Richard Tabbi & Ludovic Lavaissière – à propos de Moi & ce Diable de Blues (Editions du Riez)

01 Déc 13 Richard Tabbi & Ludovic Lavaissière – à propos de Moi & ce Diable de Blues (Editions du Riez)

Avec Moi & ce Diables de Blues (Editions du Riez), la gouaille du binôme Tabbi / Lavaissière s’en remet à l’horreur pure et simple : vilénie des hommes, repli de l’Histoire sur elle-même, pensées de l’extrême. Dans ce Havre côté ténèbres, la musique surgit régulièrement et martèle une bande-son violente et sépulcrale. Le décadent Lieutenant Valdès cherche mais ne trouve pas, ou mal. Les personnages sont des plaies béantes, le chaos s’organise et la série de meurtres rituels qui parsème le récit révèle progressivement en quoi les idéologies savent écarteler les notions de bien et mal. La divine comparse de Valdès, Ivana Ivanovic, en a dans le pantalon, mais ça ne suffira pas. A ne pas mettre entre toutes les mains.

Obsküre Magazine : De quelle façon se construit une histoire pareille, et d’abord sur le plan de la co-écriture ? Le ping-pong implique-t-il des renversements de situation, au fil de l’eau, ou vous mettez-vous d’accord en amont sur la trame globale ?
Ludovic Lavaissière :
Concernant le mode opératoire, on ne fait pas de plan préalable afin de ne pas s’enfermer dans un carcan. Une fois que nous avons laissé libre cours à notre imagination, on cisèle progressivement l’intrigue, on se répartit les chapitres au fil de l’eau et en fonction de notre désir de développer telle ou telle scène… puis l’on se retrouve pour « visiodéconner », pour lisser le tout, apparier nos styles et accoucher d’une voix commune. Le fond comme la forme n’ont cessé d’évoluer jusqu’à l’ultime correction des épreuves. Donc plutôt qu’une entente en amont sur une trame globale, c’est surtout beaucoup de travail en aval, d’innombrables relectures, la volonté de s’arrêter sur chaque mot, chaque virgule, être continuellement attentif au rythme, comme si on composait une sorte de partition… Ce qui est intéressant dans le fait d’écrire à deux, c’est que ça génère une maxi dose d’émulation, chacun ayant à cœur d’épater l’autre, de le faire marrer… du coup les personnages prennent leur envol et deviennent vite incontrôlables. Les rebondissements sont là, qui se succèdent à l’arrache sur fond de rock industriel, tandis que l’humour déjanté se taille une place dans la noirceur ambiante. Bref, avant tout on se fait plaisir, quoi ! Chacun de nous est le « baromètre » de l’autre.

Faites-vous des « fiches personnages » avant de les lancer dans l’aventure ou découvrez-vous leur caractère au fur et à mesure que l’action progresse ? L’étude des personnages les prédestine-t-elle ?
Il y a eu quelques « fiches », oui, particulièrement pour les protagonistes secondaires comme le père de notre tueur. Mais dans l’ensemble, si nous avions une vague idée du caractère des personnages, — notamment nous souhaitions cette extrême opposition entre l’incompétence crasse de Valdès et le professionnalisme d’Ivana — nous les avons surtout découverts au fur et à mesure, chacun de nous a mis la main à la pâte afin de les modeler à sa façon. Ils ont pris de l’épaisseur et, l’émulation aidant, ils sont devenus de plus en plus incarnés au sens de « devenus chair », plus riches et plus complexes, plus tordus aussi, pour certains. Bref, nous nous les sommes appropriés progressivement, mais avoir une base, sans faire de fiches à proprement parler, était facilitant… car on se disait : « Valdès ne dirait pas ci, Valdès ne ferait pas ça ! ». Idem pour le reste du cast.

Prenez-vous dans votre propre réalité sociale pour construire les personnages ? Certains de ceux qui peuplent le livre s’inspirent-ils de personnalités de votre quotidien ? Si oui, on veut bien l’adresse de la créature ayant inspiré le personnage d’Ivana Ivanovic, et ses heures de disponibilité.
Hé, hé ! Pour contacter ladite créature c’est simple, il faut demander la ligne directe pour les Enfers. Plus sérieusement, nous piochons parfois dans les anecdotes qu’on nous a rapportées, les faits divers et surtout dans les tranches de vie glauques ou bizarroïdes dont nous avons été les témoins. Il nous arrive à tous de croiser la route de personnalités atypiques aux garde-robes baroques ou aux conduites hors des clous. Un homme chaussant des bottes rouges de femme à la terrasse d’un rade… un autre faisant la queue pour rendre ses livres à la médiathèque, le crâne dissimulé sous un casque intégral estampillé Star Wars… j’en passe et des plus folklo !

