Philippe Curval – Interview bonus Obsküre Magazine # 16

13 Août 13 Philippe Curval – Interview bonus Obsküre Magazine # 16

www.obskuremag.net publie les extraits restés inédits de notre entretien paru dans Obsküre # 16 (juillet / août 2013, en kiosques) avec un des grands maîtres français de la science-fiction, Philippe Curval, à l’occasion de la parution de son roman Juste à Temps (La Volte).

Obsküre Magazine : Philippe, pour ce nouveau roman, tu t’es immergé complètement dans la commune du Crotoy, en baie de Somme. Ta connaissance du lieu, de ses mets, de ses odeurs, est tellement fine qu’on se dit que c’est un coin que tu connais comme ta poche, comme si tu y avais toi même grandi. Cela relève-t-il d’un travail totalement imaginaire ou d’une vraie connaissance du terrain ?
Philippe Curval :
Si la part d’imaginaire constitue l’essentiel du roman, l’expérience du terrain en est le socle. En effet, d’après ce que m’ont dit mes parents, ils m’ont conçu au Crotoy un soir d’orage. Depuis, j’y ai passé toutes les vacances de mon enfance, dans la maison que mon grand-père avait achetée dans les années vingt. A cette époque, la baie de Somme était plus vaste et moi plus petit. J’en conserve le souvenir d’une aire de jeux fantastique où la mer et le sable m’offraient un spectacle sans cesse renouvelé, qui a donné naissance à l’un de mes premiers romans, les Sables de Falun. Puis vint la guerre. Après quelques mois passés à l’école primaire du Crotoy, l’accès au village fut interdit par les Allemands. C’est à la libération, au début de mon adolescence, que ces lieux devinrent l’objet d’une véritable passion. J’y découvris l’amour, le jazz, les bandes organisées, la pêche et la chasse, la voile, les ruines des bunkers dans les dunes, les jeux de plage, les rencontres, les bains de minuit dans la mer phosphorescente. Mais aussi les rues, les maisons, les activités du port, les habitants, leurs mœurs particulières — car Le Crotoy est considéré par les gens des communes environnantes comme un endroit sauvage, voire même dangereux — m’ont imprégné jusqu’à saturation. Pendant les trente ans qui suivirent, j’y suis retourné fort peu souvent. Jusqu’au moment où j’ai hérité de la maison de mes parents. Et j’ai vu que le village n’avait pas changé, qu’il était demeuré tel que mon souvenir l’avait enregistré – sauf la baie, qui s’était terriblement ensablée et dont on peut prévoir qu’elle mourra si personne ne se décide à la sauver. À partir de cet instant, la mémoire a levé en moi comme une pâte à pain. Je me suis mis à enquêter sur ma propre histoire comme sur celle du Crotoy. Le projet d’un roman a commencé à me hanter.

Comme à ton habitude, tu mélanges ici les genres, et ce livre est autant un roman de science-fiction qu’une véritable enquête. Son écriture s’est-elle elle même apparentée à un reportage, une immersion dans une autre réalité ? Sur combien de temps s’est étalée son écriture ?
Plus d’une dizaine d’années avec de longues interruptions. Vers la fin du siècle dernier, j’ai commencé à écrire un début de synopsis au sujet d’un cinéaste raté qui venait se ressourcer au Crotoy. Suivi d’une dizaine de chapitres après la grande éclipse lunaire de 2002. Le projet s’est métamorphosé quand j’ai conçu l’idée des marées du temps qui se superposent aux flux et reflux maritimes. C’est à ce moment que j’ai décidé de tenter l’écriture d’une tragédie planétaire dont l’action centrale se déroulerait au Crotoy. En brisant les codes. C’est à dire en mêlant au voyage dans le temps une double histoire sentimentale, des thèmes régionalistes, des fragments autobiographiques, une enquête pleine de mensonges autour d’un héritage de tableaux modernes, l’aventure des frères Caudron comme métaphore d’une naissance de l’aventure scientifique, des visions historiques, impressionnistes, futuristes de la baie de Somme et des sites qui l’entourent. Pour cela, bien entendu, je me suis livré à un véritable reportage sur tous les sujets traités.

On a du mal à le croire mais tu as grandi dans les années trente ! Es-tu allé chercher dans tes souvenirs d’enfance pour décrire cette France du début du XXe siècle ?
Non, car mes souvenirs les plus anciens des lieux (par mémoire interposée) ne remontent qu’aux années vingt, quand mes parents se sont rencontrés en dansant au Casino de la plage sur la musique d’un violoniste de jazz connu. Or, j’avais fait l’impasse sur ces années-là. Aussi, j’ai dû enquêter plus en profondeur, courir les bibliothèques, consulter les journaux, afin de restituer l’atmosphère 1900 à travers l’écriture de l’époque. Pour moi, les faits, les mœurs, le décor ne peuvent à eux seuls reconstituer le passé ; c’est le seulement le style qui donne le sentiment d’y voyager. Point de départ de ce travail, le petit livre paru au début du vingtième siècle d’un familier du village de pêcheur (rendu célèbre par le parfumeur Guerlain qui en fit une station balnéaire cotée), qui commence ainsi : « Le Crotoy est un lieu agréable pour la promenade, car c’est un village que l’on peut parcourir tout entier, le temps de fumer un cigare ».

