Sindrome : long entretien synthèse

30 Oct 15 Sindrome : long entretien synthèse

Jonathan Persitz, aka Alex Sindrome est l’homme qui se dévoile peu à peu dans Sindrome. Projet de moins en moins solo, épaulé par les proches et les retours des fans, Sindrome livre en 2015 la suite attendue à Chute libre. L’album Pop Polaroid a fait l’objet d’une chronique dans notre #26. Nous savions que nous ne voulions pas en rester là. Prolifique en musique, l’homme l’est aussi par sa parole. Pas avare de confidences et de retours sur soi, il s’est prêté au jeu des questions-réponses. Nous avons procédé par mails, guettant chacun face à notre écran les questions une par une et les réponses. Un échange supplémentaire a été introduit lors de la relecture de l’ensemble. Bilan d’une carrière déjà magnifiquement entamée, synthèse sur ce qui pousse à faire de la musique, à écrire, réflexions sur les avancées d’un processus de découverte de soi… La conversation fut longue, jamais ennuyeuse. Nous avons choisi de ne presque rien couper de cette expérience.
 
Sylvaïn Nicolino pour Obsküre Magazine : Alex, pour commencer, j’ai lu sur Axesscode et son forum Mindphaser que tu disais être surpris d’avoir plus de retours qu’habituellement pour ton nouvel album, Pop Polaroid. J’avoue avoir aussi du mal à comprendre puisque, pour moi, le basculement entre le Sindrome qui se cherche et le Sindrome professionnel s’est fait avec Autolargue en 2006. Et toi, perçois-tu aussi une rupture à ce moment ?
Alex : Oui, je pense comme toi. Pour moi il y a eu la longue phase pré Autolargue où je me cherchais en m’égarant régulièrement et en sortant peut-être trop de choses qui n’étaient objectivement pas suffisamment peaufinées, voir carrément pas terribles pour certaines.

Pas vraiment, j’apprécie toujours l’ensemble d’un disque comme Self Sévice (2005) et toi-même, tu revisites ton passé avec différents supports (trois volumes sur les quatre que comporte le projet Crises en Thèmes et avant ça, Ratures et Décibels en 2008)…
C’est vrai, mais la cassure est nette. Les choses sérieuses ont commencé avec l’EP Autolargue qui marque le moment où j’ai cessé de faire un peu n’importe quoi, n’importe comment. C’est d’ailleurs à ce moment précis que j’ai été diffusé sur Radio Nova, signé à la Sacem, soutenu par Michel Amato et la team Mark XIII de Grenoble, chroniqué dans Rock & Folk… Toutes ces choses ont pour moi confirmé que le projet Sindrome naissait « pour de vrai » à ce moment-là et c’est d’ailleurs ce que je dis toujours, qu’Autolargue était ma première véritable sortie digne de ce nom et que Superdition est mon premier « véritable album ». C’est vraiment ce que je pense. Du coup je parle le moins possible des sorties qui ont eu lieu avant Autolargue. Elles ne sont pas reniées et d’ailleurs, comme tu me le dis, l’année dernière j’ai fait une importante compil regroupant 78 titres et allant de mes tout débuts jusqu’à Autolargue ainsi que des démos et des inédits. C’était pour dire « voilà si vous voulez voir ce que ça donnait avant c’est ici ».
Pour Pop Polaroid comme tu l’as dit dans la chronique [NDLR : cf Obsküre Magazine #26] – et c’est l’une des remarques qu’on me fait le plus pour justifier le fait qu’on perçoit une évolution forte – c’est ce chant qui s’est enfin « libéré » et offre soudain des opportunités de mélodies que je m’interdisais du temps où je chantonnais. Ensuite les arrangements sont un peu plus travaillés je crois, mais c’est du pur Sindrome quoi qu’il en soit.

Sur le plan des enregistrements, tu cites Mark XIII, du coup, je me demande si dans ta façon de travailler, il y a eu des conseils utiles, si c’est lié à un changement de matériel. Pour ma part, je dirai que les deux semblent aller ensemble : tu es plus soucieux de ta facette d’artiste et donc, tu travailles plus sur le son en tant que tel. Tu n’es plus en train de proposer des démos… Qu’est-ce qui fait que tu t’es considéré à ce moment comme artiste « pour de vrai », comme tu le dis ? C’est quoi se sentir artiste dans le cadre de Sindrome ?

