Pascal Pacaly – Rock Attitude

06 Nov 12 Pascal Pacaly – Rock Attitude

Pascal Pacaly est né en 1977. Il grandit dans l’écriture, écrivant poèmes et nouvelles comme d’autres taquinent les riffs sur une guitare ou frappent de leurs mains les tables et chaises. Une pratique loin d’être solitaire tant ses personnages sont ancrés dans le réel, tant sa volonté de s’ouvrir aux autres est manifeste. L’écriture, comme un moyen de rendre un peu de ce qu’on a reçu en écoutant un disque, en voyant un concert, en lisant un livre. Histoire(s) de mon groupe de musique en 2007 revenait sur les démarrages de plusieurs groupes, Pascal associant les musiciens à ses récits. Entre biographie et écriture poétique, il prolongeait l’exercice avec Rock Stories volume 1 et 2en 2009.

Cette fois, c’est Rock Attitudequi vient nous parler et joue avec nos réticences.

 

On est bien surpris par la sélection des groupes. Les indépendants alternatifs que nous sommes réagissent très favorablement à Guérilla Poubelle, Justin(e), Métal Urbain, Ultra Vomit et même Thiéfaine. En revanche, on a beau apprendre qu’Anaïs a défendu Orelsan et qu’elle a ouvert pour les Deftones, on a du mal à anticiper un attachement. De même pour d’autres noms, bien plus mainstream, de ce recueil : Emma Daumas, Olivia Ruiz, BB Brunes, Cali… Ce ne sont pas nos univers musicaux. L’intérêt initial de ce livre est quelque part de renverser les valeurs et d’appeler à une ouverture par principe. Pascal s’explique sur ce qui paraît une provocation : l’association des chantres du renouveau du punk DIY à la variété française : « Non,c’est juste une envie de ne pas s’astreindre à ce qu’on attend de nous, à ce que la société voudrait qu’on fasse. Et puis, on s’en fiche de tout ça. Je veux dire, t’es d’abord là pour te faire plaisir et faire plaisir aux gens, non ? Le rock, justement, c’est soit-disant une attitude rebelle, une adolescence qui va à l’encontre des codes. Le rock ce sont des musiciens qui se droguent, qui insultent à tout va, brûlent des drapeaux… Là, oui c’est de la provocation, car il y a un message social qui va en plus toucher le plus grand nombre. Dans Rock Attitude, j’essaye « seulement » de montrer ce que le rock français fait de mieux, sans me prendre la tête sur les genres, les styles musicaux. Tous ces groupes et artistes font partie de la grande famille rock français. Les costumes sont différents, mais ce qu’il y a dedans c’est la même chose. Oui, les mêmes rêves volent, la même sueur coule pour chacun d’entre eux… Ne nous mettons pas des œillères, soyons, oui, un peu ouverts… »

