qu’on entend ce mot. Parfois, j’utilise mon violon pour ses capacités percussives en tapant dessus avec des petits marteaux ou en le cognant au sol. Paganini serait fier de moi !

Raphael : Depuis le début du XXème siècle, les nouvelles technologies et les composantes électroniques sont une partie intégrale de l’avant-garde, de la musique expérimentale et la musique rock est plus ou moins un produit de cette technologie musicale. The Jazzfakers s’activent dans un territoire où les genres se mêlent. Comme on l’a dit, nous sommes influencés et ouverts à tous les types de musique et du coup, on en retrouve les éléments, ce qui implique aussi l’utilisation de l’électronique.

Mais ce n’est qu’une partie de l’histoire…

Pour moi, à titre personnel, si tant est qu’elle ne soit pas mal employée, l’électronique offre une grande variété de bénéfices, si tu sais t’en servir pour ton propre bénéfice… Depuis que je ne joue quasiment que de la basse électrique, j’utilise l’électronique pour avoir plus de contrôle sur la « forme » de mes sonorités, leur amplitude, mais aussi pour accroître les variétés de sons et les structures musicales au-delà de la traditionnelle panoplie fournie par l’ampli et les pédales. J’essaie de trouver mon propre langage, bien personnel dans l’utilisation des sons.

Il y a là-dedans une part de chance, tu t’en doutes.

Quand on improvise, et nous le faisons souvent, tout arrive à un moment bien précis. Pour employer une comparaison, c’est un peu comme une comédie de « stand-up », une sorte de one-man show, mais chez nous, c’est multiplié par quatre ! On doit être bien éveillé et présent, joueur, ouvert aux autres, on doit s’écouter et réagir sur le champ, ce qui implique que la chance joue aussi avec nous : c’est ça qui nous donne ce plaisir et qui fait de nos concerts des moments liés à l’instant, comme des performances.

Alors, le contrôle n’est qu’une face de notre projet. Parfois j’utilise l’électronique comme un générateur de chances pour polluer notre situation actuelle par de l’inattendu, ça relance le truc, et il arrive que ces nouvelles tournures se mettent à vivre leur propre vie… Bien sûr, l’électronique n’est pas le seul de nos outils, il y a aussi pas mal de matériel analogique et beaucoup, beaucoup d’action physique !

Photo du groupe en studio par Jessica R. Pepper

http://alrealonmusique.bandcamp.com/album/here-is-now-alrn043

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