Durant quelques mois, avant la naissance du projet Sindrome, je faisais des instrus électro sous le nom Tsunami. Mes maquettes avaient attiré l’attention de Delphine Quême (DJ et cousine de Alan Braxe) et elle m’a beaucoup aidé et encouragé tout comme Aymeric Ponsart du Mark XIII [NDLR : il est le créateur en 1999 de ce bar de Grenoble spécialisé dans les musiques dark au sens le plus large et qui a accueilli suite à son déménagement rue Lakanal en 2003 des DJ comme Vitalic, The Hacker et bien d’autres] à qui The Hacker avait fait écouter quelques unes de mes compos qu’il trouvait bonnes. Ils me disaient tous que c’était dommage que je bosse sur un logiciel tout pourri avec un micro à 10€ et que je me contente de mixages pour le moins médiocres alors que mes titres valaient quelque chose et méritaient un meilleur traitement. Ça m’a fait réfléchir sur mon approche punk du truc qui me faisait dire que bon si on entend le morceau, c’est bon quoi !… Mais non bien sûr, ce n’était pas bon… Mais j’ai honte de dire qu’il m’a fallu des années pour réaliser que je sabotais un peu mon propre travail. Peu avant Autolargue, alors que Sindrome existait donc déjà depuis quelques temps, dans la même semaine, Maya Masseboeuf, à l’époque responsable des musiques électroniques chez Virgin et Fadia Dimerdji qui était directrice de programmation pour Radio Nova m’ont dit que je devais changer ma façon de faire, sinon je n’irais jamais plus loin dans la musique et que ce serait dommage parce qu’elles aimaient mes trucs. Ça a été le déclic décisif et j’ai commencé à bosser infiniment plus mes compositions, des arrangements aux mixages. C’était pas parfait mais déjà infiniment mieux qu’avant. C’est là que je suis passé d’un genre de démos à quelque chose de plus propre, finalisé et maîtrisé. Sur les premiers CDR de Sindrome, rien n’était masterisé par exemple ! C’était à ce niveau d’inconscience ! J’ai alors commencé à être bien plus fier de ce que je faisais. Avant, dès qu’on me faisait un reproche d’ordre technique où qu’on me faisait remarquer pour la millième fois le fossé qui existait entre la qualité de mes textes et celle de mes musiques, au lieu de me vexer j’approuvais sans état d’âme parce que je savais que le type disait vrai. À partir d’Autolargue j’ai découvert ce que c’est de bosser dur et longtemps sur un titre pour qu’il soit meilleur. En conséquence, j’ai soudain beaucoup plus assumé mes productions. J’ai découvert à ce moment l’exigence et ce que c’est que d’être content de ce qu’on sort une fois que tout est réellement satisfaisant.

