Romain Slocombe – Interview autour de Guérir et Première Station avant l’Abattoir

30 Jan 14 Romain Slocombe – Interview autour de Guérir et Première Station avant l’Abattoir

Nous avons eu l’opportunité de nous entretenir avec Romain Slocombe le 26 octobre dernier autour de ses deux derniers livres, Première Station avant l’Abattoir, sorti aux éditions Seuil, et Guérir, paru aux Éditions Timeless. Voici les propos que nous avons recueillis.

Obsküre Magazine : Romain Slocombe est un véritable touche-à-tout. Dessinateur, photographe, écrivain de polars, de romans d’espionnage ou encore de littérature blanche. En 2011 il fut  nommé pour le Goncourt avec Monsieur le Commandant, un récit épistolaire. Romain, avec toutes ses différentes facettes, comment vous définissez-vous?
Romain Slocombe : Je pense être principalement quelqu’un de visuel. Dans ma famille, il y a pas mal d’artistes et  beaucoup d’entre eux ont eu affaire à l’image. Le plus connu étant mon oncle Douglas Slocombe qui est toujours vivant et qui était un grand chef opérateur du cinéma anglais. Il a travaillé avec Joseph Losey sur The Servant, il a fait beaucoup de comédies anglaises avec Alec Guinness dans l’immédiate après guerre, il a également fait la photo des trois premiers Indiana Jones et aussi celle du Bal des vampires de Polanski. Il a une énorme filmographie. Mon grand père maternel était écrivain et faisait aussi un peu de peinture en amateur, ma mère était peintre et mon père architecte. J’ai  baigné dans l’image et dans un certain cosmopolitisme car ma mère était anglaise, ma grand mère juive russe et mon père français. Je dessinais beaucoup petit car mon père voulait que je sois architecte mais comme j’étais nul en maths, il n’y avait aucune chance. Mais je faisais beaucoup de dessins de batailles avec tous les crayons et le papier qu’il m’offrait. J’aimais beaucoup la B.D – c’était juste après mai 68 – qui commençait à devenir à la mode. Moebius, disparu récemment, donnait des cours de B.D à la fac de Vincennes donc j’ai été là bas puis le bruit a ensuite couru qu’aux Beaux Arts de Paris, on faisait également de la bande dessinée donc j’ai été aux Beaux Arts et c’est là que  se sont rencontrés les futurs membres du mouvement Bazooka, qui eu un grand impact graphique. C’était l’époque punk et ce que nous dessinions était assez violent. Nous étions les premiers à travailler d’après photo et d’après les images de la vie réelle en utilisant des images de guerre, des photos de crime et de médecine entre autres, à tel point que le directeur du Libération de l’époque Serge July, pour se débarrasser des Bazooka, leur avait donné un mensuel qui s’appelait Un Regard Moderne où pendant cinq mois, ils ont travaillé d’après des images de presse.

Je me suis éloigné assez rapidement de ce mouvement. J’étais assez lié à l’édition, j’ai fait beaucoup de couvertures des éditions Folio. À l’époque, il s’agissait d’images peintes plus que de photos. Je ne savais pas que plus tard je sortirai une série noire et que je serai publié en tant qu’écrivain chez Gallimard. J’ai aussi fait beaucoup de photos et puis je me suis mis à l’écriture. Mon premier roman était très visuel avec quatre-vingt illustrations. C’était sorti chez les Humanoïdes Associés, qui était un éditeur de bande dessinée associé, puisqu’il publiait aussi Métal Hurlant, qui était la revue de la contre culture à l’époque. Quand j’écris, je raconte une histoire mais je la vois. C’est vrai que je décris plus ce que je vois et ce que j’entends dire par mes personnages et quand j’ai écrit mon travail d’écrivain dans la journée, le soir, en re-visionnant ce que j’ai écrit, j’ai toujours l’impression de voir des rushes du tournage de la journée. Ce sont des images que j’ai l’impression d’avoir imaginées avant de les écrire, que j’ai l’impression d’avoir vues comme on a vu un film une fois que je les aie écrites.