Ce qui est étonnant, c’est que Pascal part d’un autre point de vue que le nôtre. Il a certes grandi musicalement avec le magazine Rock Mag et n’aime pas Les Inrocks, mais le choix qu’il fait est de s’adresser à ceux qui ne découvrent le rock que par ses représentations institutionnelles : les chaînes et émissions télés des années 90 et 2000 (MTV2, Taratata, Nulle part ailleurs, le concours de l’Eurovision), les radios rock (Ouï FM, le Mouv’), les journaux et magazines (Libération, Les Inrockuptibles, Télérama), les réseaux associés (Ferrarock, Découvertes du Printemps de Bourges). On capte ainsi des puissants labels capables de bouder parce que Les Innocents n’ont vendu que 15.000 albums ou qui donnent de si mauvais conseils (Warner et Pep’s)… Ces soutiens médiatiques sont le gros bout de la lorgnette quand, pour notre part, nous sommes habitués au petit bout avec des fanzines, des simples émissions de radio et des salles de concert de capacité réduite (à l’exception du festival Hellfest cité par Pacaly ou des gros labels étrangers sur la musique metal). Du coup, lorsque je l’interroge sur cet assemblage hétéroclite, sa réponse est superbe : Pascal répond à l’inverse de ce à quoi je m’attendais, justifiant l’intérêt d’avoir étudié aussi des petits groupes. Cet éclectisme reflète-t-il ses propres goûts musicaux ou a-t-il aussi cherché à s’informer sur des artistes qu’il ne serait pas allé voir sans ce livre ? « Il y a un peu des deux, mais surtout du premier. Personnellement il faut que j’aime sur quoi j’écris, c’est important, sinon comment faire passer à travers tes mots cet amour que tu portes au rock, aux groupes ? Bien sûr, il y en a qui pourraient faire sans, mais ce n’est pas mon cas. Je pense que le désir se transmet à partir de son propre désir…. Mais c’est bien d’être curieux aussi, je trouve qu’on vit dans un pays qui ne l’est guère, qui va suivre ce que les grands médias dictent…. ils ne vont pas chercher à aller plus loin, et c ‘est dommage. Il faut être curieux, ce n’est pas parce que tu n’es pas connu que ta musique n’en vaut pas le coup. Il y a des tas et des tas de « petits » groupes qui se donnent autant que les  » gros ». Tout est question de notoriété, et c’est dommage, car il y aussi de belles merdes qui ne marchent qu’à coup de promotion. Le cerveau ne doit pas être qu’une question  » d’espace disponible » comme disait l’autre. J’insiste, il faut être curieux, parce que malgré tout, connu ou pas, ça reste le cœur de la musique, c’est la passion, le partage. C’est nous. »

Un positionnement qui ne cesse de remuer les cœurs et les esprits. Pourquoi acceptons-nous avec bienveillance la présence de Ange (des retrouvailles avec le groupe, toujours en activité, témoignage d’une autre époque et au sujet duquel je vous conseille vivement le hard-rock dans un esprit folk de l’album Emile Jacotey, 1975) ? Pourquoi la présence des Innocents ou de No One Is Innocent me gêne moins ? Se ferait-on avoir par le plumage ? En quoi Barrio Populo seraient-il plus sincères avec leur cirque alternatif et la vie en communauté que Cali lorsqu’il lance son premier groupe, Pénétration Anale, dans son lycée ? L’attitude rock, elle est aussi chez chacun de nous : l’artiste doit-il en chier pour obtenir un certificat d’authenticité ? Le classement alphabétique des courts textes est bluffant car il juxtapose des parcours très divers. Finalement, ce qui regroupe ces musiciens, quels qu’ils soient, c’est bien le fantasme véhiculé par le mot « rock », ce même mot qu’on retrouve dans les défilés et les magazines de mode. Rock Attitude montre bien que ce terme fait toujours rêver, des fashionistas urbaines au plus crevard des vieux punks de la campagne… Pascal acquiesce : « Le rock fera toujours fantasmer, car, qu’il soit dans les clichés ou pas, le rock c’est ce rêve de sortir des sentiers battus, de son quotidien parfois si routinier. Quand tu vois l’adulation, les filles hystériques, les problèmes de drogue, etc. : tout ça c’est une vie bien différente de celle du quidam normal, qu’il habite New-York ou dans le trou du cul du monde. On a tous envie d’être aimé, de vivre des vies folles remplies de gloire, d’argent, et de sexe. Enfin, pas tout le monde mais un bon paquet quand même… »

 