L. Lavaissière

L. Lavaissière

La musique occupe une part importante du récit et implique par nature un « système atmosphérique ». Elle colore profondément le récit. Le surgissement du son dans l’histoire répond-il à des moments d’écriture où vous seriez vous-mêmes dans la musique ?
Nous écoutons de la musique au quotidien et parfois même pendant que nous écrivons. La musique est un personnage du livre à part entière, ne serait-ce que par le biais du spectre infernal de Robert Johnson. Nous avons écouté pas mal de pistes de blues et de rock industriel que nous avons injectées dans Moi et ce Diable de Blues : Laibach (pour la décadence), Rammstein (pour la niaque), Nine Inch Nails et Marilyn Manson (pour la notoriété ; tout le monde ou presque les connaît). Nous avons aussi choisi des titres qui correspondaient aux personnages ou à une situation donnée, notamment la sonnerie de portable « I don’t like the drugs, but the drugs like me » qui colle parfaitement au « mode de vie » de Valdès. A part ça, nous avons des goûts très éclectiques allant de l’expérimental au tango en passant par le jazz, le blues, la musique industrielle et le rock sous toutes ses formes. Passer de Chris Whitley à John Zon ou d’Einstürzende Neubauten à Thiéfaine ne nous pose aucun problème. Nous n’appartenons à aucun courant, aucune chapelle et ça vaut pour nos écrits…

Le personnage de Saint-Hilaire (N.D.L.R. : à découvrir…) serait-il un fan de musique militaire ?
Ha, ha, ah !… il écoute surtout les Nekromantix ! Mais la musique militaire, pourquoi pas ? Comme dans Anna et les Loups de Carlos Saura, où l’un des protagonistes, obsédé par les uniformes et les armes apparaît sur fond de marche militaire… Nous aimons beaucoup le rythme martial de certains groupes de Rock Industriel… L’un de nous a été militaire, l’autre objecteur de conscience, peut-être est-ce lié, ou pas…

Que reflète de votre perception/compréhension de l’humain la mise en scène de personnages « extrêmes », à divers titres, et de ces situations qui ne le sont pas moins ?

En quoi le bouquin reflète-t-il notre perception/compréhension de l’Humain ? Est-ce que la perception/compréhension du livre sera la même pour chaque lecteur ? Ces questions sont très intéressantes. Toute interprétation, aussi, est intéressante… en ce sens qu’elle en dit plus sur ceux qui réagissent, que sur ceux qui provoquent cette réaction. Pour la déconne, nous présentons notre livre comme suit : « Moi et ce Diable de Blues, un livre qui donne de l’urticaire à l’extrême gauche et ravive les hémorroïdes de l’extrême droite ». Ceci, en réaction à deux « critiques » antinomiques que nous avons reçues, l’une émanant d’un extrémiste de gauche, l’autre d’un extrémiste de droite et qui par conséquent s’annulent. En règle générale le livre a été bien reçu et nous ne sommes pas peu fiers d’avoir emballé L’Enfant du Rock Jean-Pierre Dionnet ou des écrivains comme Clara Dupont-Monod et Serge Scotto. De bien belles cautions pour les illustres inconnus que nous sommes ! Mais une minorité de lecteurs voire de libraires avait l’air de nous confondre avec nos personnages et s’interrogeait sur notre positionnement politique : pourquoi ces références au nazisme, ce décorum, ces skinheads ? Pourquoi le personnage principal est-il politiquement ambivalent ? Aucune notice ou autre mode d’emploi ne sont fournis avec le bouquin, nous n’avons pas non plus prévu de version « pour les nuls »… Tout est dans le livre. Le lieutenant Valdès dit en substance que, rouges ou bruns, pour lui les extrémistes se valent. Renvoyant ainsi Staline et Hitler dos à dos. Ivana, quant à elle, ne peut piffer le Stalag et son décor néo-naze (cette expression teintée d’ironie, qui revient tout au long du livre, n’aura pas échappé aux esprits attentifs) qui lui rappelle les heures les plus sombres de notre histoire… Valdès est un paumé, Drässler un fracassé du bulbe… Nous ne cautionnons évidemment pas les choix de vie ou les crimes de nos personnages, il faut lire le livre comme une satire des mœurs de notre temps. On s’est aussi amusé à jouer avec les clichés du thriller, avec les lois du genre, d’où le côté « extrême », on avait à cœur de proposer quelque chose de différent. Mais quand vous manipulez le vulgaire, le sexe, la violence, le politiquement incorrect… vous manipulez de la dynamite et vous allez fatalement « choquer le bourgeois »… Nombre d’auteurs que nous apprécions, dès lors qu’ils sont sortis des sentiers battus, ont été en butte à ce genre d’inepties… et ça ne date pas d’hier ! A la sortie de Le Rouge et le Noir, on a par exemple accusé Stendhal d’avoir sciemment créé un monstre, on a considéré que son héros Julien Sorel était davantage le produit de son machiavélisme que le reflet de la société de son temps… Mais ça prouve que notre roman n’est ni tiède, ni mièvre… pour un écrivain, provoquer l’émotion, qu’elle soit jouissance ou répulsion, ce devrait être le minimum syndical…