Première-station-avant-labattoir

Dans votre œuvre, on retrouve un attrait pour l’histoire avec un grand H du vingtième siècle en particulier, mais aussi, vous y mêlez votre propre histoire personnelle. Par exemple Monsieur le Commandant traitait de la collaboration et tout cela partait de lettres que vous aviez retrouvées au grenier chez votre grand mère. Pour le dernier livre sorti chez le Seuil, Première Station avant l’Abattoir, c’est votre grand père qui a servi de moteur à cette histoire, qui commence en 1922 et qui se déroule dans l’entre-deux guerre. J’aimerais revenir sur votre rapport à l’ histoire avec un grand H ainsi que sur votre propre histoire.
Le grand père en question, qui s’appelait George Slocombe, était mon grand père maternel, journaliste et historien anglais, assez connu pendant l’entre-deux guerres, que j’ai connu une dizaine d’année, puisqu’il est mort en 1963 lorsque j’avais dix ans. Pour moi, il était l’homme qui vivait de sa machine à écrire. Ça me fascinait que quelqu’un n’ait pas besoin d’aller dans un bureau. En plus, il était grand avec une barbe rousse. Finalement, il racontait des histoires, il les tapait à la machine et c’est de ça qu’il vivait. J’ai suivi son exemple. Il faisait aussi, ce qui me plaisait bien, des biographies vulgarisées de personnages historiques, il a fait une bio de Guillaume Le Conquérant, par exemple, et il avait été journaliste. Je ne connaissais pas trop sa carrière de journaliste mais je savais que l’on avait une plaquette de poèmes qu’il avait écrite en 1922 quand il avait vingt-huit ans, publiée à compte d’auteur à Montparnasse. Ce recueil de poèmes s’appelait Gaucherie. Une sorte de jeu de mot car « gaucherie » est un titre assez modeste pour s’excuser de la maladresse de ses premiers essais de poésie et pour aussi marquer le fait qu’il s’agissait de poèmes de gauche. Ces six poèmes étaient d’ailleurs en hommage à la Révolution Russe. Moi qui ai fait mai 68 et qui était gauchiste, j’étais assez fier de voir que mon grand-père l’était aussi quand il était très jeune. Puis un jour sur Internet, je tapais le nom de mon grand-père George Slocombe sur Google. Cela parlait des livres que je connaissais, quand je suis tombé sur une phrase qui donnait à penser qu’il faisait de l’espionnage. Je tombais des nues ! Qu’est-ce que c’est que cette phrase « George Slocombe touchait mille dollars US de son chef à Londres ». Il faisait de l’espionnage pour corrompre des fonctionnaires du Quai d’Orsay. Un aspect que je trouvais génial et que je ne connaissais pas de mon grand-père. Je tapais alors le nom de son chef de réseau qui était William Norman Ewer, écrivain et poète ainsi que directeur du service étranger au Daily Herald, un quotidien d’extrême gauche dont mon grand-père était le correspondant à Paris et assez vite,  je tombais sur des archives nationales anglaises dont celles du MI5 et du MI6, qui sont l’équivalent du FBI et de la CIA en Angleterre. Mon grand-père apparaissait bel et bien comme ayant été surveillé et jamais arrêté. Ma grand-mère et ma grande tante apparaissaient aussi car elles étaient deux sœurs russes communistes, ma grand tante travaillait à Arcos, qui était la mission commerciale russe à Londres et qui servait aussi d’ambassade car les relations entre la France, l’Angleterre et la Russie Soviétique étaient mauvaises. Il n’y avait pas d’ambassade soviétique à Paris et à Londres. Cette mission commerciale à Londres était un véritable nid d’espion; ma grand tante codait et décodait tous les messages secrets entre Londres et Moscou. Enfin bref, j’avais déjà une histoire à raconter autour de mon grand père et ça m’a rappelé une autre chose retrouvée dans ses mémoires en 1922 : il raconte qu’il est parti à Gênes pour une grande conférence internationale qui était la première après la guerre de 14-18 et que dans le train Paris/Gênes, un journaliste américain qu’il connait vaguement de Montparnasse toque à la porte de son compartiment et c’est Ernest Hemingway. Ils passent le trajet à bavarder de la guerre en Italie, là où Hemingway fut à la Croix Rouge et blessé à la tête et là je me disais que j’avais un sujet de roman.

