Republica (interview)

14 Juin 15 Republica (interview)

Republica fut une bouffée d’air frais au sein de la vague Britpop des années quatre-vingt-dix. Leur son affichait un cross-over plein de punch, ni totalement indie, ni intégralement électronique. Après une pause forcée due à la disparition de leur label, le combo s’est reformé en 2010 autour de son noyau originel : la charismatique Saffron Sprackling (chant), Tim Dorney (synthétiseurs) et Johnny Male (guitare). Les nappes de synthétiseurs du single « Christiana obey » (2013) témoignent d’une évolution nettement plus sombre. Un nouvel album est en préparation – Republica a en effet présenté plusieurs morceaux inédits lors d’un concert londonien unique, le 29 mai dernier à Under The Bridge. Un show puissant et euphorique, avant lequel nous avons pu rencontrer Saffron Sprackling. Par ailleurs comédienne et danseuse, Saffron rayonne d’une incroyable énergie vitale. Elle a évoqué pour nous son parcours artistique, le statut des femmes dans le music business, et bien sûr ce très attendu nouvel album…

Photographies : Republica live @ Under The Bridge, London, 29/05/2015 © Louise Barnes

Obsküre Magazine : Dans les années quatre-vingt-dix, Republica a connu un succès énorme, pratiquement du jour au lendemain…
Saffron Sprackling :
Nous venions de la scène acid house, qui était vraiment underground. Il s’agissait uniquement de musique, pas de charts, ni de gloire… J’ai récemment évoqué cette époque avec mes amis de The Prodigy. Nous étions très jeunes et nous avons intégré ce mouvement – les clubs londoniens où l’on mélangeait de l’indie avec les nouveaux sons électroniques. Beaucoup de ces musiques venaient de Detroit et de Chicago, avec des artistes comme Derrick May et Marshall Jefferson ; elles étaient très sombres, minimalistes, et directement inspirées par le travail de Gary Numan. C’est ce que je répète à Gary depuis des années : « Il faut que tu écoutes ça » ! Mais il n’apprécie pas du tout ce genre de musique (rires) ! Et j’insiste : « Mais si, ces gens adorent ce que tu fais ! »
Nous avons fait un nombre incalculable de concerts – avant même d’avoir sorti le moindre disque – au sein de la scène underground, dans les universités…
Notre label était si pauvre que nous réinvestissions le peu d’argent que nous gagnions dans notre équipement. Nous écrivons, enregistrons et produisons notre musique nous-mêmes – nos stipulations étaient très claires à ce sujet. Nous n’aurions jamais obtenu cela sur une major à l’époque. Mais il nous fallait acheter nous-mêmes nos satanés synthés analogiques (rires) !
Nous avons également eu l’opportunité de partir à l’époque aux Etats-Unis. Nous avons fait 65 dates au cours de notre première tournée là-bas, et les gens adoraient le fait que nous soyons de parfaits inconnus, des outsiders. Ils aimaient notre côté électronique, ce qui était pourtant un problème en Angleterre… À l’époque, une chanteuse sur ce genre de musique électronique, c’était très nouveau. Sans cette tournée, nous n’aurions pas eu accès aux médias à notre retour en Angleterre. Pour les costumes-cravates des maisons de disques, nous représentions un projet risqué. Nous avons vraiment dû nous battre, enfoncer des portes. Le système voulait que nous fassions des compromis à tous les niveaux : « Et si vous engagiez un producteur extérieur ? Et si tu t’habillais plutôt comme ça ? » Mais il n’en était pas question (rires) !