Votre propre éros est-il débridé ? Lâchez-vous, diantre ! ;))
Ha, ha, ha ! Moi et ce Diable de Blues c’est l’éjaculation littéraire du bourlingueur tantrique Richard Tabbi et du sataniste übersexuel Ludovic Lavaissière…

R. Tabbi

R. Tabbi


Une forme d’entropie gouverne le déroulement des faits. A travers la scénarisation, ambitionniez-vous une fiction du chaos ? Qu’avez-vous souhaité exprimer, sur le fond (quel que soit l’angle : politique, social, historique, anthropo) à travers cette violente histoire ?

Ce livre explore le XXe siècle et les horreurs qu’il a engendrées. Ce n’est pas par hasard que le tueur est le fils d’un haut dignitaire nazi conçu par une insémination artificielle incestueuse… c’est une manière de parler de la tragédie des camps, de ce moment singulier dans l’histoire de l’humanité où, justement, l’inhumain se décline dans le domaine de la politique, des idées, où la mort devient massifiée, industrielle, où des crétins à tête de mort se sont mis à rêver d’abat-jour en peau humaine… Et ce n’est pas non plus par hasard que notre tueur transite par l’Afrique du Sud de l’Apartheid. On pourrait aussi remonter un peu plus loin dans le temps et se fixer sur 1917… En réalité il semble que le diable ait pris les commandes depuis bien longtemps et le monde dans lequel nous vivons apparaît comme modelé pour le pire. C’est pourquoi nous ne souhaitions pas de happy end, il nous semble que la bonté n’est pas toujours récompensée et que le Mal ne reçoit pas toujours le châtiment qu’il mérite. D’ailleurs, si notre tueur est l’incarnation du Mal Absolu, les protagonistes positifs sont confrontés à la cruauté de leurs congénères et ça ne se termine pas forcément bien pour eux… La gratuité de la violence est inhérente à notre société. Quand on vous montre aux actualités des traîne-lattes faisant le coup de poing dans la rue pour étendre le quidam sans aucune raison, juste pour que les images fassent le tour des mass media… vous vous dites que ce monde est de plus en plus cinglé. L’ultra-violence de certaines scènes du livre, qui sont dérangeantes et font mal, permet de transformer le lecteur en voyeur ou en victime, par identification, et ainsi de redonner du sens à la barbarie dont les journaux télévisés nous abreuvent mais qui finit par nous blaser, nous insensibiliser… La schizoïdie de Valdès, aussi, est symptomatique de notre époque. Beaucoup de personnes veulent fuir la triste réalité qui les entoure… A chacun son baume, à chacun sa drogue… Et puis il y a la langue, une langue qu’on a voulue adaptée à l’époque et aux personnages, nous avions en mémoire l’impact du langage ordurier de Pourquoi sommes-nous au Vietnam ? de Norman Mailer. Un extrait de la préface de ce livre correspond d’ailleurs parfaitement à l’état d’esprit qui était le nôtre en écrivant Moi et ce Diable de Blues : « Dans sa volonté de faire violemment sentir la bassesse morale et mentale de ses personnages, Mailer multiplie avec une prodigalité harassante les formules tirées du vocabulaire pornographique et excrémentiel. Ses traducteurs disent que Céline et Miller en comparaison semblent presque timorés ». Mais attention, on pérore, on fait les paons, néanmoins notre but était surtout d’écrire un livre « vivant » et de fourguer sa dose de sensations fortes au lecteur… Comme le dit la quatrième de couverture, l’essence du texte se trouve dans la sensation de la pluie qui crible les épaules des personnages, dans les odeurs de crasse et de bitume qui cognent leurs narines, dans la douleur qui frappe le lecteur à l’estomac lors de scènes où la violence se déchaîne.