J’ai donc créé un personnage qui ressemble à mon grand-père et ce nom de famille d’Exeter fut trouvé en rêve. J’avais peur qu’un personnage du nom d’Exeter existe déjà mais en faisant des recherches, il n’y avait que le nom d’une ville. Je l’ai donc adopté et je lui ai donné le prénom de Ralph, qui est le premier prénom de mon oncle, Douglas Slocombe, et comme je savais que tous les copains journalistes de mon grand-père de Montparnasse buvaient comme des trous, je me suis dit que je ferais de mon personnage un alcoolique. Mon grand-père avait écrit une nouvelle sur le mauvais alcool à l’époque de la prohibition de l’alcool aux Etats-Unis. L’histoire d’un type qui se réveille et qui ne voit rien quand il se réveille et il se dit « ça y est, je suis aveugle, c’est l’alcool, le mauvais alcool qui m’a rendu aveugle, puisque le mauvais alcool ça attaque les nerfs optiques » jusqu’à ce qu’il s’aperçoive qu’il voit très bien quand quelqu’un pousse le commutateur dans la pièce et que la lumière s’allume tout simplement… Donc voilà comment Ralph Exeter est devenu un personnage de roman et que je l’ai lancé pour ce premier épisode, il en viendra peut être d’autres. C’est aussi une histoire en hommage aux romans d’espionnage anglais d’entre deux guerres ou aussi les films de Hitchcock comme Une femme disparaît ou Les trente-neuf marches ainsi qu’à Graham Greene et Eric Ambler, pas très connu en France mais qui était un grand auteur d’espionnage. Un des premiers à renouveler le genre avec des personnages qui ne sont pas des espions mais des gens un peu naïfs lancés malgré eux dans une histoire qui les dépasse. Souvent, ils sont journalistes ou représentants d’une firme anglaise ou universitaires. Des gens auxquels le lecteur peut s’identifier.

Ralph Exeter le héro de ce roman, Première Station avant l’Abattoir, en plus d’être un alcoolique et un journaliste, est aussi un espion à la solde des bolcheviques et on retrouve souvent dans votre œuvre cette influence de la littérature populaire. Qu’est ce qui vous a attiré vers le roman d’espionnage ?
Certaines lectures, mais pour moi, le roman d’espionnage c’est quelque chose surtout de lié à la Guerre Froide, aux romans d’après guerre qui sont souvent des romans anti-communiste primaires  avec des rôles à la James Bond, c’est-à-dire assimilés à des personnages machos, pas très intéressants qui se font toutes les filles où leur grand ennemi est un grand manitou des services secrets russes qui sent trop la guerre froide dans son aspect maccarthyste, ce qui ne me plaît pas trop. Mais en revanche, le fait que mon grand-père ait participé au premier réseau d’espionnage soviétique en Grande Bretagne, je me suis dit : « voilà un domaine que je connais assez mal bien qu’ayant de bonnes connaissances sur le communisme, je vais commencer par le commencement ». J’ai commencé à acheter un premier livre où on parlait de mon grand-père et à accumuler des tas de livres historiques, beaucoup en anglais qu’on ne peut pas trouver en français sur l’espionnage soviétique en Europe de l’Ouest et en Amérique dans l’entre-deux-guerres. Autant la seconde guerre mondiale est quelque chose qui sert de sujet à des centaines d’écrivains et de scénaristes, autant tout à coup, je suis tombé sur un domaine presque vierge parce que je me suis rendu compte que  l’histoire des rapport entre la Russie Soviétique et ce qui se passait à l’Ouest dans la période de l’entre-deux-guerres était quelque chose d’assez caché car après il y eut la seconde guerre mondiale, l’épuration, le Parti Communiste qui était très fort et de même qu’il y avait une légende de la Résistance Gaulliste et Soviétique, il y a également une légende qui concernait l’entre-deux-guerres et qui cherchait surtout à cacher la grosse tâche qui est le pacte germano-soviétique et je me suis rendu compte qu’énormément d’agents russes avaient fait défection en trente six à l’époque des procès de Moscou car beaucoup étaient rappelés pour être exécutés en Russie. Aussi, ces gens là ont commencé à parler soit dans des livres qu’ils publiaient, soit aux services secrets de l’Ouest, ils ont commencé à raconter le stalinisme vu par des Russes qui savaient que les procès étaient bidons. Tout ces gens là étaient des communistes sincères et ils avaient vraiment des choses à dire et ils ont été traqués tout comme le POUM en Espagne, que Trotsky a traqué et tué à Mexico, etc.

