Philippe Petit (interview bonus Obsküre Magazine #8)

05 Avr 12 Philippe Petit (interview bonus Obsküre Magazine #8)

En complément de l’entrevue parue dans Obsküre Magazine #8 (mars/avril 2012, en kiosques depuis le 9 mai), nous publions ces extraits restés inédits de l’entretien que nous a accordé le prolifique expérimentateur Philippe Petit.

Obsküre Magazine : Avant d’entamer ta carrière solo, notamment avec l’album « Henry : The Iron Man » (Beta Lactam Ring, 2009), tu as eu un long passé de journaliste radio ou de manager de labels (Pandemonium, Bip Hop). On te doit des albums de Alboth!, Hint, Double Nelson ou Guapo. De ce passé de producteur de disques, quelles rencontres retiendrais-tu et quels sont les disques que tu as sortis dont tu gardes les meilleurs souvenirs?
Philippe Petit : Oui, côté Pandemonium, en plus de ceux que tu cites, j’ai aussi eu la chance de bosser avec Condense, Unsane, Melt Banana, Drive Blind, Zeni Geva, Cows, Ruins, Cerberus Shoal, Flying Luttebachers, Spaceheads, Dionysos et beaucoup d’autres. Je garde un super souvenir de cette époque qui m’a amené du HC Noisy vers des musiques de plus en plus imagées, à la fin la devise du label était « Musiques Parallèles Pour Sentiments Perpendiculaires ».
BiP_HOp en fut la suite logique toujours avec Spaceheads, plus des metteurs en son tels que Stephan Mathieu, Scanner, Sci-cut.db, David Toop, Max Eastley, Janek Schaefer, les anthologies BiP_HOp Generation, ou des travaux plus contemporains comme les violoncellistes Bela Emerson ou Erik Friedlander. Chaque disque correspond à une période de ma vie et garde encore tout son sens aujourd’hui.
Mon meilleur souvenir est aussi mon présent et c’est le privilège de pouvoir me lever le matin pour me consacrer à ce que j’aime le plus.
Chris qui gère Beta Lactam Ring fait preuve de la même passion et de plus son label est d’une grande qualité, j’avais donc été très flatté qu’il aime ma musique au point de me donner ma première chance, un hommage à mes deux films favoris, sorte de bande-son imaginaire d’Eraserhead de Lynch qui rencontrerait le Tetsuo de Shinya Tsukamoto…

Restes-tu un passionné avant d’être un musicien et comment décrirais-tu ton apprentissage à la musique ?

Oui tout à fait, tous mes actes sont mus par la passion, elle me donne envie et la possibilité d’avancer en marge du monde qui m’entoure. Cette même passion forcenée me fait dévorer les styles, tâcher d’en comprendre les fonctionnements ou autres rouages, tel un enfant qui découvre j’aime « en avoir jusqu’aux oreilles ». Ma démarche, qui était déjà celle de mes labels, est de ne pas faire des disques qui se suivent et se ressemblent. J’espère me surprendre et par là-même mes auditeurs, bien sûr je garde une continuité, dans le « récit », l’ambiance, une certaine touche contemporaine/expérimentale, mais pas que. Je ne veux pas tomber dans les travers autistes du genre, pour moi la musicalité est très importante, même si je sais que « tout est musique », des bruits mis bouts à bouts ne me suffisent pas, il doivent être pensés, agencés en terme de composition, j’aime les disques qui révèlent leur richesse au fil des écoutes et qui plus tu leur donnes d’attention plus ils te donnent en retour. Faire du bruit per se et le justifier par un laïus intello est trop facile, c’est comme aligner 3 points colorés sur une toile blanche et accompagner le tableau d’un concept qui en fait une oeuvre incontournable de l’Art Contemporain, ce genre de façon de faire est pour moi nuisible car le résultat en est l’éloignement d’un public qui aurait pu être rallié à nos causes mais qui du coup est rebuté par l’attitude, l’élitisme, le manque d’accès. Dans un musée je parcours les salles et si une oeuvre me saute aux yeux je m’arrête la détaille, puis lis ce qui est inscrit à côté. Pareil pour la zique, pour moi le côté viscéral prime, le nom de son créateur ne doit pas m’influencer et malheureusement je trouve que bien trop souvent les gens aiment parce qu’un tel ou un tel l’a fait ou parce que l’idée derrière le fait… Blah blah blah. Bref mon apprentissage, approche, vie de la musique au quotidien est peu de blah blah mais des actions !

