Soror Dolorosa – Interview

22 Jan 13 Soror Dolorosa – Interview

Blind Scenes, premier Soror Dolorosa sorti l’an dernier, avait tenu toutes ses promesses : le premier EP annonçait un groupe passionné, lyrique, fiévreux, au confluent du gothic rock, de la cold wave et du deathrock, et le combo français confirmait son excellence dans la réappropriation des froideurs eighties. Le fondateur Andy Julia revient pour nous sur l’aventure SD et sur l’évolution de sa conception de son groupe ; il nous donne la clef pour entrer dans un nouvel album riche et fin, admirablement composé. En ce No more Heroes, chaque note sonne comme un suprême fragment d’âme.

Obsküre Magazine : Pour commencer, j’aimerais en apprendre davantage sur la couverture du nouvel album : le choix esthétique diffère totalement de celui de Blind Scenes. Comment l’expliquerais-tu ?
Andy Julia : En effet, beaucoup de choses diffèrent du premier album ; la première, qui saute aux yeux : la couverture, que nous voulions pure, simple et authentique. C’est une image que tout le monde peut comprendre et qui, en même temps, reste secrète. Durant le processus de création de No more Heroes, Aja Warren est venue passer quelques jours à Paris, loin de sa Californie… c’est à ce moment-là que nous avons fait la séance photo. L’album était encore loin d’être terminé. Elle m’a simplement demandé de la photographier et elle m’a évoqué, sans le savoir, tout ce qu’il y avait dans cet album, au fur et à mesure que je faisais sa connaissance autour d’un verre… ce sentiment de vouloir fuir le temps, partir loin de tout, de sa propre vie, renouveler ses pensées, ses désirs, ou son énergie vitale. Ce shooting comporte des centaines d’images que j’aurais pu utiliser, car je pense qu’au moment où il s’est produit, nous étions exactement dans le même état d’esprit : elle face à mon objectif, et moi-même, face à mes textes, face à son image et à sa personne.
Le titre No more Heroes est venu dans un second temps, lorsque nous avons regardé en détail le résultat du shooting avec les autres membres du groupe. Le badge « No More Heroes » qui apparaît sur la couverture, ainsi que sur la couverture de la version digipack limitée, est finalement le fruit du hasard. Aja portait ce perfecto et la magie s’est créée toute seule… désillusion des années quatre-vingt, ce sentiment d’évasion dans la nuit, de rêve, fantasme d’absolu dans la mort de l’instant. Cette image, bien qu’ayant des connotations retro, est tournée vers le futur. Elle représente une pensée profonde, un abandon total à la vie. C’est à mon sens une chose que tout être ressent un jour ou l’autre, sans parfois le voir passer sous ses yeux, comme une personne étrangère que l’on croiserait et qui nous rappellerait intensément quelque chose ou quelqu’un… Au début, je voulais appeler l’album Night Crave, puis Aja nous a tout simplement montré comment le nommer, à sa manière… beaucoup plus intemporelle.

Cette fois-ci, de quelle manière vous y êtes-vous pris pour l’écriture des morceaux ? Était-ce une expérience différente de Blind Scenes ?