Lou_Saff_UTB_attitude_01

Republica avait un son très particulier, indie certes, mais comportant beaucoup d’éléments électroniques. Je sais que tes influences musicales sont très variées, peux-tu nous en parler ?
Tim, Johnny et moi avons des goûts musicaux très similaires, c’est ce qui nous a rapprochés. Nous nous sommes rencontrés au sein de la scène acid house. Nous adorons tous Gary Numan, The Cure, Simple Minds, tous les courants électroniques des années quatre-vingt. À l’époque, dans les années quatre-vingt-dix, ces goûts n’étaient plus du tout à la mode. Mais nous n’allions pas mentir, dire que nous détestions ces musiques pour devenir célèbres ! Bien sûr, nous aimions certains artistes des années soixante, mais nous n’étions pas capables de fredonner leurs faces B ! Certaines interviews comprenaient des tests de nos connaissances musicales… Mais peu importe qui est l’artiste et à quelle époque le disque a été enregistré ; la seule chose qui compte, c’est la chanson et la perception que l’on en a. Juger un artiste, affirmer qu’un certain style de musique est médiocre relève d’une opinion personnelle. En fait, ces journalistes me donnaient envie de découvrir les groupes qu’ils détestaient, et de me faire ma propre idée. Par exemple, lorsque les Sex Pistols sont apparus, ils étaient pires que l’Antéchrist selon la presse… C’est précisément cette attitude qui m’a poussée vers le punk. Et j’ai adoré la musique des Pistols (rires) !

Image de prévisualisation YouTube

Tu as travaillé avec de nombreux artistes en dehors de Republica, notamment Jah Wobble (N.D.L.R. : bassiste historique de PIL), The Prodigy, Junkie XL, Carl Cox, et bien sûr The Cure. Tu chantes en duo avec Robert Smith sur « Just say yes » ; quelle est la genèse de cette collaboration ?
Il s’agit de circonstances assez bizarres en fait… C’était à l’occasion d’un concert des Smashing Pumpkins. J’étais backstage avec Gary Numan et sa femme Gemma ; Robert Smith était là, lui aussi. Gary et moi étions complètement pétrifiés, mais Gemma m’a dit : « Allez viens, on y va ! » Elle a abordé Robert, et lui a lancé « Bonsoir ! » d’un air décidé. Gary et moi l’avons salué timidement (rires)… Mary, l’épouse de Robert, était également présente. J’avais toujours désiré la rencontrer ; elle est charmante. Peu de temps après, Robert cherchait un artiste avec lequel collaborer, pour une chanson qu’il venait d’écrire. Mary lui a dit : « Il faut que tu obtiennes Saffron ! » Il m’a donc appelée, mais l’un de mes ex-boyfriends s’appelle également Robert Smith… J’ai répondu : « Qu’est-ce que tu veux ? » d’un ton sec. Il a précisé : « Je suis Robert Smith, du groupe The Cure. » Mon Dieu, quel embarras (rires) ! Lorsqu’il m’a proposé de chanter « Just say yes » avec lui, c’était la réalisation d’un de mes rêves les plus fous. Robert est l’une de mes idoles… Il a été merveilleux. Il a même chanté avec moi, en direct. Je ne ressentais absolument aucune pression (rires) ! Il était juste à côté de moi, j’espérais vraiment ne pas faire d’erreur… Nous nous sommes très bien entendus en fait. J’ai ensuite fait un concert avec The Cure à Paris, ainsi qu’une émission de télévision (N.D.L.R. : pour la chaîne Arte) et une vidéo officielle. Je suis toujours en contact avec le groupe, je les ai vus récemment live à l’Hammersmith Apollo de Londres, c’était prodigieux !