Tu gardes dans tes disques un intérêt pour les sons concrets, les field recordings, les instruments de cuisine et les matériaux non musicaux au premier abord. La recherche est-elle une part importante de ton travail? Quand tu dis que tu es un « agent de voyage musical », qu’entends-tu par là


Oui la recherche de sons, mais aussi du son, c’est à dire de comment doit résonner l’instrument ou quelque matériau que j’utilise est primordiale. Je passe un temps fou à tâtonner pour trouver, puis ensuite peaufiner tous les détails d’une mise en son qui reformulera avec fluidité une autre perception de l’espace-temps, liée à une forme d’introspection musicale, basée sur le détail. Une musicalité qui a de moins en moins sa place dans la société moderne d’hyper consommation, d’ultra rapidité ou peu de place est accordée à l’individu et ou peu d’entre nous ont le temps de se poser et de véritablement écouter, faire attention. Musiques qui justement prennent tout leur sens lorsqu’on leur prête attention, et qui, plus on leur donne, plus nous rendent, chaque écoute révélant de nouveaux détails, de nouveaux chemins, de nouvelles images. Et justement mon rôle en tant qu’agent de voyage musical est d’emmener les auditeurs dans un voyage, leur faire partager MON monde en souhaitant qu’ils y soient biens.

On reste sans voix face à la masse de disques que tu produis. Comment expliques-tu cette surproductivité?


Je ne suis pas un gros dormeur… Ma créativité musicale n’a été réveillée que tardivement mais je sais que j’avais tout ça en moi depuis bien longtemps donc une sorte d’explosion me parait logique. Ce qui m’amuse c’est qu’on me parle toujours du nombre mais je crois que ce qui est difficile c’est de faire beaucoup de disques sans se répéter. Prends les concepteurs de bande-son pour la pub, la télé ou autres, qui font des musiques au kilomètre, leur hyper activité n’étonne personne. Mon approche est la même si ce n’est que depuis 20 ans mon quotidien est de faire des albums, au départ parfaire ceux des autres en faisant mon job de label manager, puis avec mes musiques. Bref je pense en terme d’album, dès que je commence à suivre des idées, se forment les architectures d’albums, d’histoires avec un début et une fin. Après reste à jouer les ingrédients qui les constituent, trouver les épices qui vont relever ma sauce, et comme j’aime le côté spontané, j’attrape les instruments et joue-enregistre-manipule donc en soi les bases sont posées assez vite. Une fois que tu as ces bases et sais dans quelle direction tu souhaite poursuivre, le reste n’est qu’habillage, même si le façonnage des détails reste crucial.
En plus de ce travail solo je collabore avec beaucoup de musiciens et leur talent me fait rebondir, m’apprend énormément.

La liste des artistes avec lesquels tu as collaboré et tu collabores est elle aussi tout simplement impressionnante. Je propose que l’on s’arrête sur quelques unes de ces rencontres:
– Lydia Lunch. Comment l’as-tu découverte musicalement, rencontrée, puis votre façon de travailler ensemble, le projet Twist of Fate, la maxi chez Comfortzone et y aura-t-il d’autres projets avec elle?


J’aime son travail depuis 30 ans, quand j’étais ado je tentais de parfaire mon anglais en lisant les textes dans les albums de Siouxsie et elle. Je l’avais rencontrée après des concerts mais le déclic s’est fait lorsque je lui ai passé le « Our moon is full » de Strings Of Consciousness en lui demandant de chanter sur sa suite. Elle a adoré ce disque et j’ai donc commencé à lui proposer des musiques. Nous avons fait « Twist Of Fate » en échangeant des fichiers, puis tout naturellement est venue l’idée d’aller en scène en duo. A partir de là nous avons été filmés et Yuri Cayron a réalisé un DVD pour accompagner le CD. On voulait un bel objet, luxueux: livret 32 page avec textes et photos, DVD + CD… Dans le même esprit Comfortzone a invité à participer à son label vinyle et vu qu’il est géré par Konstantin qui est aussi derrière Trost Distribution qui a fait circuler les disques de mes labels en Autriche j’ai été heureux de rebondir sur leur offre. On a proposé un picture disc et afin de varier la musique j’ai fonctionné comme pour ma série « Philippe Petit & Friends » demandant à des amis instrumentistes de jouer au lieu de tout faire moi-même.
Récemment nous avons enregistré un nouveau titre pour une compilation que Monotype veut donner avec le magazine The Wire, et nous avons un concert prévu au prestigieux Philarmonique du Luxembourg.