Oui, en plusieurs points. Blind Scenes avait été écrit en répétant à quatre, les différents instruments se greffant la plupart du temps sur les riffs de basse, et nous en restions là, sans approfondir plus la composition ou les arrangements. No more Heroes comporte beaucoup plus d’éléments apportés après la composition de l’ossature générale des morceaux. Il est en un sens plus réfléchi, et nous le pensons plus abouti. Cette manière plus précise de travailler nous a emmenés à créer un univers varié, plus étoffé, où les morceaux sont comme les différents éléments d’une même alchimie, se mélangeant, se complétant. Blind Scenes est un album plein de mélancolie, presque monochrome… celui-ci est fait de plusieurs fibres et emmène l’auditeur à des ressentis très différents, sans jamais se répéter. Nous n’aimons pas la monotonie, et cet album marque un nouveau départ pour le groupe, ouvrant notre champ créatif vers quelque chose de moins connoté, plus riche, et finalement plus authentique, de ce que nous sommes.
Nous avons dû faire face à un changement de guitariste, ce qui une fois en studio est très difficile à gérer, car c’est finalement Franck, le batteur, qui a enregistré toutes les guitares de l’album grâce à ses talents de multi-instrumentiste. Les guitares de ces morceaux avaient été composées par Emey, qui a dû quitter le groupe pour des raisons personnelles. Franck a par ailleurs aussi composé intégralement « Dany », « The Figure of the Night » et « Hologram », ce qui donne encore une autre dimension au groupe et précise son style. Notre nouveau guitariste, Nicolas Mons, a écrit l’épilogue de l’album, « Exodus », ce qui a aussi permis d’affirmer artistiquement son arrivée au sein de Soror Dolorosa. Clairement, No more Heroes est une transition pour nous. Son titre est aussi important au regard de cela, car derrière la musique, il n’y a que des instruments et des humains, pas de héros. Cet album nous a aussi permis de nous rendre vraiment compte de cela, et d’établir un rapport encore plus pur et intime avec notre musique.

Si tu veux bien, j’aimerais que tu m’en dises plus sur ton rapport aux musiques sombres des eighties, qui continuent de marquer au fer rouge votre musique. D’ailleurs, dirais-tu qu’il y a une part d’hommage dans votre création, ou que c’est une manière naturelle pour vous d’exprimer vos idées et vos émotions ?
C’est les deux ! Et c’est à mon avis le cas de pas mal de groupes finalement, car après la grande vague indus/electro dark des nineties et du début des années deux mille, qui a quelque peu déshumanisé et aseptisé la musique, les musiciens ont désormais envie de revenir à une sensation de proximité organique avec leur son, et nous faisons partie de ceux-là. C’est une chose qui m’a sauté eux yeux lors des vingt ans du Wave Gotik Treffen en 2011 où nous avons joué. Pour célébrer les deux décennies du festival, l’organisation a fait appel à nombre de groupes de post-punk, cold-wave, dark-wave, death-rock qui, s’ils n’étaient pas directement venus des eighties comme les ultimes headliners que sont Fields Of The Nephilim, auraient très bien pu en faire partie. C’est donc bien qu’il y a un revival de la « musique » au sens large, et finalement une diversification de la scène dark/indé, qui la rend beaucoup plus intéressante qu’il y a dix ans. Je crois qu’en réalité nous essayons de retrouver la liberté que des groupes comme Bauhaus, Christian Death, The Cure, Norma Loy ou Virgin Prunes avaient lorsqu’ils ont écrit et produit leurs plus grands albums – sans avoir de cases, de limites, de styles, ou d’autres choses de ce genre, qui n’ont rien à voir avec la musique elle-même. On a trop souvent tendance à oublier que depuis l’arrivée de l’ère digitale et de la « hipsta mania » à tout vouloir connaitre, tout vouloir écouter pour être « cool », on ne pense même plus à déployer un vinyle pour l’écouter en profondeur et lire des textes…
En outre, quoi de plus absolu que de voir des gens danser et vibrer dans les vastes couloirs de la nuit, ses lumières et ses chimères… jusqu’à présent, le son des eighties est celui qui nous a toujours donné les plus fortes sensations, tant au niveau de la richesse des groupes qui en sont sortis, que de la qualité et la diversité musicale, si l’on se donne bien entendu la peine d’aller chercher en profondeur. Le kitsch cache parfois le génie, l’honnêteté masque les faiblesses et la volonté aide à convaincre les âmes… voilà tout ce qu’il y a dans les eighties, et dans quoi nous nous retrouvons pleinement en tant que musiciens et personnes. Il faut aussi dire que Hervé, le bassiste du groupe, a grandi en écoutant Depeche Mode, The Cure ou Human League, au moment où ces groupes sortaient leurs meilleurs albums dans les bacs. Il s’est trouvé que pour Hervé, cet héritage ne se manifeste réellement que maintenant par le biais de SD, ce qui soulève une nouvelle fois cette question à mes yeux : la musique est-elle une question de style, de temps, ou d’époque ?
Non, je ne pense pas, c’est avant tout une question d’émotion, d’âme, et d’un certain rapport à la vie.