Autolargue couv
Pour la qualité de tes textes, tu as réussi dès le départ (si je pense à un titre comme « QI Manga » sur Neverland en 2004 où tu te moquais de la recette d’une chanson à texte réussie) quelque chose de très fort : une synthèse, un instantané de vécu transformé en tableau narratif. Tu figes des moments en quelques mots et c’est immédiatement visuel. On faisait référence ensemble au rôle du langage publicitaire pour mieux frapper les esprits. Comment procèdes-tu ? Tu as un carnet et tu notes des choses que tu vois, que tu entends, des bouts de phrase qui te viennent à un moment précis et ensuite tu peaufines pendant des heures ? Je pense par exemple au titre « Autolyse » sur Pop Polaroid qui raconte le besoin de provocation nocturne, l’attrait des toits et du vide qui leur succède.
Cette remarque me touche beaucoup parce que je viens de l’écriture et si, à mes débuts, j’ai pu me montrer insuffisamment exigeant sur la composition des musiques, ce qui n’est plus le cas depuis Autolargue, j’ai par contre toujours pris les textes avec le plus grand sérieux parce que l’écriture est ma vie. Pour moi, les mots ont une force incroyable et en France on a la chance d’avoir une langue extrêmement riche. Pourtant 99% des artistes qui chantent en français font de la merde à base de clichés, de lieus communs : c’est à peine croyable ! Pour répondre à ta question, j’ai en effet toujours sur moi un petit carnet sur lequel je peux griffonner des phrases qui me viennent en tête à l’improviste, face à une situation dont je suis spectateur ou face à une chose que j’aperçois et qui, par association d’idées, me fait rebondir sur quelque chose d’autre que je dois écrire sans attendre pour ne pas l’oublier. Par la suite je vais développer un texte entier à partir des phrases que j’ai écrites. Parfois aussi ce sont juste des genres de slogans qui me viennent sans prévenir comme par exemple : « Qui m’aime me suivra dans ma chute » ou « J’ai pris ma plus belle plume et j’ai signé ma perte ». Je n’ai pas une façon précise d’écrire les textes je dois dire.
Les paroles de « Zombies » [NDLR : cette chanson évoque les ravages d’un monde moderne qui décervelle les individus, que ce soit par les nouvelles technologies ou des religions vidées de leur sens] je les ai pondues en vingt minutes et je n’y ai plus retouché par la suite alors que celles d’une chanson comme « Tout Est Annulé » [NDLR : celle-ci aborde plus précisément les ratés religieux, avec un dieu qui avoue son désarroi face au monde tel qu’il est], bien qu’elles puissent sembler moins intenses, j’ai pris plus de temps pour les fignoler. Pour moi Sindrome ce sont avant tout des textes qui disent quelque chose et sont « écrits ». Tu cites « Autolyse » qui parle des pulsions d’autodestruction qui sommeillent en nous et paraissent se décupler comme des molécules maléfiques dans les moments difficiles. Ces moments où on voudrait lutter contre des pulsions qui vont juste aggraver les choses. Chez certaines personnes c’est un combat qui est systématiquement perdu. J’ai une fascination au sens littéral pour le sujet et je l’ai abordé maintes fois sous des angles différents avec Sindrome, c’est certain…
C’est d’ailleurs une des choses qui m’a le plus stupéfait chez Trent Reznor quand j’ai découvert sa musique et ses textes en 89 avec la sortie de Pretty Hate Machine, qui reste pour moi un chef-d’œuvre à de nombreux niveaux. Ce don qu’il a pour décrire ces états particuliers où la volonté que les choses s’arrangent est contrée par une volonté parfois incroyablement forte que tout s’effondre définitivement, c’est merveilleux ! Pour terminer sur « Autolyse », il y est aussi question du renoncement à faire semblant de comprendre les autres, à feindre que la société nous correspond ou plus saugrenu encore que celle-ci nous comprend. Il me semble que se sentir moralement et physiquement incompatible, puis saisir avec une forme de vertige que la méthode Coué est peut être bien la plus vaine et grotesque des options, c’est quelque chose d’intéressant.

NIN-pretty_hate_machine
Tu cites Reznor et à juste titre. Il fait partie de ces gens qui ne font pas semblant – comme Rozz Williams en son temps. Avec Sindrome, tu es à une distance de cette franchise totale. Du moins, il me semble que ta première partie de discographie affectionnait le masque, la distance. Tu regardais le monde à travers un masque de plongée, comme du cynisme, de la délectation. Une posture très dandy de retrait du monde, contrecarrée par l’envie de partager à quelques happy few. Et puis, ces dernières années, tu tombes le masque, tu te découvres (double sens : ôter sa couverture + apprendre à se connaître).
Es-tu conscient de ce changement de positionnement ou est-ce juste moi qui colle des illusions ?
Non, ce n’est pas une illusion… Il y avait jusqu’à Superdition une forme de détachement qui s’est comme effritée au fil des ans. Le cynisme dandy s’est changé en une ironie amère bien plus à vif. Ça ne s’est pas fait consciemment mais, quand j’y repense, ça m’apparaît assez flagrant. La posture n’est plus tout à fait la même et sans doute que je n’arrive plus à rire ou sourire de certains sujets comme avant. Ou que je n’en ai plus l’envie. En tout cas, disons que ce ne sont plus les mêmes rires ou les mêmes sourires. J’ai tombé le camouflage sur ma façon réelle de voir les choses, et définitivement sur Pop Polaroid.