Cosey Fanni Tutti. Vous avez sorti un vinyle ensemble. Comment décrirais-tu cette rencontre et cette collaboration?

Nous avons fait le picture disc 45t. et elle chante aussi sur le nouveau Strings Of Consciousness. Cosey est charmante et c’est toujours un plaisir de la rencontrer.

Eugene S. Robinson. Là encore, d’où est venue l’idée du « Crying of Lot 69 »? Une suite est en préparation, il me semble? Il semblerait que tu te plaises à accompagner des textes et des mots. Tu privilégies d’ailleurs souvent le spoken word dans tes collaborations. Qu’est-ce qui te fascine dans cette rencontre entre mots et sons?


Eugene est un vieux pote car je suis Oxbow depuis leur première venue en Europe et j’aime vraiment sa présence, mais aussi son incroyable voix et talent d’écriture. Nous bossons sur une trilogie dont le premier volet « Crying of lot 69 » est paru à l’Automne chez Monotype. Le second volet « Last Of The Dead Hot Lovers » paraîtra chez Southern dans les mois à venir et Eugene y est accompagné d’une incroyable chanteuse Kasia Meow. Nous allons aussi essayer d’emmener ce trio à la scène. J’ai terminé la musique du troisième chapitre, très sombre, un disque uniquement fait avec mes guitares et Noisy as fuck. Eugene a adoré et réfléchit au texte. Les écrits sont très importants pour moi car j’ai une formation littéraire.

Peux-tu nous raconter l’histoire de « Reciprocess », un projet de rencontres qui fut offert avec le magazine anglais The Wire?

Reciprocess est un mot que j’ai inventé pour illustrer le procédé (process) de réciprocité (reciprocical) et donc en 2008 afin de célébrer 10 ans de BiP_HOp + mes 25 ans au service de la musique des autres et en même temps annoncer que pour les années à venir je mettrai en avant mes créations j’ai demandé à 18 proches de faire un morceau avec moi. The Wire a aimé l’idée de le distribuer avec le magazine.

Je crois que tu vas continuer ce procédé, avec le disque « Empires should burn », dans lequel on retrouvera Jarboe et Edward Ka-Spel notamment. Peux-tu nous en dire plus?


Attention ce disque est avant tout une collaboration ASVA & Philippe Petit, sur laquelle Jarboe et Edward de Legendary Pink Dots posent leur voix. Asva est un groupe américain emmené par Stuart Dalquist, un des fondateurs de Sunn o))) et Burning Witch et dont je trouve les albums somptueux. Ce premier jet paraîtra en Mai chez Small Doses (USA) et Basses Fréquences (Europe). Nous avons commencé à réfléchir à une suite…

Dans la liste des albums à sortir ou qui viennent de sortir il y a pas mal de choses. Peux-tu m’en dire plus (dates de sortie, labels, concepts, etc.)


En plus de ceux dont nous venons de parler arrive en Mars chez le japonais Home Normal « Cordophony », un Philippe Petit & Friends, auquel participent plus de 20 instrumentistes et de loin mon plus ambitieux travail autour des sons à base de cordes. J’y suis donc épaulé par des gens tels que Reinhold Friedl (Zeitkratzer), Rob Ellis (PJ Harvey), Nils Frahm, Adrien Klumpes (Triosk), Aidan Baker, Helen Money, James Johnston, Richard Harrison (Spaceheads/Nico/Red Krayola), ou mes acolytes de Strings Of Consciousness: Hervé Vincenti, Perceval Bellone, Rafaelle Rinaudo…

Tu continues l’aventure Strings of Consciousness avec Hervé Vincenti. Un prochain album est prévu, il me semble?

Egalement en Mars paraîtra chez Staubgold « From Beyond Love » de Strings Of Consciousness, suite de « Our Moon Is Full », dans le sens ou il s’agit d’un autre travail avec des vocalistes. Chantent dessus: Julie Christmas (Made Out Of Babies), Andria Degens (Pantaleimon / Current 93), Graham Lewis (Wire), Cosey Fanni Tutti (Throbbing Gristle)et un duo entre Lydia Lunch et Eugene Robinson.