Tu es sans nul doute le mieux placé pour nous parler de la SF française, vu que tu en as été un des fondateurs, et tu as vu toutes les étapes de son évolution. Comment vois-tu l’avenir pour le genre ?
Aujourd’hui aux États Unis, au Canada, en Angleterre, il existe d’excellents auteurs, de Iain Banks à Greg Egan et de Robert Charles Wilson à Stephen Baxter, tout récemment Peter Watts, Paolo Bacigalupi, la liste serait trop longue pour tous les citer ici, qui perpétuent un travail de recherche, d’innovation. Mais la plupart des écrivains anglo-saxons, spécialisés à outrance, ne produisent que pour un public fanatique, avide du folklore, de la quincaillerie du space opera, oublieux de ce qui faisait la nouveauté, l’originalité de la science-fiction. Quant aux jeunes écrivains français de talent qui se sont révélés ces dernières années, ils ne se soucient guère de perpétuer son approche spéculative. Certains préfèrent la fantasy, la féerie, la trollerie, se réfugient dans le genre steampunk. Même si ces romans sont agréables à lire, intelligents, et qu’il existe d’excellentes réussites dans le genre, cela reste souvent un travail universitaire de compilation-transformation. D’autres pratiquent un art d’agrément dont l’ambition repose sur le désir d’évasion du lecteur. Quelques-uns — pour lesquels j’avoue mon penchant — privilégient la recherche, la littérature fusion. Et, s’il existe encore de rares écrivains passionnés pour lesquels le mot science-fiction possède un sens, il me coûte d’affirmer qu’actuellement, en France, ce mouvement littéraire pour lequel j’ai tant milité me semble atone. J’attends le réveil.

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Ton style, quant à lui, est plus poétique et fluide que jamais. Certaines expressions restent en tête comme ce « mal de tête en forme de scie circulaire ». Tes méthodes d’écriture obéissent-elles à des rituels très stricts, une discipline?
Elles ont évolué avec le temps. Dans mes premiers romans, j’ai privilégié l’écriture automatique contrôlée. C’est dire le plaisir de se retrouver chaque matin devant sa machine à écrire, sans avoir aucune idée du texte qu’on va produire, de se lancer, et de découvrir que, spontanément, non seulement il s’enchaîne avec celui de la veille mais il développe des inattendus surprenants. Une fois le roman achevé, une reconstruction est nécessaire pour que la logique du récit soit mieux structurée. Puis, vient le plus important, pour moi, parce que j’ai toujours voulu que la science-fiction soit une littérature à part entière, le travail du style. C’est seulement par la réécriture du second jet que l’on parvient a entraîner le lecteur dans les méandres complexes de la fiction spéculative. Par la suite, surtout pour les volumes de l’Europe après la pluie, j’ai établi au préalable un synopsis sur lequel j’ai brodé librement. Puis, j’ai découvert, dès 1984, le traitement de texte qui m’a ouvert un horizon de liberté par rapport à la pénible tâche de retaper quatre ou cinq fois mes romans. En même temps, je me suis mis à travailler en bibliothèque, je me suis aidé de la photographie et des photomontages pour visualiser les personnages, les situations, les décors, afin d’obtenir plus de réalisme dans la description d’avenirs conjecturaux. Aujourd’hui, grâce à la stratification de ces différentes approches, j’ai l’impression d’être parvenu à une maîtrise qui me permet de puiser plus profondément dans mon expérience professionnelle et personnelle. Soit à écrire des romans de science-fiction qui seraient issus de ma propre vie.

Tu écris depuis plus de cinquante ans avec une maîtrise constante. Quel bilan fais-tu sur la place qu’a joué l’écriture dans ta vie ?
Je ne dirais pas, comme la plupart des auteurs qu’on interroge à ce sujet, qu’elle m’a sauvé parce que je ne peux vivre autrement qu’en écrivant. Mais l’écriture a joué un rôle essentiel dans mon existence car elle m’a amené à comprendre le monde d’une manière originale. Comme sous l’effet d’une loupe, elle m’a permis d’examiner l’histoire en train de se faire, aussi bien que ma propre histoire et d’en tirer les conséquences. Non seulement l’écriture a accompagné mes reportages à travers la planète, mais elle a suscité un grand nombre de voyages immobiles à partir de mes rêves. Bien qu’elle tienne une place considérable puisque je m’y consacre tous les jours, je n’ai jamais eu l’impression d’en être le prisonnier, dans la mesure où je me livre aussi à de multiples activités : gymnastique, cinéma, lecture, critique, photographie, collage, voyage, jardinage et pêche à la crevette. Un seul regret, j’ai abandonné la cuisine.

> SORTIE
– PHILIPPE CURVAL – Juste à Temps (La Volte)

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