Romain Slocombe

14 Sep 11 Romain Slocombe

En complément de l’entrevue parue dans Obsküre Magazine #5, www.obskuremag.net publie ces extraits inédits de notre entretien avec Romain Slocombe.

 

ObsküreMag : D’où t’es venue cette idée d’un roman sous forme épistolaire ?

Romain : A l’origine, une commande d’une jeune éditrice, Claire Debru, qui lançait une collection appelée « Les Affranchis », aux éditions NiL. Il s’agissait en principe de textes courts, mais comme d’habitude j’ai fait plus long que ce qu’on me demandait… Les autres auteurs (dont Annie Ernaux, qui a écrit un très beau texte intitulé L’Autre Fille) ont plutôt répondu par des vraies lettres, des lettres personnelles — à un ami mort, à une sœur aînée morte, à un enfant qu’elle n’aura pas (Linda Lê), ce ne sont donc pas des fictions. Mais j’ai toujours pensé que le genre épistolaire était idéal pour produire un roman, comme Laclos l’a prouvé dès le XVIIIe siècle avec ses Liaisons dangereuses. En revanche, comme mon idée impliquait de raconter l’histoire d’une famille des années trente jusqu’à l’Occupation, sous forme d’une seule lettre, il fallait que l’auteur de celle-ci soit suffisamment prolifique, j’ai donc pensé à un écrivain — ce « Paul-Jean Husson », que j’ai fait membre de l’Académie française.

Je me suis demandé alors quel genre de lettre écrire pour « Les Affranchis ». Sous l’Occupation, les lettres de dénonciation étaient courantes, j’en avais déjà lues plusieurs dans des ouvrages historiques sur la période. J’ai donc eu envie d’en inventer une moi-même. Cela voulait dire que mon personnage principal serait probablement un salaud. Mais, si la personne qu’il dénonçait était la femme dont il était amoureux, cela devenait plus intéressant. Mon travail tourne beaucoup autour de l’idée de la destruction de ce que l’on aime. J’ai donc travaillé à créer les circonstances pouvant mener à une telle situation. Et pour être le plus véridique possible dans les faits, j’ai commencé à accumuler des ouvrages traitant de la période — j’en avais déjà beaucoup, ainsi que des collections de magazines illustrés, comme La Semaine, remplis d’informations sur des événements de la vie quotidienne ou mondaine : par exemple le mariage de Sacha Gutry ou le bal à l’ambassade de Pologne, où j’ai « invité » mon personnage principal. Il y avait aussi un article très intéressant sur le Préfet de police Roger Langeron (qui fut révoqué par les Allemands parce que « trop tiède » dans l’application des mesures antijuives), avec des photos de lui assis à son bureau, de ses collaborateurs, etc.

Tu délaisses du coup l’époque contemporaine, le Japon et l’humour british pour un récit très noir et quasiment dénué d’humour (si ce n’est dans un nom comme la Villa Némésis). Penses-tu que certains de tes lecteurs vont être surpris par ce livre ? Est-ce que c’est une nouvelle forme de littérature vers laquelle tu souhaites te diriger ?

Je compte retourner à mon personnage de Gilbert Woodbrooke dans le prochain épisode de la série, Shanghai connexion, à paraître chez Fayard en janvier 2012. Mais l’humour va y côtoyer une grande noirceur à nouveau, car il s’agira — pour sa partie historique — d’une fresque surla Shoah et surla Résistance, passant parla Pologne,la Biélorussie, le Japon, Shanghai, Lyon, et Ravensbrück…

Avec Monsieur le Commandant je quitte, comme je le fais parfois, le genre noir pour m’offrir une parenthèse en « littérature blanche » puisqu’il sort pour la rentrée littéraire chez NiL, qui fait partie du groupe Robert Laffont. Mais cette fois avec ce qui est peut-être le plus noir de mes romans, et où j’attaque l’establishment littéraire parisien et son comportement sous l’Occupation nazie. Des éditeurs comme Bernard Grasset, pro-hitlérien notoire, et Gallimard et Denoël y sont cités, et les livres violemment racistes et antisémites qu’ils ont publiés à l’époque, de Céline à Giraudoux en passant par Lucien Rebatet…

Il s’agit de fait d’un roman qui a trait à l’histoire de la France durant la Seconde Guerre mondiale et l’action se déroule en Normandie. As-tu recueilli des témoignages de personnes, as-tu pioché dans tes souvenirs d’enfance, discussions avec tes grands-parents, pour retranscrire cette France collaborationniste ?

Pour la sous-préfecture de Haute-Normandie (dont j’ai modifié le nom), c’est une ville que je connais très bien, car j’habite tout près. J’avais acheté jadis dans une librairie locale un ouvrage d’historiens régionaux consacré à son Conseil municipal de 1940 à 1944. J’y ai glané des informations précieuses, comme la « Formule d’adhésion » aux Amis du Maréchal, des interviews d’habitants ayant vécu la période, et l’histoire, hélas authentique, du seul Juif de la ville, M. Lévy, un employé municipal français, ancien combattant, qui a été déporté et n’est jamais revenu.

L’épisode du bombardement du centre-ville par les avions allemands le 8 juin 1940 m’a été raconté par ma mère et mes grands-parents maternels, témoins oculaires, qui ce jour-là se sont lancés sur la route de l’exode et ont réussi à gagner Bordeaux en voiture.