Des auteurs comme Jean-François Vilar ont travaillé sur les assassinats trotskystes mais cela reste quelque chose de peu connu et comme  le plus souvent ça m’intéresse. Par exemple, Monsieur le commandant parlait de la trahison des intellectuels durant la collaboration et il y a également une autre trahison qui est celle des intellectuels qui ont fermé les yeux sur ce qui se passait en Union Soviétique et qui se sont enrôlés dans l’antifascisme sans vraiment réfléchir au fait qu’ils étaient manipulés par Staline. Je voulais en savoir plus et j’ai pensé à reprendre ce personnage et lui faire vivre l’entre-deux-guerres en lui faisant lui même découvrir ce qui se passe dans les coulisses parce que le fait qu’il soit à la solde des bolcheviques fait qu’il a des contacts privilégiés avec  eux.

Comme vous l’avez dit, il y a des personnages historiques qui apparaissent dans le roman, Ernest Hemingway a un autre nom, Herb Holloway, qui est facilement reconnaissable et il y a aussi par exemple Benito Mussolini qui apparaît lui aussi dans le livre. Pouvez-vous revenir là dessus ainsi que sur le fait de parfois utiliser des pseudonymes et de parfois utiliser le vrai nom de ces figures historiques ?
Le problème quand on est écrivain, c’est que l’on est obligé de déterminer son rapport à la fiction. Donc est-ce qu’on invente des histoires totalement mais forcément on va y mettre des expériences personnelles, ou alors, est-ce qu’on est dans l’auto-fiction ou carrément dans l’autobiographie ? Je biaise entre toutes ces solutions parce que je suis un auteur de fictions mais j’essaie vraiment de parler de la réalité donc la solution que je trouve habituellement c’est de travailler à travers un alter ego ou en l’occurrence quelqu’un qui ressemble à mon grand père et dans mon cas personnel, il y a des gens que l’on ne veut pas forcement citer sous leurs vrais noms, et dans son cas à lui, comme c’est une fiction et que je ne sais pas ce qu’il a exactement fait, je ne peux pas me permettre de prétendre que tout soit vrai. Alors la solution que j’ai trouvée pour ce livre en particulier, c’était d’imaginer que mon personnage sous un autre nom aurait déjà existé mais qu’il aurait écrit des romans à clé donc qu’il aurait écrit lui même de la fiction où il racontait une partie ou on ne sait pas combien de la vérité et qu’il était obligé dans certain cas de changer les noms mais quelques fois sous une forme très reconnaissable. Cette astuce me permet de présenter le texte comme étant un roman d’espionnage, écrit à la fin des années trente par quelqu’un qui aurait vraiment vécu ces histoires, qui en parle mais comme un romancier quand même on ne sait pas quelle est sa propre part de fiction. D’autre part, dans mon travail d’écrivain, ça me permettait quand moi même je parlais de la réalité d’utiliser les gens sous leurs vrais noms quand j’étais sûr qu’ils avaient vraiment fait ça mais que par contre quand ils interviennent d’une manière un peu plus fiction, là, je leur donne un pseudonyme mais j’explique qu’ils aient un pseudonyme par le fait qu’il s’agit d’un roman à clé produit par quelqu’un, cette astuce de départ me donne une grande liberté en tant qu’écrivain.

