Teaadora – Interview

21 Jan 15 Teaadora – Interview

La découverte avec la musique s’est faite par le biais du disque A Jamais Vierge / Virgin Forever publié en 2013. Un univers lo-fi à l’extrême, parasité par le souffle des enregistrements, mais totalement hanté et addictif, à la fois doux et angoissant. Une guitare, des bruitages divers, et surtout une voix, profondément androgyne, indescriptible. L’envie d’en savoir plus sur cet univers singulier m’a amené à entrer en contact avec Teeadora Nikolova, musicien de l’Illinois et personnalité toute aussi étrange que sa musique peut l’être. Des questions ont été envoyées, puis six mois après, les réponses se sont retrouvées sur mon adresse électronique, avec une bonne nouvelle, un album devrait paraître pour ce début 2015, Songs of Survival, avec une diffusion plus large que les cassettes et vinyles en éditions limitées auxquels le projet nous a habitués.
Obsküre Mag : A quand remontent tes premiers enregistrements?
Teaadora Nikolova : Ils parurent le 19 mai 2008, bien qu’il y ait eu des enregistrements auparavant qui circulaient entre amis et sous un nom différent. Je renie un peu cet enregistrement aujourd’hui, The Day Before My Birthday. Généralement, le premier album est composé sur une longue période, et il résume vraiment l’identité première de l’artiste. En ce qui me concerne, The Day Before My Birthday ne me représente pas du tout en tant qu’artiste, il résume plutôt mon état d’esprit dans l’heure où il a été enregistré.
Quelle fut ton évolution musicale?
J’ai commencé à jouer du piano à cinq ans. Puis au collège, j’ai joué dans des groupes de punk, de hardcore ou de noise. Pour ce qui est de l’évolution de mon art à travers ce groupe qui porte mon nom Teaadora, j’avais commencé comme un projet acoustique solo planant. Certains morceaux duraient vingt minutes, avec de longs moments de silence et de longues notes soutenues. Souvent les gens me disaient que cela leur faisait penser à des chants dévotionnels comme le Kirtan. Je jouais en général avec les yeux fermés et je quittais la pièce pour des espaces plus élevés. Donc les gens n’avaient pas vraiment tort.
Quand as-tu trouvé ta voix?
J’ai trouvé ma voix, le foi en moi quand je jouais dans un groupe emo-core. Après des heures et des heures de travail, elle est apparue, comme pour un écrivain qui dédie des heures à sa pratique, aux relectures et au lexique.
As-tu commencé avec la guitare ou avec d’autres instruments?
J’ai commencé par le piano mais ma famille était pauvre donc je n’ai jamais suivi de cours, mais j’appréciais d’en jouer. Je n’ai jamais joué d’instruments à l’école, essentiellement pour des questions financières. Mais j’ai toujours eu une affinité pour la musique et je suppose que je l’aurais toujours.
Te sens-tu faire partie d’une tradition de la musique folk?
Non, pas directement. Dans l’ensemble, quand on vient de l’Illinois du Midwest, on se sent rejeté par toutes les traditions, même celle de la musique indie. Je suis incapable de penser la musique dans un sens global ou historique. Mais je comprends pourquoi tu me poses cette question. En tant qu’artiste, cela me rend confus. Philosophiquement, je me désintéresse du fait de maintenir une tradition artistique. J’aime les créations qui relèvent de l’informe et qui dépassent le médium, une sexualité sans catégorie, des échanges interdisciplinaires.
Quelle est ton approche de la langue française que tu aimes à utiliser pour les titres de tes morceaux ou albums?
Ma relation à la langue française est purement prétentieuse et symbolique. Elle me sert juste à envelopper les idées et les concepts de ma musique. J’aime à penser que l’utilisation d’une langue relève même de la performance, même si je ne respecte pas la langue quand je l’utilise. J’ai un public en France depuis longtemps, ce qui m’a amené à collaborer avec MNOAD Records, Monolyth et Cobalt.
Peut-on revenir sur cet enregistrement A Jamais Vierge / Virgin Forever car c’est un vrai voyage émotionnel et une réflexion sur la thématique amoureuse. Quelles étaient tes intentions à travers ce disque-concept?
L’album a pris plusieurs années, les enregistrements ont été multiples, faits dans des villes comme Boise, en Idaho, à New York City, à Bloomington-Normal, en Illinois, à Boston, dans le Massachusetts et à Baltimore, dans le Maryland. C’était une époque où j’ai voyagé dans tous les Etats-Unis. Ce fut une période spirituelle difficile. Je n’avais pas grand chose. J’enregistrais avec ce que je trouvais, quelques collaborations ont ainsi vu le jour. Mon intention était de me guérir de ma propre histoire tout en captant la vérité de mon identité. L’album parle de mauvais traitements et leur impact sur la perte d’innocence. L’amour a beaucoup influencé ce disque. Je ne me sens pas à l’aise pour parler en détails de ces sévices mais je vais essayer d’expliquer en quoi le traumatisme et l’amour sont liés.
