Patrice Verry – à propos de Miss Endorphine

29 Mai 16 Patrice Verry – à propos de Miss Endorphine

Patrice Verry est du genre multi-casquettes. Si notre homme se met au service du vieux cinéma dans le cadre des éditions Bach Films, le public le connaît surtout pour son activité d’écriture. Parmi ses sorties les plus remarquées, un livre sur les industrieux et démonstratif Teutons Rammstein paru chez Camion Blanc en 2006, élaboré en collectif d’auteurs et intitulé Les Crasheurs de Feu.
Le nouveau projet de Verry, n’a strictement rien à voir avec un spectacle immédiat. Inclassable, c’est à une expérience insolite et en continu de mots et d’images que se voue cette chose prenant le titre de Miss Endorphine : un beau livre, pavé grand format rigide de 240 pages auquel le crowdfunding a permis de voir le jour, et qui aboutit à une très belle fusion d’images et de textes. Un verbe signé de sa main (poèmes et comptines en prose et vers, cent textes), face à des illustrations créées par d’autres, créateurs d’images qu’il chérit et qu’il a sollicités directement aux fins d’offrir un recueil luxueux, à la fois ambitieux dans la forme et suggestif dans le fond. Œuvre globale : lui et ses acolytes imageurs portent alors un regard singulier sur une société dans laquelle la vie des hommes, plus que jamais, cherche sens, à l’échelle micro comme macro. Une « mise en scène où comportements, sentiments, éléments prennent la parole », tel qu’il se plaisit à le dire il y a peu à Culturopoing, dans un entretien avec Thomas Roland.
(Photo : FB officiel)

Obsküre : Sur quelle période as-tu couché l’ensemble des textes composant Miss Endorphine ? As-tu de tout temps versé dans une production de type littéraire ?
Patrice Verry :
Entre l’idée du premier mot et le dernier texte… deux années se sont écoulées. Au bout du compte, il en a fallu pour l’éditer. En fait lorsque j’écris un texte, j’aime bien le laisser un certain temps à l’ombre puis revenir dessus. Quand je suis trop « dedans » je n’en vois plus les défauts. Le temps me redonne un regard « neuf » pour une éventuelle nouvelle injection d’idées ! Non, c’est mon premier livre tourné vers le genre littéraire. Ma jeunesse a été bercée par deux livres co-écrits avec Antoine Barde (Rammstein et Garbage). J’ai la chance de pouvoir écrire autour de ce qui m’inspire, que demander de plus !

Quelle ligne(s) vois-tu se dessiner en transversale, sur l’ensemble des textes de Miss Endorphine ?
C’est un livre sans contraintes, berceau d’une liberté totale. Un ouvrage sur l’Homme et son monde où de nombreux sujets sont abordés comme la bêtise, la mort, la société, l’amour, mais aussi quelques histoires complètements barrées autour de l’absurde et de l’insolite. Dans son prolongement ce livre est devenu un lieu de vie et de partage entre moi, les illustrateurs et son lectorat, dont ceux qui ont participé au financement de l’ouvrage.

Ambitionnes-tu « poétiquement » via Miss Endorphine ?
Même si la forme des textes, ou la substance de certains écrits les rendent « parfois » poétiques, je ne suis aucune règle. Je parlerai plutôt de petits contes plus ou moins acides. Je m’amuse avec les mots… Je forme et je déforme. Dans Miss Endorphine, je donne souvent la parole aux éléments comme dans le texte L’Équation – Parabole de l’Empire de la Finance (« je suis une Équation et je vais prendre le pouvoir ») – pour créer une mise en scène des comportements humains.

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(Cliquez sur l’image pour une vue élargie)

D’où t’est venue l’idée de faire illustrer tes épreuves textuelles ? Miss Endorphine était-il au départ uniquement un projet destiné à ne connaître qu’une dimension classiquement littéraire, ou y’a-t-il toujours eu en arrière-pensée le désir d’une œuvre plus globale ?
L’idée était de rendre les textes encore plus vivants. Les habiller et de pouvoir mélanger toutes formes d’art et de talent. Je trouvais intéressant de mettre côte à côte des grands noms de l’illustration et des artistes moins reconnus. Mettre le génie de Cardon juste à côté de l’étonnante Nancy Van Reeth par exemple. C’est un livre de rencontres, de genres.

Comment as-tu sélectionné les personnes pour l’apport graphique/visuel ?
Il y a près de quatre-vingts illustrateurs, dont près de la moitié d’illustratrices. Je suis allé vers des artistes dont j’aimais bien le style. Mais pour aller jusqu’au bout du concept, la liberté, je n’ai jamais voulu intervenir dans le « j’aime / j’aime pas » d’un rendu. Alors on passe d’un style à l’autre sans retenue. On aime, on aime moins… mais il y a de la vie. On ne reste pas sur une ligne unique, le livre est fait de courbes. C’est une sorte d’électrocardiogramme d’émotions.