Je sais que  c’était  le cas pour Monsieur Le Commandant puisque il s’agit d’événements actuels de la politique qui vous avaient donné  envie de vous intéresser à cette période de la collaboration, est-ce que là aussi vous avez trouvé des échos entre notre contemporanéité et cette période de l’histoire ?
Monsieur Le commandant, ce roman qui est sorti en 2011, est une lettre de dénonciation écrite par un académicien français pétainiste, pro nazi, pro collaboration. C’est vrai que j’ai écrit ce livre en 2009, à l’époque ou Sarkozy avait fait son discours de Grenoble, c’est également un discours sur le rejet de l’étranger et si j’ai eu envie d’écrire ça c’est pas seulement d’un point de vue global en tant que citoyen, c’est aussi parce que j’avais découvert que ma mère était juive, ce qui avait été caché dans la famille, et à force de retrouver des documents de famille venant de mes grands parents paternels, je m’étais rendu compte qu’ils étaient un peu antisémites et peut être que tout simplement ma mère l’avait pressentie et que c’est pour ça qu’elle avait caché le fait que ça mère était juive. Mais d’un autre coté, je me suis dit que probablement mes grands parents du côté paternel avaient probablement deviné cela, ne serait ce qu’en regardant ma grand mère qui avait un type assez juif que leur future belle fille était juive et donc c’était un petit peu un jeu sur le non-dit puisque personne ne parlait mais tout le monde savait. Quoiqu’il en soit, ça m’a donné envie de créer un personnage de français pour s’interroger sur qu’est ce que c’est pour ce beau père d’avoir une belle fille juive et dans le cas de Monsieur le commandant, il va le découvrir en s’adressant à des enquêteurs privés pour savoir si sa belle fille est juive ou non et la raison pour laquelle il veut savoir c’est parce qu’il est amoureux d’elle donc ça ajoutait un coté incestueux à leur relation. Ce qui m’intéresse c’est la destruction de ce que l’on aime, qui est un thème qui revient souvent chez moi et l’idée qu’un vieil académicien français tombe amoureux d’une juive, placé face aux contradictions du pétainisme, qu’est-ce que c’est pour lui et pourquoi il va écrire une lettre à un officier allemand racontant toute cette histoire et prenant le risque de détruire la femme qu’il aime. C’était une idée qui me plaisait sauf qu’il fallait se plonger dans une âme assez tortueuse qui est celle de ce personnage. J’aime bien les personnages complexes et je voudrais juste revenir sur Mussolini que j’emploie sous son vrai nom dans le roman. Je l’ai mis parce que le fascisme était très présent à Gênes en 1922 mais c’est aussi parce que mon grand père avait une relation très spéciale avec Mussolini puisqu’il l’avait interviewé à Cannes et que Mussolini était anciennement socialiste, qu’il avait des amis italiens révolutionnaires exilés à Londres. Mon grand père avait connu Malatesta et d’autres grands anarchistes exilés à Londres et lorsqu’il avait interviewé Mussolini qui au départ avait été assez froid avec mon grand père avait changé de comportement une fois que mon grand père lui avait fait part de ses connaissances et depuis Mussolini aimait bien mon grand père et c’est aussi pour cela que je me suis intéressé à Mussolini. Même si ça fait partie de la fiction, Mussolini va faire une tentative de viol sur une jeune artiste anglo-saxonne et cette scène qui est inventée est en fait prise d’un fait réel produit l’année suivante sur une sculptrice anglo-américaine qui s’appelait Clare Sheridan et qui était la cousine de Winston Churchill ainsi que la communiste de la famille et qui faisait les portraits des hommes politiques de l’époque. Elle était même partie à Moscou faire le buste de Lénine et de Trostky et le fait que je sois tombé sur cet incident m’a permis d’attribuer à Mussolini une chose qu’il avait vraiment essayé de faire sur cette fille qui s’était sauvée de sa chambre où elle faisait son portrait.