L’amour est à mes yeux un point essentiel de l’existence. Etant donné que l’amour est une des plus grandes sources de douleur, il devient aussi une des plus grandes luttes que nous devons endurer dans nos vies. Souvent pendant la cathexis ou l’union de deux personnes pour n’en faire plus qu’une, nous devons faire le deuil de nous même en un certain sens pour pouvoir commencer une nouvelle vie. Le trauma est similaire, nous devons prendre une nouvelle identité pour le surmonter. Nous devons devenir la personne guérie plutôt que celle qui a été violentée. Un chroniqueur a dit que le premier morceau était une tentative de communiquer la lutte liée à l’identité sexuelle, ce qui est une erreur quand on considère que je suis androgyne/transgenre. Cela découle de la conscience collective qui entoure les problèmes liés au genre et à l’identité, comme il pouvait faire référence à David Bowie. Mais je dois dire que l’album écarte toute mention d’identité ou de genre. Cela ne m’intéressait pas à l’époque, j’étais clairement une femme à l’époque où l’album a été produit.
Quelle est ta relation à l’androgynie justement? Est-ce juste ta manière d’être ou il y a des revendications derrière?
J’aurais beaucoup à dire sur ce sujet. A un moment, je pense que j’écrirai toute ma pensée sur cette question dans toute sa complexité et ses contradictions mais c’est essentiellement une expression de ma façon d’appréhender le monde. Je ne suis pas sûr de ce que veut dire le transgenre et je ne me sens pas ici d’exprimer mon opinion avec toute la profondeur nécessaire.
Pour toi, la composition est-elle toujours une conversation avec le silence?
Oui.
T’inspires-tu d’histoires personnelles ou aimes-tu incarner différents personnages?
Tout n’est qu’une expression de ce que je suis, tout est autobiographique.
Tes influences proviennent d’où en général?
Habituellement, ce sont les poètes, les pianistes, les minimalistes, les philosophes, les féministes et tous ces gens tristes. J’ai beaucoup lu Les Vagues de Virginia Woolf et j’ai beaucoup écouté de musiques électroniques minimalistes comme Pan Sonic ou Ryoji Ikeda.
Apparemment, tu t’intéresses beaucoup aux artistes féminins d’avant-garde, allant de Nico à Diamanda Galas ou Jarboe, qui ont beaucoup expérimenté le langage émotionnel en utilisant la voix comme un instrument.
J’ai écouté un peu de Nico mais sinon je connais peu ces artistes. C’est sûrement une erreur. J’écoute principalement ma propre musique et je crée à l’instinct. La musique se crée d’elle même à travers l’improvisation. Je suis sûr que ces artistes utilisent la même méthode.
Y a-t-il une scène et une communauté d’artistes intéressante en Illinois?
C’est une communauté pas très stable pour être honnête. Il y a eu cet article qui est paru il y a un peu plus de deux ans en arrière [http://www.hookandlinemag.com/2011/12/unforseen-scene-in-normal-place.html]. En tant que scène, nous avons au moins eu un impact sur le monde extérieur, si l’on considère cet article paru dans le magazine Hook and Line, ils ont commencé une section dans leur magazine et sur leur site web qui se nomme “Les Lieux Inconnus”. On peut le voir ici : [http://www.hookandlinemag.com/search/label/unknown%20places]
Peux-tu m’en dire plus sur tes nouveaux travaux, et en particulier ce nouvel album Songs of Survival qui doit bientôt paraître?
On part en production très bientôt. On attend les mixages définitifs de Luke aux Flat Black Studios d’Iowa City avant de pouvoir avancer. Ensuite, nous avons l’intention de faire masteriser le disque par Carl Saff à Chicago, un des meilleurs pour ce qui est de la musique que nous faisons. C’est le premier disque qui capture le son que tu entendrais si tu venais me voir en concert. On a fait des tournées pendant des années et le public nous disait “On aimerait avoir un disque qui ressemble à ce que vous venez de jouer”. Mes concerts ont toujours été ma force. Les gens ne ressentent pas la même chose quand ils reviennent des concerts ou quand ils nous écoutent sur disque. C’est notre tentative de réparer ce vide. Nous en sommes très fiers, on y trouve le travail d’une vie. On y retrouve Mark Grieff à la basse, Luke Twedy au violoncelle et l’artiste électronique Nick Sherman (de The Variable Why et Light Pollution). Le disque sortira en vinyle, cd, cassette et en format digital. Nous sommes surexcités quant à sa parution prochaine.

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