Pop Polaroid, ce titre, que signifie-t-il pour toi ? Le polaroid, c’est mort ; la pop, est-ce que ça l’est ? Fais-tu référence à l’immédiateté du procédé du polaroid ?
En fait ce titre m’est venu parce qu’on me dit souvent que je fait de la « pop noire 80s » et même si ce n’est pas que ça, je vois ce que l’on veut dire par là et c’est pas faux. La formule « pop Polaroid » m’est venue comme une alternative à ce « pop 80s » qu’on colle à plein de projet dès qu’il y a de la boîte à rythme, de gros synthés et des mélodies appuyées. Il y a aussi le fait que j’ai très vite senti que l’album allait se révéler infiniment plus dynamique, j’oserai dire lumineux et surtout plus varié que Chute Libre qui était très compact et cohérent dans son ambiance sombre et minimaliste. Du coup l’expression « pop Polaroid » devenait vraiment une chouette idée de titre pour ce disque où il me semblait que les chansons s’enchaînaient comme des clichés instantanés.
Quand j’étais ado, j’arrêtais pas de piquer le Pola de mon père pour prendre toutes sortes de photos, je trouvais ce truc magique et fabuleux. Le plus drôle c’est de voir le culte que les grands photographes actuel portent à cette technologie qui devrait sembler ridicule et dépassée. Lagerfeld a expliqué il y a pas longtemps qu’il utilisait régulièrement un Polaroid, notamment pour ses teintes uniques. Il y a aussi la pochette du dernier Taylor Swift qui rend hommage à cet appareil. En fait c’est redevenu top branché cette connerie ha ha ! Et je réalise que je n’ai pas répondu à ta question sur la mort de la pop… La musique pop est mal en point oui, c’est pour moi une évidence. À une époque, les plus grandes chansons, les plus gros succès étaient des œuvres pop au sens noble. Ce n’est plus du tout le cas et pour s’en convaincre il suffit de regarder brièvement quels ont été les plus gros tubes des cinq ou dix dernières années. Aux USA ou en Angleterre, quel pourcentage de vraies bonnes compos pop ? Et c’est encore pire en France. Les artistes ne savent plus le faire ou ne cherchent même plus. Quand je réalise qu’à titre personnel, le seul excellent album de pop paru en 2015 est le dernier Duran Duran, ça fout un peu les boules tout de même.
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Sur ton disque, tu propose quatre visuels de pochette différents. Sur l’une on retrouve du japonais, comme sur Superdition. Que signifient ces nouveaux idéogrammes ? Es-tu sensible à une certaine culture japonaise ?
L’idéogramme qui figure accolé au logo sur la pochette du dernier album signifie « Nighttime Pop Drama ». Celui qui se trouvait sur la pochette de Superdition disait « Égarement Absolu ». C’est d’abord purement esthétique. Qu’il s’agisse des kanji ou des katakana, j’ai toujours trouvé leurs caractères d’une beauté esthétique extraordinaire. Pour la pochette de Pop Polaroid je voulais également faire quelque chose qui tranche avec celles d’Autolargue, Superdition et Chute Libre qui étaient très sobres et où je n’apparaissais pas. On me disait souvent que je devrais mettre ma gueule sur mes pochettes et je ne voulais pas. Mettre sa tête plein pot c’est rarement passionnant je trouve. Quand je me suis décidé à le faire pour ce disque j’ai voulu quelque chose qui soit très mis en scène et théâtral. J’avais en tête de nombreuses pochettes d’albums de ce genre issues de styles très différents d’ailleurs, de la pochette du Eat Em And Smile de David Lee Roth à celle d’Another Place And Time de Donna Summer en passant par celle du Bezerk de Tigertailz. L’objectif était d’obtenir quelque chose de figé et sans vie. Un visage asexué mi masculin mi féminin avec un regard neutre qui n’exprimerait aucune émotion particulière. Le maquillage est un croisement entre Kiss et des peintures de guerre façon kabuki.

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Pour ce qui est de la culture japonaise, j’y suis sensible et m’y intéresse parce qu’elle est très spécifique, même si depuis une bonne dizaine d’années on sent néanmoins l’écrasante influence de la culture américaine, ce qui devait finir par arriver. Pour autant les mangas ne m’ont jamais attiré par exemple… Mais je suis un passionné de films d’épouvante et je crois pouvoir dire que j’ai vu 99% des films d’horreur japonais réalisés depuis le début des années 2000, et j’inclus les films et téléfilms obscurs à micro budget dont certains sont de réelles merveilles méconnues.
 
