Pedro Peñas Y Robles – Joy Division, « Paroles de Fans »

14 Avr 18 Pedro Peñas Y Robles – Joy Division, « Paroles de Fans »

Après avoir lu le témoignage de Deborah Curtis et une somme conséquente d’articles ; après avoir vu le film Control d’Anton Corbijn et le documentaire de Grant Gee ; après avoir écrit ma propre « Diskögr » sur Joy Division, dans le #1 d’Obsküre Magazine, eh bien, le livre concocté par Pedro Peñas Y Robles est celui qu’il me manquait sur Joy Division.

De façon similaire, dans la « Diskögr » j’avais raconté les circonstances de ma découverte de ce groupe et mon étonnement joyeux lorsque l’un de mes jeunes élèves avait à son tour succombé aux charmes du groupe mancunien. C’est comme s’il fallait cette démarche autobiographique pour rendre compte ; une optique que je n’avais pas adoptée pour la suite de cette rubrique.

Le livre publié par Peñas Y Robles dans la collection « Paroles de Fans » est tout entier construit autour de la répétition de ces scènes primordiales. Habilement, Pedro établit un lien entre les témoignages, alterne les interviews brutes et les prises de parole, contextualise les artistes qui s’expriment (contexte et goûts personnels, tout autant que documentation pour les néophytes).

Evidemment, l’histoire du groupe Joy Division, puis celle de New Order, les informations sur les pochettes, les sessions d’enregistrement, les étapes biographiques et la dimension visuelle sont de nouveau exploitées, et ces rappels aux mémoires des lecteurs sont bien sûr nécessaires pour circonscrire – si cela se peut – le cas de figure Joy Division. Toutefois, le cœur du livre, sa spécificité qui est l’ouverture de ses pages à d’autres en fait les délices. C’est bien cette dimension, tout entière contenue dans le titre de la collection « Paroles de Fans », qui fait sens.

Je lis ici aussi bien un livre sur Joy Division qu’une série d’entretiens avec des personnes chères : ces informations sont précieuses car ce sont des artistes que je connais, dont j’apprécie souvent le travail et qui donnent leur vision de Joy, qui dévoilent leurs émotions et la façon dont la musique, les intentions et l’attitude du groupe les ont modelés en tant qu’individus et en tant qu’artistes.

Il y a donc chez moi une fascination et un bonheur à lire ce qu’en disent Yannick Blay, Christophe Demarthe, Emmanuelle Hubaut, Alice Botté, Usher San, Thierry Boucanier, Samy Birnbach (et tant d’autres !), mais aussi Emmanuel Hennequin, mon comparse d’Obsküre qui signe l’avant-propos du livre, ce que je ne savais pas (je comprends mieux l’étonnement des attachés de presse)…

Le postulat de départ est à la fois simple et ambitieux : Pedro est sûr que les personnes restées fans de Joy Division ont, au contraire des fans de Michel Sardou ou Claude François, développé une dimension artistique. L’avènement de ce groupe – mais d’autres avec lui (voir l’interview) – a été un creuset spirituel vers l’intellectualisme culturel et sensitif. Le cas de Sandrine, la violoniste architecte qui a fait modeler son violon selon les ondes du pulsar de la couverture d’Unknown Pleasures (photos à l’appui) est emblématique de l’impulsion donnée par le groupe coldwave. Les discours des uns et des autres ne sont pas ceux de pasticheurs, y compris lorsque ces artistes s’inscrivent résolument dans une démarche revivaliste, mais bien des propos mettant à distance leurs reprises, leur gestion de l’influence. C’est une leçon de musique, sur la musique qui déborde son cadre, justement parce que celui-ci est rigide (le retour des mêmes questions posés à de nombreux intervenants).

Le panorama des personnes approchées est très riche. On y retrouve quelques groupes dont les disques sont sortis sur le label monté par Pedro (rappelons son nom pour ceux qui découvrent : Unknown Pleasures Records) et non des moindres (Black Egg, Velvet Kills, Ono Scream, Neon Judgement…), ainsi que des musiciens et artistes de renoms (voir la liste partielle dans l’en-tête). On y découvre aussi des jeunes inconnus tombés eux aussi dans la marmite de potion magique. Les réflexions sont lucides, mettant en avant cette période charnière de l’adolescence, les attirances underground, la dimension iconoclaste du groupe au moment de l’effervescence punk.

La première partie, très dense, est autobiographique : Pedro y relate son propre parcours, assez proche de celui des activistes de cet âge. Cette mise en bouche ranime les vieux souvenirs sans nostalgie, puisque le Monsieur a poursuivi sa voie sans faillir. Pour le lecteur, l’intérêt est double : découvrir qui était l’ado qui a donné ce vieux briscard ; observer ce besoin de témoigner pour rendre hommage aux copains et copines partis trop tôt, et pour transmettre à ses deux filles. Le support choisi, Joy Division, est le fil directeur d’un labyrinthe de pensées tant ce groupe a su cristalliser le mal-être et sa rédemption en Art et en performances.

Joy Division, c’est une histoire ancienne. Pedro avait pourtant régulièrement réactivé sa passion, d’abord en nommant son label (page en lien), puis il y a quelques années avec la publication du live aux Bains Douches de Paris-1979 (en format une piste de façon à obliger les niais à écouter pour de vrai, maintenant épuisé et disponible intégralement sur le site du label). Les différentes reprises publiés durant ce laps de temps ont créé un magma de références, un maître-étalon pour les sorties assumées par le label. Sous l’égide de l’un de nos plus grands groupes (impossible de passer sous silence d’autres glorieux porte-drapeaux tels The Cure, Siouxsie, Dead Can Dance, Einstürzende Neubauten, Killing Joke, Nick Cave…), la relève est vaillante.

Pedro Peñas Y Robles Joy Division, « Paroles de Fans »

Editions Camion Blanc

342 pages, 30 €

Site de l’éditeur

Be Sociable, Share!