Tant pis alors si certains se fourvoient dans les illusions de la télé-réalité. Il est finalement aussi touchant de suivre le parcours courageux d’une Emma Daumas au prise avec les contrats viciés des producteurs télé, que les incertitudes de la carrière de chanteuse de cabaret que fut Zaz. Des parcours à mille lieues des répèts en studio, démo, flyers, stickers et concerts que nous connaissons habituellement. Qui peut prétendre que les BB Brunes bien encadrés et quelque peu formatés ne ressentent pas le même plaisir lors de leurs premiers concerts qu’un groupe de « trve black metal », bien formaté lui aussi ? C’est l’adolescence qui est en jeu ici, et pour ces jeunes musiciens, ce qui se joue est réel. Là où l’on se dit que Pascal va un peu vite en besogne, c’est lorsqu’il affirme que le succès de ces groupes finit par mettre tout le monde d’accord. Ce n’est pas vrai. Si Nirvana, venant du monde sale du rock finit par faire tomber le grand public, le rock gentil des néo-romantiques du post-garage n’émoustille pas les vieux briscards que nous sommes… Les références ne sont pas les mêmes : Emma Daumas parlant des femmes dans le rock cite Alanis Morissette et Sheryl Crow, là où nous citons plus volontiers Nina Hagen, Patti Smith, Nico, Gitane Demone, Kim Gordon ou Courtney Love. Mettre en rapport la démarche autogérée des Guérilla Poubelle ou de Joseph d’Anvers à l’époque de Super 8 avec les quatre mois de studio offerts au premier disque de Kiddie Coke a quelque chose de frontalement gênant.

Mais justement, la force de Pascal, c’est sa capacité à se faire caméléon, épousant au plus près les artistes évoqués, sans se hausser à la stature du critique. Il y a un souci du ressenti qui confine presque au journal de bord d’un témoin anonyme. L’auteur se met à hauteur des groupes, au plus près de leurs préoccupations, rendant meilleur son hommage : vingt-sept groupes et vingt-sept rencontres, parmi lesquelles celle avec Prohom, grand moment de vérité : « J’ai rencontré les artistes et groupes lors de festivals, dans les loges, ou dans des bars, ou chez eux, ou par téléphone aussi. Après les avoir longuement interviewés, j’écrivais une nouvelle que je leur soumettais. Pour moi c’était important, je voulais que le lecteur sache ainsi que tout ce qui était écrit était véridique à 100 %. Ici, pas de rumeur, pas de potin, ni rien de ce genre. Tout ce qui écrit est vrai. ». On revient à Ange, groupe si méconnu aujourd’hui, et qui a la chance d’être présent dans le livre : « Pourquoi pas ? Il devait aussi y avoir Parabellum mais faute de place, ça sera pour le prochain. Ange, c’est tout ce qui est rock justement. C’est un type qui donne et se donne depuis plus de quarante piges. Tu en connais beaucoup toi ? Le mec est là, malgré les hauts et les bas. Et les ego. D’ailleurs, rester « en vie » aussi longtemps, c’est d’abord une histoire d’ego, car on le sait bien, il n’y a rien de plus difficile à gérer dans un groupe. Et puis ça permet de voir l’évolution tant musicale que sociale, c’est intéressant. Le rock n’est pas une question d’âge mais de passion, mieux, de foi. Un véritable sacerdoce. »

 

