Psyche – Interview

04 Juil 13 Psyche – Interview

Le 25 mai dernier, le mythique groupe synthpop/darkwave canadien Psyche s’est produit à Toulouse pour un concert à l’initiative de Lobo-K et l’association Bombe-H. Afin de fêter les trente ans du projet, Darrin C. Huss, le membre fondateur, accompagné de Stefan Rabura, nous ont joué une sélection de leurs plus grands tubes devant un public déchaîné. Nous avons pu échanger quelques mots avec Darrin avant les balances, une personne d’une grande générosité et gentillesse, qui était accompagné pour l’occasion par ses parents pour assister aux tournois de tennis de Roland Garros !

Obsküre Magazine : Bonjour Darrin ! C’est un grand plaisir de vous rencontrer en France. D’ailleurs, Beaucoup ont cru au départ que Psyche était un groupe français, sûrement parce que vous étiez signés sur New Rose.
Darrin C. Huss : J’ai habité longtemps à Paris pendant l’époque New Rose. Depuis 1990, je suis en Allemagne. Mais j’ai toujours la nationalité canadienne. Au départ, comme tous les groupes new wave électronique en anglais nous voulions être sur un label du Royaume Uni, du style Mute Records, mais nous n’avons pas eu de réponses. Et notre première signature en Europe a été New Rose. Comme nous étions Canadiens, les gens s’attendaient à ce que nous parlions français mais nous venons en fait de la côte ouest du pays, d’Edmonton, Alberta, puis nous avons vécu dans la province d’Ontario, mais avec notre second album, Unveiling the Secret en 1986, nous avons déménagé à Paris. Nous sommes restés sur New Rose pour les trois premiers albums. Après le quatrième album, j’ai décidé de rester en Allemagne car nous étions signés sur un label allemand.

Psyche c’est une longue histoire, cela fait trente ans. Au départ, vous étiez portés sur le son post-punk de Joy Division, Killing Joke, Bauhaus, avec ton frère, mais d’emblée vous avez décidé de faire de la musique avec une approche minimale, industrielle, des synthétiseurs. Les claviers, c’était parce que vous n’aviez pas d’autres choix, c’était plus facile, bon marché, ou c’était vraiment un choix esthétique?
Avec mon frère, nous étions vraiment dans l’avant garde. Nous n’étions pas du genre à écouter le Top 40 et les musiques commerciales. Plus jeunes, nous avions pu aimer des groupes de rock fameux comme Kiss, mais ce n’était pas tant la musique que l’imagerie et les costumes qui nous plaisaient. Quand nous avons commencé, mon frère a appris à jouer la guitare. De mon côté, je me suis mis à la basse. Puis quand mon frère a entendu les premiers synthétiseurs, les sons de Star Wars, comme R2T2, il s’est dit qu’il voulait faire des sons dans ce style. Nous nous sommes procuré notre premier synthé et pour nous c’était le futur, c’était différent. Nous avons essayé d’avoir un batteur mais cela n’a jamais marché. En tant que frères, nous avons alors décidé de tout faire nous mêmes avec une boite à rythmes. J’ai commencé à apprécier d’être en avant et de chanter. Je me suis donc juste concentré sur les mots, le chant et la présentation. Et mon frère voulait faire des musiques de films. Donc c’était un soundtrack de film d’horreur avec des mots. C’était notre vision, notre envie, et pas que nous ne sachions pas jouer. Nous étions le premier groupe dans notre ville à avoir ce type de son. Personne ne comprenait cette musique même s’il y avait déjà Tainted Love de Soft Cell dans le Top 10, Sweet Dreams d’Eurythmics. Nous avons commencé à la fin de l’année 1982 mais notre premier album n’est sorti qu’en 1985. À l’époque, cela restait encore très sombre, avec des titres comme « Brain Collapses » plutôt que des pop songs. Mais c’était notre vision de la musique pop électronique. Le nom Psyche était une référence à Killing Joke mais l’avions aussi choisi pour ce questionnement sur l’humain, cette partie philosophique de la musique. Nous n’étions pas intéressés par chanter des morceaux sur des voitures ou des filles. Nous cherchions quelque chose qui touche les gens où qu’ils se trouvent.