Juste une question toute simple d’écriture, je trouve que Première Station avant L’Abattoir est un titre superbe. Pour vous, le titre d’un livre, c’est quelque chose qui arrive dès le départ ou qui se découvre au fur et à mesure ? 
Pas toujours, mon premier roman en série noire s’appelait Un été japonais et le titre s’était imposé comme une évidence tout comme Monsieur Le Commandant puisque c’est un leitmotiv qu’il emploie en s’adressant à ce commandant SS et lui même est commandant de l’armée de réserve. En fait, c’est le narrateur qui est le commandant dans l’histoire donc là aussi c’était encore évident. Première Station Avant L’Abattoir est une phrase que j’ai trouvé dans un ouvrage sur la collaboration ou sur Céline, il y avait une expression de Céline où rentrait ces mots : « première station avant l’abattoir » et, comme ce n’était pas de Céline, je pouvais les utiliser et ça correspondait très bien à la situation. Dans le prologue du roman, j’explique d’où vient cette expression car même si je n’aime pas du tout Céline, je ne voulais pas ne pas le citer en lui prenant quand même une expression.

Il y a un personnage de votre œuvre dont on a souvent dit qu’il était votre alter égo c’est Gilbert Woodbrooke et dans le roman, il y a un Gordon Woodbrooke qui apparaît à un moment. C’est donc son ancêtre.
C’est le grand père de Gilbert Woodbrooke Peut être que dans l’histoire des alter égo, c’est peut être la première fois que le propre grand père de cet alter ego de l’écrivain est également l’alter ego du grand père de celui-ci, ce qui donne naissance à deux séries de livres différentes.

 GUERIR

Aussi en termes de choix d’édition, vous êtes vraiment un exemple de l’indépendance de l’écrivain puisque ce livre sort chez le Seuil et en parallèle, il y a un autre livre, Guérir, qui sort chez Timeless qui n’a pas la même envergure que le Seuil mais qui est de très grande qualité aussi. Est-il délibéré dans vos choix d’aller vers une grande maison d’édition puis vers une maison d’édition plus confidentielle par la suite ?
Là, il s’agit d’un domaine un peu différent puisqu’il s’agit de graphisme mais c’est vrai que j’ai beaucoup sauté d’un éditeur à un autre ne serait-ce qu’entre livres. Quand on est écrivain, ce n’est pas évident de trouver un éditeur avec lequel on s’entend bien. Ce qui ne m’est pas encore arrivé. Pourtant, je ne suis pas quelqu’un de très difficile à vivre mais je me suis très rarement bien entendu longtemps avec les éditeurs. Avec la Série Noire, c’est un peu différent car mon éditeur Patrick Raynal a été viré de la collection et je ne m’entendais pas avec le nouveau éditeur qui faisait le contraire de ce que faisait Patrick Raynal. J’ai alors suivi Raynal chez Fayard et même si après il est parti, j’ai fait quatre livres chez Fayard qui a du mal à vendre des livres en roman noir car mes livres ne sortaient pas en poche et restaient au grand format, ce qui est quand même un peu cher surtout de nos jours. Les grands lecteurs ont tendance à acheter en poche. Il y a aussi des problèmes de diffusion que le lecteur n’a pas à connaître mais que l’éditeur connaît et qui souvent ne reçoit pas l’avis des maisons de diffusion Par exemple Fayard qui sont diffusés par Hachette, de même que Le Masque d’ailleurs, les représentants Hachette ne font pas les librairies pointues donc les librairies que fréquentent mes lecteurs n’avaient pas toujours mes livres parce que le représentant ne venait même  pas dans cette librairie alors qu’en grande surface où j’ai peut être moins de lecteurs, le libraire de grande surface ne commandait pas non plus mes livres parce que ça ne l’intéressait pas. Du coup, mes livres étaient très peu visibles dans la période ou j’étais chez Fayard. Grâce au succès de Monsieur le Commandant, je retrouve un peu de visibilité, qui maintenant est chez Pocket et que l’on trouve à 7/8 euros et puis je suis passé au Seuil où j’ai une vraie éditrice de romans noirs, Marie-Caroline Aubert qui peaufine le manuscrit avec l’auteur sans être forcément directive mais qui donne des suggestions intelligentes et puis comme j’ai un aspect graphique dans mon travail visuel, je vais aussi chez des éditeurs qui font du graphisme et en l’occurrence, je suis chez Timeless, un éditeur de Toulouse, qui fait depuis quelques années un travail formidable d’éditer des artistes et qui est à la fois à cheval entre l’art contemporain et le graphisme underground, connu même au Japon puisque ses livres se sont même vendus à Tokyo. Je le connaissais depuis longtemps et comme il sortait une collection grand format et comme j’avais le regret de n’avoir jamais été publié dans la collection 30/40, grand format de Futuropolis, qui est une collection prestigieuse, quand voilà que tout à coup, les éditions Timeless font du format 30/40 ce qui tombait très bien. Nous avons alors réuni les images, il a en plus un très bon imprimeur dans un pays de l’Est qui a fait un travail magnifique sur ce livre Guérir.