Comment ont réagi les illustrateurs face à ta proposition de participer au projet ? Certains ont-ils exprimé un rejet, une perplexité, une crainte ? Comment les convaincais-tu ?
Je ne connaissais personne au départ, alors ce n’était pas facile de trouver les contacts, de se présenter : « Voilà, on ne se connait pas mais j’aimerais bien que vous puissiez illustrer un de mes textes… sachez aussi que je n’ai pas d’éditeur, pas d’argent non plus et il n’y aura donc pas de rémunération ! ». La rémunération a parfois posé des problèmes – la ligne rouge à ne pas franchir ! Pour ma part, j’ai donné quelques milliers d’heures pour ce livre sans jamais rien toucher et peu importe. Et puis avec le temps, les noms attirent les noms. En prenant forme, le projet commençait à dégager une belle énergie. Il fallait aussi une bonne dose de patience – j’ai attendu un an pour l’illustration de Mézières !
Dès qu’il y a un contact humain, on se parle et en général ça se passe plutôt bien. Pour les convaincre je n’avais pas beaucoup d’arguments (rires). Juste tenter de donner vie à un livre libre en dehors du système habituel. De participer à une aventure un peu épique puisque le point de départ était zéro. Juste sur le concept j’avais approché quelques éditeurs spécialisés pour avoir leur avis, mais les réponses étaient déprimantes : la conjoncture, le coût d’un « beau » livre, etc. Ces réponses ont renforcé ma volonté de montrer que tout est possible ! Sans éditeur, sans distributeur, sans attaché de presse… Au bout du compte, je crois que nous avons donné vie à une belle équipe grâce à la sincérité et à la proximité. C’est donc un projet d’énergies.

Image de prévisualisation YouTube

Toi-même, étais-tu dans l’idée de leur laisser le champ libre aux imageurs, et certains t’ont-ils proposé plusieurs illustrations à partir d’un seul texte ?
Exactement, ça faisait vraiment partie de l’essence du projet… laisser un champ libre absolu. Pas de « mais » ou de « et si ». Laisser cours à chaque vision. Cette façon de procéder permet d’avoir quelques surprises et élargit le prisme des interprétations. Dans certains cas, nous avons aussi inversé le processus de création et j’ai donc écrit le texte en fonction de l’illustration proposée. Sinon, dans la majorité des cas, il m’était proposé une illustration ou une même idée vue sous plusieurs angles.

Qu’est-ce qui, à ton sens, reflète le plus l’ère « hédoniste » dans la société dans laquelle nous vivons ?
L’hypocrisie. Celle-ci aura d’ailleurs une belle part de vie dans le prochain livre ! Mettre en scène tous les comportements de ceux que j’ai coutume d’appeler les moi moi moi : les obsédés de leur moi, ceux qui s’écoutent à l’infini et méprisent les autres. Mais autour de l’hypocrisie, il y a des constellations de traits de caractère comme l’égoïsme, la méchanceté, la bêtise… il y a (vraiment) de quoi s’occuper !

Une forme d’autoproduction/indépendance a été mise en œuvre pour la sortie de ce volume. Comment t’y es-tu pris et quelles sont pour toi les difficultés et avantages majeurs d’une telle démarche ?
Oui, je me suis tourné vers une démarche collective. Cette forme de financement était une plongée dans l’inconnu ! Pas facile de solliciter un public qui ne vous connait pas. La quantité de projets proposés sur ce genre de site (crowdfunding – en l’occurrence, Ulule pour ce projet) n’aide pas non plus… il faut donc tout faire pour avoir un minimum de visibilité car le public est aussi très sollicité Pour cela nous avons tourné, avec l’aide de Carine Bach et de Yannick Delhaye, une trentaine de teasers autour du livre : des vidéos qui mettent en scène des extraits de textes et des illustrations…

En voici deux exemples :

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Le principal avantage est d’être en relation direct avec le public… Peut-être assisterons-nous un jour à une sorte d’ubérisation du livre !
Les inconvénients, eux, peuvent être nombreux car comment placer un livre sans distributeur (et sans réseaux), comment le faire vivre sans « moyens » et sans structure traditionnelle (attaché de presse etc.) ?Temps, patience, quelques encouragements et de fidèles compagnons de route sont de bons atouts pour avancer. Un an après la parution de Miss Endorphine (la vie d’un livre doit s’inscrire dans le temps et pas dans l’immédiat d’un zapping), des artistes comme Alexandrine Lang, Isabelle Dalle, Gersin, Luca Villani ou Cynthia Reboul donnent encore beaucoup d’énergies positives pour ce livre.

Vois-tu d’autres volumes de ce genre survenir dans le futur ?
Je travaille effectivement à une « suite » dont le titre provisoire est Voyage en Laconnerie. Les thèmes seront plus homogènes. Tout sera centré autour de l’engagement. Observations de notre monde, des gens, du « système »… l’actualité est toujours très nourrissante. Ce sera donc un livre de petits textes teintés d’humour noir et nourris d’un maximum de délire sur les comportements ! Pour varier, j’aimerais bien pouvoir éditer un beau livre illustré et en parallèle un livre broché avec juste les textes. Ce qui laisse le choix au lecteur… et au porte-monnaie !
Une nouvelle équipe d’amitié se forme donc au fil du temps et des rencontres… rien n’est jamais acquis mais il faut bien essayer, encore et encore…

Miss-Endorphine-couv

> PATRICE VERRY
Miss Endorphine (anthologie illustrée) (P. Verry)

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