Cet intérêt, je ne le vois pas trop apparaître dans ton travail. Ceci étant, si je ressors tes disques, je découvre les titres « Oyasumi Nasai » sur Nerverland ou l’inédit « Retour à Nankin » sur Crises en Thèmes volume 3. Il y a bien aussi un côté adulescent qui se réfère au Japon urbain et qu’on trouvait aussi chez un autre groupe français, Indochine (justement). Cet aspect, on le voit dans tes textes qui mettent régulièrement en scène des jeunes gens d’aujourd’hui, mais aussi dans la façon dont Sindrome se construit : les badges, stickers et autres bracelets… Cet âge cristallise-t-il mieux qu’un autre les émotions ?
Non, en effet, ça reste tout à fait anecdotique, ce sont plus des clins d’œil récurrent. Tu mentionnes Indochine et je pense que Nicola qui connait très bien Sindrome depuis les tout premiers brouillons serait d’accord pour dire que si nous n’avons absolument pas le même ton, le regard que nous portons sur le monde qui nous entoure se rejoint en de nombreux points. Il me semble que les chansons d’Indochine se focalisent régulièrement sur une fuite de la société dans une forme de naïveté romantique fantasmée. Les miennes sont plus frontales et acides.
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Au final je parle assez peu d’amour par exemple. Et plus rarement encore sous un angle positif. Le traitement de l’adolescence qui s’éternise est cependant un de nos liens. C’est devenu un cliché que de dire que le passage à l’âge adulte est quelque part le renoncement à une partie de soi-même. C’est même supposé être un apaisement dans le renoncement. C’est aussi l’asphyxie des émotions vraies et non bridées. Alors, oui, je crois tout à fait que l’adolescence cristallise mieux que toute autre phase de la vie d’une personne le chaos des émotions. On nous explique très tôt que, devenir mature c’est aussi et surtout accepter de plier. Au quotidien et de mille façons ! Sindrome dans les textes c’est le refus de plier… Avec les conséquences parfois dramatiques qui accompagnent un pareil comportement. Ceci dit il ne s’agit pas chez Sindrome de rester concrètement avec la mentalité d’un ado. C’est le point de jonction d’une sensibilité adolescente et d’une maturité propre à l’âge adulte qui m’intéresse, qui me ressemble et donne quelque chose de très particulier qui n’est bien sûr pas tout à fait l’adolescence non plus, et que l’on retrouve d’ailleurs en masse dans les gens de ma génération par exemple [NDLR : Âgé de 43 ans, Alex était un adolescent dans les années 80]. Pour ce qui est du merchandising, il est vrai que Sindrome joue volontairement sur les plaisirs dits futiles et pourtant à mes yeux si précieux comme ceux d’avoir un poster, un badge ou un bracelet d’un artiste qu’on aime.

En dehors de Nicola avec Indochine, il y a depuis quelques temps, un lien que tu tisses vers Bashung (tu le citais autrefois, désormais, il est dans ton bagage vocal). Sur « Messe noire », j’en perçois l’ADN… Cette orientation dans les graves donne une douceur plus sérieuse à ta musique. Comment travailles-tu ton spectre sonore : combien de pistes en moyenne, quel mixage préfères-tu ?
Bashung c’est l’artiste qui m’a fait comprendre qu’on pouvait chanter en français différemment. Je fais référence à l’époque où il chantait vraiment, dans la première moitié de sa carrière, développant des intonations incroyables qui semblaient parfois dissonantes. Sur l’album Superdition il y avait une chanson intitulée « J’prends tous les avions qui s’écrasent » [NDLR : et sélectionnée aussi sur la très bonne compilation Resurrection d’Unknown Pleasures Records] et qui était un hommage direct bien qu’officieux à Bashung. Dans les textes comme dans le chant. En fait, même s’il ne s’agit par d’une influence directe et flagrante, Bashung est de très loin l’artiste qui a le plus joué un rôle dans l’évolution du projet Sindrome et jusqu’à sa relativement récente « décrispation vocale ». Je suis un boulimique de musique mais dans ma vie je n’ai jamais écouté beaucoup de variété française et je n’ai pas eu la chance d’être touché par les groupes qu’il était de bon ton d’adorer comme Noir Désir ou les Rita Mitsouko. Jamais été fan. Du tout.