La langue est châtiée, toujours. C’est un langage viscéral, ça serpente ! De quelle façon travaillez-vous la plastique verbale ? Relisez-vous à haute-voix ce que vous avez écrit ? Quel rôle précis jouent vos relecteurs ? Influent-ils parfois sur la trame ?

Chacun de nous est le relecteur de l’autre. On se fait confiance, si ça fonctionne pour le coauteur ça fonctionnera pour d’autres. Ensuite il est arrivé que nos épouses respectives viennent mettre leur grain de sel, leurs remarques se sont presque toujours avérées pertinentes… merci à elles. Cela étant, nous ne nous embarrassons pas d’une escouade de bêta-lecteurs, non, car nous écrivons d’abord et surtout pour nous-mêmes. Quant à relire à voix haute, nous faisons mieux que ça puisque nous écrivons beaucoup en « Direct Live » par le biais de visioconférences hebdomadaires. Concernant la langue, nous partageons une certaine conception de la littérature, pour nous l’atmosphère, le style et les personnages comptent davantage que l’histoire en elle-même. Les figures de style, le pouvoir suggestif des mots, des expressions… jouer avec la langue française (voire avec d’autres) c’est ce qui nous amuse dans le fait d’écrire nos conneries. Non seulement chez nous l’intrigue passe au second plan, mais on n’hésite jamais à outrepasser certaines bornes pour se divertir ! De toute façon, comme le dit très bien Philippe Djian, nous estimons que la littérature ne doit rien à la vraisemblance. Il s’agit d’un pur délire d’auteurs, de sales morbacs refusant de grandir et de verser dans le documentaire réaliste. Proposer un univers glauque à souhait, donner vie à une galerie de personnages, voilà ce à quoi nous nous sommes essayés… ça et proposer un style direct, incisif, mélange de poésie vénéneuse, d’argot licencieux et de grossièretés totalement assumées. La plupart des lecteurs de best-sellers ne cherchent pas de la littérature, ils veulent qu’on leur conte des histoires. Nous proposons une manière d’alternative… mais nous n’empêchons personne de se pignoler devant les derniers thrillers normatifs et médiatiques.

COUVERTURE DE MOI ET CE DIABLE DE BLUES

De projets immédiats, en est-il ? Il me semble que oui…
Il est effectivement prévu que le lieutenant le plus délatté de France traîne ses Weston moribondes dans de nouveaux bourbiers, nous bûchons en ce moment même sur une nouvelle « enquête » du lieutenant Valdès, qui aura probablement pour titre Du Noir en dedans… et nous sommes ravis de refondre à cette occasion nombre de textes personnels et de personnages qui végétaient dans nos bécanes. Nous avons aussi été contactés par Sébastien Mousse de L’Atelier Mosésu afin de proposer un roman pour sa collection l’Embaumeur qui met en scène un thanatopracteur doublé d’un enquêteur officieux. Nous sommes aussi en train d’écrire un roman chacun de notre côté… En fait, écrire en tandem stimule notre imaginaire. On se considère davantage comme un mini-groupe de rock que comme une paire d’auteurs conventionnels. On a cette sorte de groupe donc, Tabbi & Mavaissière, — genre les mecs qui se la racontent — ce qui n’exclut pas les expérimentations personnelles, les « side projects » pour rester dans une ambiance musicale. A noter aussi qu’un de nos textes figure au sommaire du recueil Les aventures du Concierge Masqué (L’Exquise Nouvelle III) qui vient à peine de sortir… cette entreprise, initiée par Maxime Gillio et David Boidin, fonctionne sur le principe des mix & match books, ces livres permettant de composer des personnages en mélangeant de façon aléatoire la tête, le corps ou les jambes… Pour nous, cette expérience a été l’occasion de partager nos personnages (en particulier l’imbuvable, l’inénarrable, l’indécrottable lieutenant Valdès) avec les plumes hautement inspirées de Jacques Olivier Bosco et Sigolène Vinson. Parmi les autres participants, on trouve notamment Nadine Monfils, Didier Daeninckx, Sire Cécric, Bernard Minier ou Paul Colize ainsi que des auteurs non francophones comme la dramaturge anglo-américaine Nicola Pearson et l’auteur catalan Victor Del Arbol. Voilà pour le name dropping éhonté, pour en savoir plus sur nos pommes ou se tenir informé de l’avancée de nos projets, une seule adresse : tabbi-et-lavaissiere.blogspot.com.

COUVERTURE LES AVENTURES DU CONCIERGE MASQUE

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