Ce livre Guérir est un retour au fétichisme médical qui est quelque chose que vous faites depuis de nombreuses années maintenant. Pouvez-vous juste nous dire qu’est-ce que vous mettez derrière le terme de Medical Art, vu que vous en êtes l’inventeur ?
L’Art Médical, c’est un jeu de mot à l’origine. Le terme de fétichisme, employé par les psychiatres, est tombé dans le domaine public et justement, j’ai vu qu’il y avait un synonyme de fétichisme dans les années 50 en lisant un roman de Françoise Sagan il me semble, où quelqu’un parlait de quelqu’un qui était fétichiste de quelque chose et on disait dans les années 50, « il fait une fixation sur ». J’ai toujours fait une fixation sur le médical comme beaucoup d’enfants d’ailleurs qui sont fascinés par jouer au docteur, les infirmières, les gens qui portent un pansement etc. C’est une image forte en fait et donc moi, je l’ai ressentie  très forte lorsque j’étais gamin et ça a imprégné mon travail d’artiste, de même que beaucoup d’artistes ont travaillé sur des images fortes provenant de la petite enfance. Par exemple, chez Magritte, on voit souvent des gens recouverts d’un drap, on pense que c’est du surréalisme mais en fait sa mère s’était suicidé en se jetant dans un canal et il avait vu le corps de sa mère de très loin recouvert d’un drap donc voilà l’explication de cette figure chez Magritte et quand on regarde le travail de tel ou tel artiste, on s’aperçoit que beaucoup d’artistes ont une fixation sur une chose. Moi, j’ai eu de la chance car ma fixation était très graphique et que sur le plan purement artiste, c’est quelque chose d’intéressant à développer. Le fait que les personnages que je représente, surtout des femmes, soient prises dans des appareils orthopédiques, donne un coté que n’aurait certainement pas désavoué les surréalistes, à l’époque où ils faisaient des expositions avec des mannequins soumis à divers traitements. Donc moi, je fais sous la forme photographique ou sous la forme de dessins, un travail par rapport à cette image de la poupée cassée qui est une image que j’avais vue lorsque j’étais petit dans un livre d’enfant où il y avait une poupée avec un bras en écharpe et un bandeau sur l’œil et enfant, je me disais qu’elle est ravissante cette poupée. En plus l’éditeur l’avait revêtue de toute une symbolique féminine et en plus elle avait des pansements. Pour moi, cela lui donnait presque un statut d’œuvre d’art car il y avait eu une sorte d’intervention de l’éditeur, de l’illustrateur et du scénariste de l’histoire sur le corps de cette poupée et je trouvais que toute cette histoire et la manière dont elle se présentait visuellement lui donnait un plus. C’est peut être l’origine de ma fixation mais en tout cas, cela m’ouvrait une voie sur le graphisme à explorer et quand j’ai été au Japon plus tard, c’était quelque chose que les gens comprenaient très bien et j’étais un peu une sorte de d’artiste culte au Japon dans les années 80 à cause de ce travail.