Par des livres historiques sur la Milice, sur la « Carlingue » et la Gestapofrançaise, j’ai appris de nombreux faits assez peu connus, concernant les activités criminelles de ces bandes, et leurs liens avec la police et la pègre. C’est un aspect de l’Occupation dont il faudrait parler davantage. Mais on touche à des sujets sensibles, comme on a pu le constater quand est sorti Lacombe Lucien de Louis Malle.

La lettre de dénonciation relève en soi du non-dit. La mettre sur le papier cela relève-t-il de l’obscène ?

Dans cette lettre il y a sans doute une part importante de non-dit dans la mesure où il s’agit d’un document (prétendument retrouvé plus tard dans une décharge publique en Allemagne) où l’auteur, s’adressant à un officier SS, se sent obligé de se justifier (à la fois d’avoir caché une Juive, et à présent de la dénoncer alors qu’elle est l’épouse de son fils et la mère de ses petits-enfants). Pour Paul-Jean Husson, le bon catholique, écrire cette lettre est un exercice de corde raide. On peut d’ailleurs le soupçonner de mentir, d’avoir des intentions beaucoup plus noires qu’il ne veut l’admettre. En 1942 la majorité des Français ignorait l’existence des camps d’extermination, la presse parlait seulement de camps de travail, mais mon personnage appartient à un milieu mieux informé…

Paul-Jean Husson est un personnage particulièrement ignoble, avec de grands discours sur Dieu et la Patrie alors qu’il commet tous les péchés les plus infâmes dans la réalité, sans être pris d’aucun remords. Quelle a été ta relation à ce personnage durant le processus d’écriture ?

Toute la difficulté, au début, était pour moi de faire que le lecteur, tout en étant dégoûté par le personnage, soit malgré tout captivé par ce qu’il raconte. A vrai dire, après un moment de doute et de découragement, une fois lancé je n’ai pas eu trop de mal à m’identifier à lui — ou, du moins, à voir évoluer la situation depuis son point de vue, et à sentir quelles seraient ses pensées et ses réactions au fur et à mesure qu’il s’englue dans sa tragédie personnelle. Il est certes ignoble, mais ce personnage a aussi des aspects pathétiques (vieux, infirme, amoureux fou d’une très jeune femme qui lui est « interdite » par les liens familiaux et par la religion) ; et aussi, par moments, une certaine hauteur de vues, de l’orgueil, un sens de la nature et de l’Histoire, en même temps qu’un romantisme naïf d’amoureux transi. Mais pour moi, l’idée était surtout de mettre le pétainisme devant ses propres contradictions, et de pousser à l’extrême la schizophrénie de ce vieux fasciste pris dans un engrenage cauchemardesque.

Ton intérêt pour les prothèses érotiques et l’art bondage n’a pas disparu non plus, mais il est ici totalement dénué de sensualité et rendu à sa face la plus noire. Il est toujours délicat de traiter un tel sujet. Comment as-tu fait pour décider du ton du livre ? As-tu fait des tentatives dans certaines directions que tu as dû abandonner par la suite ?

Je pense qu’il y a malgré tout une sensualité sous-jacente très forte dans ce roman. Les rêveries masturbatoires de Husson sur les infirmières qui l’ont soigné pendant la guerre de 14, son observation fascinée du corps de sa belle-fille, de son uniforme d’infirmière en 39-40, des négligés vaporeux qu’elle porte à l’occasion du petit déjeuner… Mais cette sensualité réprimée vient nourrir le drame et la noirceur, rendre cela plus tendu, plus explosif… Les policiers de la brigade antijuive prennent plaisir à palper les sous-vêtements des femmes dans les valises qu’ils fouillent, les gestapistes français espèrent que la jeune résistante parlera le plus tard possible afin de jouir au maximum du traitement sadique qu’ils lui infligent (cette scène est d’ailleurs inspirée par une de mes photographies, antérieure à la rédaction du livre). La nuit d’amour entre Husson et Ilse se produit à partir de l’évocation de l’étoile jaune obligatoire à partir de juin 42, du danger, de la peur, et aussi du destin d’un jeune Allemand exécuté par les Nazis… Noirceur et érotisme s’interpénètrent. Mais l’aspect érotique est un peu voilé, comme il le serait dans un roman écrit à cette époque. Du coup c’est la noirceur, et le romanesque, qui dominent.

Dans ce récit, on croise aussi Man Ray, Flaubert et bien d’autres auteurs et artistes. Restes-tu un amateur d’art et de livres avant d’être un artiste et un écrivain ?

Tout cela se mêle : j’essaye de briser les cloisons entre les genres et entre les arts, entre les époques aussi. Mes romans parlent d’art, de photographie, de cinéma, et en même temps en tant qu’artiste j’essaye de diffuser mes propres images par l’édition, plutôt que par l’œuvre unique vendue en galerie à des collectionneurs.

Comme ici je parlais d’un écrivain réactionnaire, dans une période qui au contraire a vu surgir de nombreuses avant-gardes, je l’ai fait citer — avec répugnance de sa part — la quête par les « décadents surréalistes » des horreurs secrètes de la vie (ce qui est assez ironique puisque lui-même a beaucoup à cacher), et, au détour de l’exode de juin 40, rencontrer Man Ray et sa maîtresse antillaise Adrienne. Dans tout cela je recherche une vision globale, tout en exprimant mes univers intérieurs.

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