Conçois-tu un lien entre tes activités – brillantes, si je puis me permettre – de photographe et ta création musicale ? Par exemple, y a-t-il des similitudes dans ta manière d’appréhender la photographie et la musique ?
Eh bien jusque là, il n’y en avait pas ou peu… et c’était d’ailleurs, je crois, une mauvaise chose ; j’ai essayé de séparer ma vie en deux, mais ça ne marche pas vraiment. J’ai bien sûr toujours beaucoup écouté de musique pendant mes shootings, mais jusque-là, je plaçais tout de même la musique en second plan par rapport à la photographie, car tout simplement, c’est avec la photographie que je gagne ma vie. No more Heroes est aussi une affirmation de cette manière entière et sans compromis d’entrevoir la vie, sans faire de clivage pour garder la face par rapport à une société fatiguée et un monde en crise, en plein changement. Les rues de Paris étaient devenues pour moi des couloirs morbides, une cage sans oxygène dans laquelle mon corps décrépissait peu à peu… Aujourd’hui, la musique me permet de voyager, de rencontrer des personnes extraordinaires, et de vivre des moments que très peu de personnes en ce monde peuvent connaître, même avec beaucoup d’argent.
Lorsque le visage d’Aja m’est apparu en image, la placer en couverture du deuxième album de SD m’a donné la réjouissance et l’épanouissement que toute personne ou artiste peut attendre de la vie, tant le geste est pur, franc et absent de toute réflexion inutile qui tend à tuer l’art dans sa coquille. Si les auditeurs se donnent la peine d’entrer dans cet album, ils n’en sortiront pas indemnes, mais ils sentiront certainement une chose nouvelle en eux ; et c’est justement cette envie de vouloir balayer le coté ennuyeux et pervers de la vie pour en faire ressortir les aspects puissants, racés et profonds. Si par ailleurs ça ne plait pas à mes clients de luxe de me voir éructer de la poésie sombre dans des salles obscures, et ce aux quatre coins de l’Europe, qu’ils aillent se faire pendre ailleurs, car je ne cache rien.

Quelle(s) thématique(s) No more Heroes explore-t-il ? Une idée de déclin, de désenchantement ?
Absolument pas ! No more Heroes est un hommage à la vie, ce qu’elle a de beau, de triste, de poignant ou d’excitant ! Les refrains scandés ont été placés à des endroits stratégiques de l’album pour réveiller l’auditeur, dans son salon, ses écouteurs ou sa voiture. Les plages mélodiques où les guitares s’entremêlent sont là pour séduire, briller et éveiller les sens. Cet album est empreint de force et de liberté, il décrit aussi la beauté de l’âme et s’immisce dans chacun de ses recoins… le sentiment de faiblesse et de nostalgie de Blind Scenes s’est estompé, telle une brume changeante, pour laisser place à un bâtiment structuré, puissant, une sorte de temple. Chaque morceau est une colonne, et le chœur sacré demeure l’âme de l’auditeur qui, en enregistrement ou en live, se l’appropriera à sa manière…
À ce titre, No more Heroes est un album d’éveil, un antidépresseur qu’il faut écouter fort et sans cette modération liée à ce monde absurde dans lequel nous vivons… et c’est bien parce que nous vivons tous dans le même que ce disque porte ce titre. Il n’y a pas d’autre référence que celle de la réalité dans ce que nous faisons ; nos opinions ne comptent pas, tout n’est qu’une histoire de ressenti, d’émotions que nous cherchons à faire partager dans ce qu’elles ont de bon à apporter à l’âme humaine. No more Heroes est un chemin secret s’engouffrant entre les fils de la vie, une lumière dans un labyrinthe ; on ne sait pas où elle nous mènera, mais on la suit, car elle nous fascine et nous pousse à continuer, nuit après nuit, jour après jour.

