Philippe Robert – Agitation FrIItes (2)

14 Juin 18 Philippe Robert – Agitation FrIItes (2)

Voici le deuxième tome d’un livre extrêmement riche, déjà bien distribué et lu au moment où est diffusé la souscription pour le tome 3.

Philippe Robert est loin d’être un inconnu : il a collaboré à Hyacinth et Octopus, à un moment où les fanzines dits noise étaient ouverts à toutes sortes d’expérimentations musicales et sociales. Plus tard, il a rejoint Jazz Magazine, Mouvement, Revue & Corrigée, puis il a créé le blog Merzbow-Derek. Philippe Robert est également auteur des livres Post-punk, No Wave, Indus & Noise (chez Le Mot et Le Reste en 2011) ou encore Musiques expérimentales (Le Mot et le Reste, 2014).

Pourquoi ces précisions ? Parce que cela montre qu’il sait écrire et qu’il maîtrise son sujet depuis de nombreuses années. Par ailleurs, cette expérience et cette notoriété lui permet d’ouvrir des portes et de discuter pleinement avec les gens qu’il interviewe. Les réponses sont donc riches, sans chichis, on va directement au cœur des problématiques, l’auteur nous épargnant le plus souvent les litanies des présentations en rédigeant des chapeaux courts et instructifs.

L’ouvrage est extrêmement dense (environ 380 pages de texte avec une bonne quarantaine d’illustrations utiles en ce sens qu’elles disent des choses, sont extraites de collections personnelles, présentent une graphie, une esthétique…). Le livre ausculte de très nombreux genres et musiciens ; pire ou mieux encore, les scènes – davantage approfondies qu’esquissées – sont souvent éloignées les unes des autres dans le temps, dans les objectifs et dans les milieux de références. Enfin, de façon à circonscrire le plus possible la notion d’underground (rappelons que c’est déjà là le tome 2 !), Philippe Robert étend le champ de ses recherches-présentations à certains monstres emblématiques des scènes graphiques.

La liste des noms de personnes ou de projets du sommaire est vertigineuse (voir la page de présentation sur le site de l’éditeur ou les références incomplètes ci-dessus). Signalons toutefois que cet index n’est qu’indicatif : beaucoup d’autres sont mentionnés dans les réponses et analyses faites. Je ne me refuse pas alors le plaisir du name-dropping personnalisé… Attention… Top ! « Sonic Protest, Buffy Sainte-Marie, Librairie Parallèles, Richard Branson, la basse Fender VI, Mélusine, Ilitch, Nurse With Wound, Les Instants Chavirés, label Tago Mago, Ecole de Canterbury, Klimperei, Mama Béa, Chabrol et Mocky, Gomm, la publication Moue de Veaux, Dragibus, Georg Trakl, Nox, Joël Hubaut, Metamkine, François Bon, la Shot Gun Galery, Kasper T. Toeplitz, Rock In Opposition, Lionel Marchetti, Eliane Radigue, Al dante, Pakito Bolino, Hector Zazou, Ptôse, Witches Valley, Ghédalia Tazartès, Painkiller, Vomir, Pierre Beloüin ! » Ah… ça fait du bien…

On a donc à la fois un effet liste (semblable à celui de Burning Britain Seconde vague punk britannique sorti chez Rytrut qui était rangé par zone géographique) et un effet temporel. De ce fatras volontaire (et inévitable) ressort pourtant une logique et c’est bien là le coup de maître de Philippe Robert. Son écriture, ses questionnements, la manière dont il se sert des archives (interviews, blind-tests, textes libres, nouvelles interviews…) visent tout ensemble à raconter un positionnement au monde et à édifier un statut de l’œuvre d’art et de la complexité des regards sur celle-ci.

Deux tendances lourdes se dégagent (au milieu d’une foule d’autres) : les artistes ou genres qui ont besoin de phases de repli sur soi et de se singulariser en rejetant beaucoup d’autres, des genres où la connivence façonne très fortement chacun des acteurs pour élaborer un sens nouveau, une façon de dire. C’est là qu’on trouvera les paroles les plus crues et les plus dures, comme celles de Frédéric Acquaviva, indispensable pour comprendre la force d’inertie d’une certaine fausse-modernité. Les querelles avec l’art et les pratiques institutionnalisées, les ramifications mondiales d’un art sous contrôle avec cooptation et désignation des bons et des moins bons forment un défouloir salutaire, irrévérencieux. C’est une liberté chèrement acquise et pourtant si simple à mettre en exercice… Merci à lui.

De l’autre, des musiciens et artistes qui ne vivent que dans la collaboration incessante et pour lesquels leur art ne peut se créer qu’au contact de formes différentes ; ils sont les invités peu à peu reconnus de scènes diverses, souvent incapables de dire précisément ce qu’ils font ou dans quelle direction ils vont, laissant s’exprimer leurs envies. Pour ceux-là, le chemin est également périlleux, incompris, pensés comme des seconds couteaux ,des accompagnateurs, des cerises-sur-le-gâteau, programmés à hue et à dia dans des lieux divers (galerie ou squat).

Les échanges entre ces artistes interviewés ou ces articles ressortis pour le livre dessinent des axes d’appréciation :

– L’acte créateur et la nécessité ou non d’une trace (studio, live, qualité des enregistrements, diffusion et archivage, notes sur des performances…).

– Le statut des précurseurs et le lien avec les maîtres (superbe déclaration d’amour culturel d’Emmanuel Holterbach envers Eliane Radigue), notamment dans le jazz et l’avènement du free-jazz.

– La nécessité de travailler à côté pour être libre de ses moments de création et de ses choix, le besoin de reconnaissance parfois.

– L’étrangeté des compilations qui permettent de regrouper les dissemblables ou d’étonner.

– L’importance des lieux et des programmateurs aussi passionnés que les artistes qui s’y retrouvent.

– La question des communautés et des sous-entendus politiques.

– L’évolution ou l’histoire passé du matériel et du non-matériel – héritage Arte Povera – de la construction ou de l’appropriation d’un instrument, d’un logiciel, d’un outil.

– Les jeux collectifs improvisés, l’instabilité en action, la noise et le sensible, la musique acousmatique et la musique concrète, la remise en cause de l’écoute traditionnelle, l’improvisation libre.

– La beauté des propos tenus par Marc Hurtado (mention spéciale une fois encore à Etants Donnés, émouvants dans tout ce qu’ils font) et par d’autres.

Le sous-titre du volume est « Témoignages de l’underground français ». C’est dans la préposition de ce complément du nom que s’exprime toute la finesse de Robert Philippe. Ce ne sont pas des témoignages sur, mais bien des témoignages provenant des acteurs eux-mêmes. Cet Underground personnifié devient ainsi une créature inaltérable, mouvante, insaisissable dans son entier (trois volumes, redisons-le !), mais terriblement vivante et influente.

Philippe ROBERT

Agitation FrIIte (tome 2)

éditeur lenka lente 2018

388 pages – 27 €

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