« Oneiric Rings on Grey Velvet » est annoncé comme le premier chapitre d’une trilogie intitulée « extraordinary tales of a Lemon Girl ». Vas-tu y développer des ambiances similaires? Le choix de ne pas mettre de titres aux morceaux est-il lié à ton envie de proposer des voyages auditifs?

Mon envie est de suggérer l’histoire, une direction mais je ne souhaitais pas en dire trop.
La trilogie se nomme « The Extraordinary Tale Of A Lemon Girl » et se décompose en:
Chapter I: Oneiric Rings On Grey Velvet  (Janvier 2012)
Chapter II: Fire-walking To Wonderland (Avril 2012)
Chapter III: Hitch-hiking Thru Bronze Mirrors  (Septembre 2012)
Je trouvais ces titres largement assez évocateur.

Trois albums solo sont également prévus cette année: « Cordophony », « Cymbalomentums » et « Una Simphonia della paura ». Vas-tu continuer à y explorer cette dimension orchestrale et cinématographique que l’on trouve dans tes derniers enregistrements?


Cordophone est un mot employé pour désigner les instruments à cordes donc « Cordophony » est tout à fait dans cette veine, mais aussi avec un côté Folk décalé, Free.
« Cymbalomentums » est un recueil de travaux composés pour mon Cymbalom, donc cet instrument en est le centre, sa sonorité est magique et malheureusement trop peu utilisée dans nos musiques. Je l’ai laissé résonner naturellement mais aussi traité électroniquement par moments, puis j’ai harmonisé avec des orgues, synthés, platines, ballons de baudruche, verres et d’autres sons mystérieux…
« Una Symphonia Della Paura » est parti d’une idée de collaboration avec Justin Broderick (Godflesh/Jesu) et nous sommes en duo sur le titre d’ouverture. J’ai fait la suite en solo en explorant diverses possibilités de trituration/traitement des guitares et diverses percussions tribales, electro ou orchestrales. J’avais en tête d’entremêler le fameux « mur du son » à la Phil Spector avec l’influent « Metal Machine Music » de Lou Reed, bref tout dans la légèreté… (sourires…). Le CD arrive chez le label UTECH grand spécialiste des travaux à base de guitare, drone, dark, etc…

Dans les sorties, il y aussi apparemment un EP qui vient de paraître chez Alrealon, c’est bien ça?


Il arrive en Mai est c’est un Philippe Petit & Friends, hommage à ma fille Eugénie. J’ai tenu à utiliser ses peintures pour l’illustrer. Le vinyle contient 3 inédits, et sera accompagné d’un DVD avec vidéos de ces musiques + celles du CD paru chez Aagoo en 2010 « A scent Of Garmambrosia »

 

Je crois qu’il y a aussi un projet qui se nomme Closed Encounters of the 4 Minds, et je dois en oublier…


« Closed Encounters of the 4 minds » parait chez Public Eyesore, et reste pour moi un grand souvenir puisqu’après 4 concerts donnés à New-York, le cinquième jour nous sommes allés en studio chez Martin Bisi, le légendaire producteur de la No-Wave, mais aussi de Zorn/Laswell, puis les Helmet, Unsane, etc… etc… C’était la première fois que j’entrais enregistrer en studio. Accompagné de Robert Pepper de PAS au machines et violon, Dave Tamura au sax, et Ron Anderson (Molecules/RonRuins/PAK) à la guiitare. Nous avons improvisé 5 heures durant. C’est aussi de là que m’est venue l’envie de me mettre aux vrais instruments, car à un moment j’ai attrapé le violon et joué ce qui m’a permis de réaliser que je pouvais le faire… A mon retour j’ai fait faire le Psalterion, puis trouvé le Cymbalum, et quelques mois plus tard ont suivies les guitares…

Pour finir, tu as collaboré avec tellement de monde (Scanner, Cindytalk, Simon Fisher Turner, Pietro Riparbelli, James Johnston, Graham Lewis…), reste-t-il encore des artistes avec lesquels tu rêverais de travailler?

oh bien sûr tant que je continuerais à aimer autant de musiques j’aurai des envies de ce genre, mais il ne s’agit pas de « rêve » mais plus exactement d’envies bien précises qui prennent forme au gré de mes nouvelles compos, parfois je me dis tiens des éclats de trompette marcheraient bien là, la voix de tel ou telle irait bien là, et ainsi de suite.

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