Une chanson m’a particulièrement marqué : « Hologram ». Vous aviez déjà expérimenté la lenteur rythmique avec « Broken Wings » sur Blind Scenes. « Hologram » est plus funèbre encore, et ton chant y est plus caverneux que jamais. Que représente ce titre, au sein de l’album ?
« Hologram » est le pilier central de l’album, le support de la clef de voûte du bâtiment. Chacune des émotions que cet album égrène vient se nicher tôt ou tard dans son ombre. C’est un morceau lent, cadencé, qui porte l’esprit et l’emmène à puiser dans ses forces enfouies, celle que d’habitude on ne soupçonne pas ou plus en soi… « Hologram » est un appel à soi-même et à l’autre. Pour en écrire les paroles, je me suis plongé dans l’esprit d’un Empereur romain, qui dans la solitude de sa couche, pense à ses actes, son pouvoir, ses faiblesses, et celle qui en détient les clefs, femme ou chimère, dans la candeur et la force de l’amour qu’il lui porte. Au travers d’images tout autres, le thème de ce morceau est très proche de « Master and Servant » de Depeche Mode, car cela parle des rapports profonds entre homme et femme, un sujet somme toute classique mais tout aussi inépuisable… Cette année ayant été celle de mes trente ans, il est possible qu’ « Hologram » soit tout simplement l’effet que le passage à cette tranche d’âge a eu sur moi.

Que prévoyez-vous pour le futur ? À votre avis, vers quoi vous dirigez-vous, artistiquement ?
Nous travaillons bien évidemment sur le troisième album, et ce depuis plusieurs mois déjà… il sera certainement l’album de la maturité pour Soror Dolorosa ; nous prévoyons de faire un double album, très immersif et extrêmement fouillé… Nous sommes tous très captivés par les albums concepts, qui ne ressemblent à aucun autre, comme Insanus, Ultio, Proditio, Misericordiaque de Christian Death, The Wall de Pink Floyd ou Elizium de Fields of the Nephilim… ces albums qui emmènent l’auditeur pour un long voyage, qui changent aussi à jamais la perception de la vie. Ces albums ne sont pas de simples produits de consommation moderne, mais de véritables œuvres d’art, capables d’ouvrir et de parler à tous les sens que nous avons… Nous avons l’ambition de faire cela du troisième SD ; l’avenir nous le dira, mais la composition qui avance à grands pas demeure assez prometteuse…
Nous allons avant toute chose défendre No more Heroes sur scène jusqu’à ce que mort s’ensuive, et de nos cendres naîtra le troisième album ! Pour Soror Dolorosa, il n’est pas de trêve, ce groupe est un défi que nous avons lancé à la vie ; c’est à mon sens la définition du rock, à la base. Nous espérons avant tout pouvoir partager notre son avec le plus de gens possible, car cela reste l’un des plus grands plaisirs pour tout musicien… Nous allons aussi tourner pas mal de clips pour mettre en images les morceaux de No more Heroes,. Ils sont intéressants à clipper, de par leur diversité, leurs tempi et leurs structures. Du nouveau sera donc bientôt visible à ce niveau-là.

Question plaisir (ou casse-tête, selon les points de vue) : si tu devais trouver une devise pour représenter Soror Dolorosa, une sorte de formule qui puisse résumer le groupe en quelques mots, quelle serait-elle ?
« La musique est le refuge des âmes ulcérées par le bonheur. » (Cioran)

> SORTIE
– SOROR DOLOROSA – No more Heroes (Northern Silence) (2013)
> WEB OFFICIEL
www.sorordolorosa.com

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