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Bashung par contre c’était autre chose… Ça peut sembler ringard de dire ça, mais à sa mort il était très clair que personne ne le remplacerait jamais. Les descendants direct de Noir Désir, c’est pas ce qui manque entre Luke et Saez pour ne citer que les plus connus. Les descendants d’Alain Bashung, il n’y en aura jamais ! Il ne peut pas y en avoir. Il n’y avait pas de formule déclinable mais un univers sensible et complexe. Dès que je sens qu’il va me falloir descendre dans les graves sur une chanson, j’essaie d’y mettre des modulations parce qu’elles enrichissent considérablement l’ensemble et donnent le ton… ce qui est important sur des textes ambiguës qui ne sont pas à prendre au premier degré et où l’ironie doit être claire tout en restant relativement feutrée. « Messe Noire » en est la parfaite démonstration. Pour ce qui est du spectre sonore, j’essaye de ne pas trop en tenir compte je dois dire. Je fonctionne vraiment à l’émotion et c’est mon oreille qui fait tout le boulot. Je fais presque systématiquement deux prises de voix qui sont chantées dans la même tonalité, mais pas toujours, parce que je trouve le résultat intéressant. Il me semble qu’on n’est pas nombreux à faire ça mais j’applique à mes morceaux cette façon de faire parce qu’elle reflète aussi la schizophrénie qui est une facette importante de Sindrome : une personne seule qui chante mais à deux voix. Les infimes décalages et différences inévitables qui se produisent sont pour moi un vrai plus. Au niveau du mixage, tout a changé quand j’ai cessé de bosser seul et que Wil a pleinement intégré Sindrome. Depuis Superdition il collabore aux arrangements, crée et joue la plupart des lignes de guitares et il se charge aussi de la seconde phase de mixage et du mastering. On se consulte en permanence c’est une véritable collaboration.

Rappelle-moi, qui est Wil ?
C’est un guitariste mais pas que, loin de là. Il a depuis pas mal d’années un projet « shoegaze » en solo nommé Teenage Sin Taste chanté en anglais. On a beaucoup cherché lui et moi avant de trouver la bonne façon de mixer et de masteriser les compos parce que j’ai une obsession maladive des sonorités chaudes, moites et graves et qu’on laissait trop de plumes à ce niveau-là entre les démos et les masters, ça me rendait dingue ! Aujourd’hui il a une telle connaissance de mon univers et s’y implique concrètement depuis si longtemps qu’il semble parfois lire dans mon esprit. Cette rencontre a eu une importance considérable et sans lui Sindrome n’aurait tout simplement pas la qualité sonore qu’il a aujourd’hui.

Lorsque tu as commencé en 2003, on en était aux balbutiements d’un internet musical et les labels indépendants existaient encore. Il y a eu une période de vide pendant laquelle Sindrome s’est développé, en plein dans la sphère réseaux. Aujourd’hui, le disque revient en force, un support physique. Comment as-tu vécu ces modifications rapides ?
Je me rappelle qu’aux débuts du projet j’avais un profil sur MySpace première version ainsi qu’un site web sur GeoCities mais c’est MySpace qui a vraiment joué un rôle important pour me faire entendre. Tout cela restait bien sûr assez confidentiel mais ça m’a permis d’être découvert par des gens d’horizons et même de nationalités très variés dont pas mal sont restés fidèles d’ailleurs au fil de mon évolution, ce qui fait plaisir. Aujourd’hui c’est Facebook qui semble incontournable mais on me fait remarquer que ça reste limité et que je devrais ouvrir à nouveau un site ailleurs qui soit visible de tous sans forcément avoir un compte FB. Je vais y réfléchir… Sinon oui c’est vrai qu’il y a un retour du support physique après pas mal d’années où l’immatériel semblait sur le point de tuer définitivement CD et vinyle. Il y a deux ans j’étais à New York et quand j’ai demandé où je pourrai trouver un disquaire on m’a répondu en riant : « Pour quoi faire ? ». Ça m’a bien déprimé ! On ne reviendra évidemment jamais à des ventes physiques comme il pouvait y en avoir il y a vingt ou trente ans mais le vinyle revient c’est indéniable et c’est une bonne nouvelle. J’ai aussi constaté un changement à mon humble niveau : je n’ai clairement jamais vendu autant de compact discs qu’avec le dernier album Pop Polaroid !

Portrait d’Alex par TZC
Site : https://alexsindrome.bandcamp.com/
Nouvel album : Pop Polaroid
Albums à écouter :
En priorité les six titres d’Autolargue, puis Superdition et enfin, une plongée dans le passé avec Self Sévice. Les fans se rueront sur les volumes 3 et 4 des Crises En Thèmes.

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