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Tu as parlé de l’avant garde et à l’époque tu jouais beaucoup avec ton corps, avec l’ambiguïté des genres. Sur les pochettes, on ne savait pas trop. Il y avait ces vidéos, où tu étais presque nu aussi. Était-ce délibéré de jouer sur cette androgynie à l’époque ? Y avait-il un peu d’exhibitionnisme chez toi?
Quand le premier album Insomnia Theatre, avec des titres sombres comme « Maggots » ou « Children carry knives », est sorti au Canada, il avait un design différent, mais quand on a signé avec New Rose, ils ont trouvé cette peinture, avec la tête écrasée et le sang. Du coup, on est devenu gothique avec une image aussi forte. C’était au moment où des groupes plus durs dans cette imagerie horrifique comme Skinny Puppy et SPK commençaient à être plus connus, nous nous sommes dits qu’il était temps de changer. C’est là que nous avons décidé de faire cette photographie de nous deux pour le second disque. C’était une manière de penser assez pop, avec l’idée du duo. Et je suis un grand fan de Marc Almond et Soft Cell. Nous avons donc changé la présentation : deux frères, jeunes. Je ne pensais pas que je ressemblais à une fille. Je ne trouve pas cela insultant. Plusieurs personnes m’ont déjà dit que j’étais une jolie fille à l’époque. J’étais plus dans l’idée cabaret et le look de Robert Smith avec le rouge à lèvres et Siouxsie. Mais c’était surtout l’influence de Marc Almond.

Et puis tu étais très jeune.
Sur la couverture d’Unveiling the Secret j’ai vingt-et-un ans. Et mon frère dix-neuf. À l’époque, certaines personnes n’ont pas du tout aimé car en tant que groupe obscur d’avant-garde, tu ne mets pas ton visage sur les pochettes de disques. C’est dans la pop que l’on fait ça. Perso, j’aime bien ce contraste et je ne m’en suis rendu compte que plus tard quand on me l’a dit. Tu te procures Unveiling the Secret et tu vois ces gars sympas avec les coiffures bizarres mais la musique reste encore sur le fil et assez sombre. C’est plus intéressant que mettre des images dures sur de la musique dure. On voulait montrer qu’on peut être des êtres normaux, à la mode, et faire toujours de la musique flippante. Exhibitionniste? Peut-être. C’était les années 80, l’époque où les vidéos étaient très expressives, comme des petits films. Nous aimions cela et nous voulions faire du cinéma. Mon frère voulait être réalisateur bien plus que musicien.

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Je me souviens d’ailleurs que dans The Influence vous remerciez des bandes originales de films, comme Mississippi Burning, The Serpent & the Rainbow. Il y avait aussi les écrivains de romans fantastiques.
C’était une forte influence. Le titre Misery ne parle pas du récit de Stephen King, mais le titre et l’idée de la punition infligée à l’artiste soumis aux mains d’une fan m’a fasciné. C’était cette idée de l’artiste qui fait l’expérience de choses dans la vie qu’il ne souhaite pas vraiment, des choses déprimantes et difficiles à faire face, est-ce vraiment cela qu’être artiste? C’était plus un morceau sur la misère de l’artiste. The Influence était un album bien plus réfléchi et pensé. J’étais un vieil homme à vingt-quatre ans.

Il a été réédité récemment par Final Muzik, d’ailleurs.
Et j’ai oublié de le prendre avec moi. Nous l’avons remasterisé et j’ai un peu changé l’ordre. J’essaie d’être toujours à la hauteur de cet album mais c’est un disque qu’on ne fait qu’une fois dans une vie. Je ne l’ai pas fait avec mon frère, qui venait d’être diagnostiqué schizophrénique. J’ai décidé de continuer Psyche avec un autre musicien, ce fut David Kristian et ce fut pour cet album. Ce fut un moment très particulier de ma vie et je suis très heureux d’avoir ce document en témoignage. C’est comme un livre qu’on va prendre à la Bibliothèque. C’était une expression musicale très différente des autres choses qui sortaient à l’époque. David avait fait cette peinture pour la couverture. Et ça a été dur de continuer après ça. Mon frère est toujours malade mais nous avons fait d’autres disques ensemble par la suite bien qu’il n’ait jamais rejoué sur scène. Nous sommes retournés vers de la pop après le côté plus pesant de The Influence mais j’y suis revenu en 2005 avec The Eleventh Hour. Donc tous les vingt-cinq ans, on revient à du bien sombre.

On a parlé de ces albums qui avaient tous leurs propres personnalités, est-ce que tu dirais que comme Picasso, tu as eu ta période Insomnia Theatre, puis Mystery Hotel, etc. Pourrait-on associer tes albums à des couleurs?
C’est un peu ça car il y a une histoire vivante au final. Parfois tu as un succès commercial avec un morceau puis tu refais la même chose d’albums en albums. Par accident, j’ai fait des albums très personnels. Je n’ai pas fait de nouvel album depuis 2005 car j’ai atteint un plateau avec The eleventh Hour où je me suis demandé : est-ce la fin de l’histoire? Et s’il y a une suite, à quoi ressemblera-t-elle? J’espère que cette année il y aura un nouvel album. J’y travaille mais c’est étrange d’avoir eu ce sentiment que c’était peut être le dernier album. The Eleventh Hour c’est un peu la collection de toutes ces ambiances dans un seul disque. Mais cela tend du côté le plus sombre.