Lou_Saff_UTB_deep_02

Tu as fait partie du mouvement « Girl Power » dans les années quatre-vingt-dix. Tu étais un exemple à suivre pour beaucoup de filles. Etait-ce une démarche consciente, avais-tu un message à faire passer sur la place des femmes dans l’industrie musicale ?
C’était une démarche consciente dans le sens où je me battais vraiment pour faire tomber toutes ces portes, pour que nous puissions ensuite nous engouffrer par la brèche et imposer la musique que mon groupe et moi voulions créer, sans interférences, sans que d’autres puissent la modifier. Cette musique, c’était nous, nom de Dieu, que nous soyons de sexe masculin ou féminin. C’était ça l’important, et il serait pratiquement impossible de réussir ce genre de choses aujourd’hui. Actuellement, les chansons sont de simples feuilles de papier, les artistes des morceaux de viande… « Habille-toi de cette manière, agis de cette façon ! » Donc, oui, il était très important pour moi de faire partie de ce mouvement. On nous a posé une question similaire aux Etats-Unis, lors de notre première tournée… Il faut se rappeler qu’à l’époque, aucune artiste féminine ne passait en radio aux USA ! Et puis No Doubt, Garbage et Republica sont apparus. Ce fut une grande victoire pour nous ! Réussir à mettre un pied dans la porte aux Etats-Unis… Par ce biais, nous avons également acquis une voix. J’ai pris ce rôle de porte-parole très au sérieux, car j’ai toujours été un garçon manqué. Je voulais exprimer clairement que l’on pouvait être une femme et avoir un style très personnel, sans avoir à enlever ses vêtements – non que j’ai quelque chose contre ça… La raison pour laquelle je suis ici est la suivante : voici mon groupe, voici la musique que nous faisons et que nous avons écrite nous-mêmes. Il se trouve que je suis le porte-parole de Republica et que je suis une femme. Voilà le message, il est à prendre ou à laisser.
Il me semble que la scène britannique indie a toujours été favorable aux femmes, mais qu’on ne leur permet pas d’aller plus loin, de dépasser certaines limites … À l’époque du punk, Siouxsie Sioux, The Slits, Pauline Black de The Selecter ont fait avancer les choses, mais les portes se sont très vite refermées. J’ai rencontré Pauline Black l’année dernière, au festival de l’île de Wight. J’étais dans une voiturette de golf et je suis littéralement tombée du véhicule quand je l’ai vue (rires) ! C’est une icône féminine et une musicienne exceptionnelle, très sous-estimée. Ce sont des artistes comme elle qui m’ont permis de réussir en tant que femme dans ce métier, j’en suis parfaitement consciente. Tout comme Poly Styrene de X-Ray Spex. Poly Styrene, cette jeune fille métisse, avec toute sa rage et son expressivité – on a parfois tendance à l’oublier, et cela me met en colère. Il faut saluer ces femmes, celles qui sont décalées et intéressantes, pas celles qui sont conformistes. Je n’ai moi-même jamais voulu entrer dans la norme.

Lou_Saff_UTB_look_05

Comment collabores-tu à l’écriture avec Tim et Johnny ?
Nous avons toujours écrit nos chansons ensemble. Tim peut par exemple créer une base à partir de synthétiseurs, ou bien Johnny et moi nous mettons à la guitare et écrivons une mélodie. Ces dernier mois, nous nous sommes retrouvés en studio, à jouer et improviser tous ensemble – c’est très démocratique, et c’est ce qui définit Republica. Tim est un vrai magicien en matière de synthétiseurs, et Johnny un guitariste brillant. Johnny et moi écrivons ensemble les textes et les mélodies, mais chacun a son mot à dire dans le processus. Je pense que cela vient aussi de la nature de notre musique, il est si difficile de fusionner des sons électroniques avec des guitares, et avec de vraies chansons. Nos disputes font parfois des étincelles, mais cela a toujours été le cas (rires) ! Et nous fonctionnons bien ainsi.

Le dernier EP de Republica, Christiana obey, est plus sombre et encore plus électronique. Est-ce la tonalité que va prendre le nouvel album ?
Oui, les nouvelles chansons que nous avons écrites vont dans cette direction, le côté obscur des synthés analogiques (rires) ! C’est assez enthousiasmant, Tim a rassemblé tellement de Minimoogs que nous ne pouvons plus entrer dans notre studio (rires)… Il faut bien s’en servir maintenant ! Cela dit, le songwriting est très important pour nous, nous avons énormément travaillé sur les différents morceaux. Il n’est pas si facile d’écrire une bonne chanson de musique électronique.
L’album n’est pas encore tout à fait terminé, mais nous sommes très fiers de ces morceaux. Ils sont vraiment plus sombres et plus puissants. L’aspect électronique l’a clairement emporté…

Lou_Saff_UTB_wave_06

> REPUBLICA ONLINE :
www.republicamusic.co.uk/
Facebook

Be Sociable, Share!

Laisser une réponse