Oui, il y a un lien très fort entre votre œuvre et le Japon et quant au titre Guérir, je trouve que cela résume bien votre approche de l’art médical où les personnages sont plus dans un processus qui va vers la guérison.
Je pourrais être un sadique extrêmement sadique. Mais ma fantasmatique n’est pas aussi cruelle qu’on pourrait le penser parce que ce qui me fascine est plus le processus de guérison et les éléments visuels qui accompagnent ce processus, c’est-à-dire des bandages ou des minerves, des plâtres etc. Mais c’est vrai que quand je scénarise mes petites histoires, ça va vers la guérison et ça me permettait en même temps l’utilisation du titre Guérir à la fois parce que c’est bien ce qui m’intéressait et aussi parce que c’était un hommage à cette presse dont vous parliez tout à l’heure, des revues très populaires de l’époque. Il y avait une revue que l’on peut trouver dans les marchés aux puces qui s’appelait Guérir et qui n’existe plus. J’en avais acheté quelques exemplaires que j’ai découpés pour faire la couverture. Cette revue était un peu érotique et il y avait beaucoup d’articles sur les problèmes sexuels  des gens et en même temps c’était très rigolo à lire puisque c’était un peu ridicule. Pour les collages, c’était parfait puisque je pouvais également découper des bouts de phrases, les intégrer à certaines images et puis prendre certaines choses dans des magazines du même genre mais qui ne sont pas médicaux comme Détective ou Radar qui tournent plus autour du fait divers.

C’est aussi quelque chose que l’on retrouve souvent chez vous, l’humour que vous arrivez à mettre par rapport à des choses graves, dans la fiction par exemple ainsi que dans votre œuvre graphique, on retrouve une grande part d’amusement car on sent que les mannequins s’amusent avec les prothèses, il y a une sorte de plaisir enfantin à se parer de tout cet attirail tout en gardant ce rapport à la maladie, à la paralysie. Est-ce que parfois cette dichotomie a-t-elle pu choquer les gens ?
Il y a toujours des gens qui sont choqués mais pas tant que ça. Au Japon, par exemple, tout le monde comprenait très bien. Au Japon, on dissocie beaucoup l’art, qui fait partie du ludique, et la réalité. On sait très bien que quand un artiste fait quelque chose, c’est parce que cette image lui plaît et personne ne penserait à attaquer un artiste sur le plan moral par exemple. Dans nos sociétés occidentales, on s’offusque plus facilement et on a tendance à confondre l’art et la morale. Mais par rapport aux gens avec qui je travaille, par exemple, les modèles japonaises qui adoraient se déguiser, les modèles féminines avec qui je travaille sont des filles qui à la fois ressentent l’humour de la situation mais également s’intéressent à ce qui est noir, à l’humour noir et à la littérature noire en général et qui n’ont pas de tabou. En même temps, ce ne sont pas des filles dingues, je ne travaille pas dans un milieu très extrême dans l’art underground, au contraire, moi ce qui m’intéresse c’est de travailler avec des gens normaux, tout juste légèrement fêlés pour accepter d’être photographiées par un artiste mais pas plus que ça. D’ailleurs, ce sont surtout les fantasmes des gens normaux qui m’intéressent pas des gens qui sont déjà très extravertis. Et puis, il y a une dimension d’humour noir. Ne serait-ce que pour supporter la réalité, il faut une bonne dose d’humour forcément car la réalité est souvent noire.

 

Remerciements à Gaëlle pour son aide dans la retranscription.

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