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À la fin des années quatre-vingt, il y a eu tous ces tubes underground. Et dans les années quatre-vingt-dix, tu t’es lancé dans l’exercice de la reprise, jusqu’à en faire beaucoup : de Joy Division à Human League en passant par Soft Cell.
On  en a fait trop ! Honnêtement, quand on a fait « Sex Dwarf » de Soft Cell c’était pour avoir un autre hit pour les clubs. Beaucoup n’aiment pas les reprises car c’est pour eux comme détruire ou parodier ton propre art. Je suis d’accord avec cela jusqu’à un certain point. « Sex Dwarf » n’a pas été un problème, mais « Goodbye Horses » oui, car cela devient un morceau qui représente ton groupe, plutôt que les propres morceaux que tu as écrits et qui t’ont fait connaitre. C’est dangereux. Les autres reprises c’était pour répondre à des demandes pour des compilations. C’est devenu fou quand ces dernières années, on s’est dit en les rassemblant, que bon sang on en a fait une vingtaine. Ce n’était pas planifié. Je pense que notre meilleure reprise est « Disorder », c’est Psyche qui offre sa variation sur ce merveilleux groupe qu’a été Joy Division. Mon morceau préféré a toujours été « Isolation » en fait mais nous avons fait « Disorder », car il y avait le film d’Anton Corbijn qui sortait et il semblait y avoir une renaissance des dernières trente années de post-punk et ce sentiment qui revenait si fortement. Je pensais que ce serait bien que Psyche représente cela. Aujourd’hui nous la jouons souvent en live car je trouve que c’est notre meilleure. Pour les autres, on est souvent restés proches des originaux car c’est difficile de faire mieux. Y en a d’autres que j’aime bien. Ces dernières années, j’ai essayé de faire une version d’ « Under the Milky Way » de The Church mais je crois que je préfère me focaliser sur de nouveaux morceaux en ce moment.

Autres actualités?
Nous avons réenregistré de nombreuses chansons anciennes que nous allons jouer ce soir, comme « The Crawler » ou « Sanctuary ». J’ai toujours trouvé « Sanctuary » trop technopop, je voulais revenir aux débuts de Psyche en termes d’émotion. Pour les nouveaux morceaux, j’essaie vraiment de m’éloigner des modes, les synthés ont tellement de possibilités sonores. Je tente de me diriger vers un son nouveau. Je ne comprends pas pourquoi les gens utilisent toujours les trois ou quatre mêmes presets ces dernières années. Je veux montrer la richesse de ce que l’on peut faire avec des synthés. Il y aura sûrement un ou deux morceaux comme Unveiling the Secret avec cette joie pure de la musique de danse électronique, qui n’a même pas vraiment de refrain. Ce n’est pas du tout un format pop. Je reste antipop à ma manière. Bjork a dit une fois qu’une bonne chanson pouvait sauver le monde. J’aimerais écrire une chanson avec un son cool qui transmette notre message aussi loin que possible, comme Unveiling the Secret l’a fait à l’époque. C’est pas évident. Des fois, j’avoue avoir écrit des très mauvais morceaux, comme « You are the only one » ou « You ran away ». Je suis très embarrassé par ce morceau, même si certains l’aiment bien. Mon truc, c’est autre chose que les chansons heureuses de boy bands.

À un moment, d’ailleurs, tu t’es éloigné des synthés et tu as même fait des morceaux acoustiques !
Oui, au moins deux. C’était une manière de m’affirmer en tant que chanteur. Dans notre musique, électronique, les gens sont parfois plus excités par les instruments que tu utilises et les sons, et je suis plus un chanteur qu’un joueur de synthés, je voulais par exemple présenter « Eternal », qui est une bonne chanson, mais où les gens feraient vraiment attention à la voix et au chant, et que cela représente 50 % du morceau. Ce n’est pas que la musique. C’est une obsession personnelle. Et peut-être qu’il y aura des morceaux comme ça dans le prochain disque, mais la symbiose des deux, c’est vraiment le mieux. De la musique électronique nouvelle et des paroles intelligentes, qui sont intéressantes à écouter.

Vu que cela fait trente ans de carrière, est-ce que on peut compter sur Psyche pour trente ans de plus?
Je crois que je suis le plus jeune des chanteurs des années quatre-vingt, car tous mes héros ont à présent la cinquantaine bien avancée, et je n’y suis pas encore. Il faut que je fasse un album avant mes cinquante ans. Et puis on verra. Je me dis que tant qu’Iggy Pop est toujours sur scène en train de chanter « I wanna be your Dog », je peux encore chanter « Brain Collapses » à soixante ans. Je n’y aurais jamais pensé à dix-sept ans mais c’est plutôt cool. Je me serai dit, jamais je pourrais chanter « Maggots » à soixante ans, et pourquoi pas après tout? Tant que les gens voudront les entendre, je les ferai !

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