Alors, petit à petit, surgit une définition de cette fameuse attitude rock : Cocoon (pas le projet de Christophe de Clair Obscur, les autres…) explique bien que la musique, c’est plus qu’un hobby. Les Fatals Picards insufflent une dose d’humour décalé lors de leur ratage à l’Eurovision de 2007. Les premiers liens avec un disque, un son, un look ou le partage amical d’un plus grand, frère, cousin ou disquaire (merci encore à Paul R. auteur d’un 45 tours sous le nom de Savage Circle et vendeur du défunt Sonic Machine parisien, cité ici et là et qui a ouvert depuis le Lollipop Music Store à Marseille). Un avènement du rock est possible grâce à cette transmission incessante, grâce aux lieux ouverts, le bar Les Furieux à Paris, les nombreuses MJC, le Café Charbon des Tambours du Bronx… La sueur et les émotions vécues par les uns et les autres, ce basculement vers une autre vie ont beaucoup de points communs, Pascal a raison. Avec étonnement, on comprend à quel point la génération prolo des années 90 a grandi avec le foot et la musique (comme cela avait également marqué les livres de Sylvain Courtoux et Jérôme Bertin). On revient alors sur ce terme « rock » qui en France est extrêmement varié et supplante l’appellation anglaise de « pop » : « Il en faut pour tous les goûts, c’est sûr. Concernant le terme Pop, il va en Angleterre comme en France. Il y a eu des choses très rock en Angleterre, les Who, Led Zeppelin, The Clash et tant d’autres… On ne peut pas dire que c’était pop… Non, par contre ce qu’il y a de clair, c’est qu’en France on n’a pas cette culture rock de nos voisins anglophones. Pendant que les jeunes Anglais écoutaient Bowie ou Strummer, nous on avait Sylvie Vartan ou Sheila… bon… Chez eux, une émission comme Top of the Pops c’était tous les soirs, et en famille ! Le festival de Glastonbury, c’était plusieurs heures par jour à la télé, et en direct ! Donc, là tu sens clairement la différence, hélas pour nous. Après, il y a des gens comme Brel ou Ferré qui ont un côté rock dans le sens des textes, des choses qui vont creuser dans ta chair, dans ton âme. Il y a tout un charisme, une émotion palpable, à fleur de peau, de la sueur sur le front de Brel quand il chante « Amsterdam », et ça prend tout son sens, ça influence les groupes d’aujourd’hui. Pour moi on n’est plus dans la variété ou la pop, ça prend le sens de rock dans le fait qu’il y a une attitude et surtout un message derrière tout cela. Après, bon, finalement, pop ou rock, peu importe, l’important c’est que justement le message passe, que tu sois touché par ça. La musique c’est une affaire d’émotion, de sensations, le reste n’est que …littérature. »

On confirme que les « trucs cools du moment » sont les groupes qui ne vieillissent pas, anachronisme rejeté. On peut adorer les Bérus, dix ans après le concert au Zénith… Et, puisqu’on parle des Bérus, on en vient aux groupes absents du livre : Noir Désir, les Thugs ? Pacal répond : « Noir Désir, j ‘aurais bien aimé, car vu la qualité des textes et l’univers, pour un écrivain, en tout cas pour moi, ça aurait été un vrai plaisir d’écrire sur eux. Mais d’une part, tout n’a t-il pas été écrit sur eux ? L’un des buts de Rock Attitude c’est de montrer ce qui se fait d’autre, qu’il n’y a justement, pas que Téléphone ou Noir Désir en matière de rock. Après, écrire sur eux, j’aurais l’impression d’être un voyeur, de remuer le couteau dans la plaie, et pire, de m’acharner sur un cadavre. Impossible. Et puis je voulais des groupes encore en activité. Les Bérus et La Mano, pas vraiment possible, mais peut-être pour un autre livre… »

Et bien sûr, derrière ces considérations, on oublierait presque l’écriture en elle-même : on sourit en lisant les péripéties de Ptit Jean le roadie zombie barré de Banane Metalik, le rapt hystérique des Fatals Picards et la résurgence de ce morceau fabuleux d’ironie et de respect : « Le Jour de la Mort de Johnny ». Pascal est au service des autres. On lui pose la question : que lui a apporté la rédaction de ce livre ? Connaissant le monde du rock depuis quelques années, ce livre l’a-t-il transformé ? « Pas plus qu’avant. Je veux dire, avec les Rock Stories 1 et 2, tu commences à bien cerner la chose. J’ai mis trois ans pour le faire… Ce que je peux dire, c’est que si je n’ai été transformé j’ai été rassuré – si besoin était – sur le rock français. Bien sûr au niveau médiatique il y a encore pas mal de boulot – il y a cependant de nombreux festivals pour rattraper ça, même si ça ne fait pas tout – mais l’arrivée d’Internet a eu ceci de bénéfique que non seulement l’information était instantanément disponible mais aussi avec les sites musicaux, les réseaux, les artistes en herbe – ou pas – peuvent proposer leur art, se montrer au monde entier, même si bien sûr, le monde entier n’ira pas les voir. Il n’en reste pas moins que c’est une formidable fenêtre, le plus dur étant de trouver ta place parmi toute cette concurrence. C’est le revers de la médaille, comme d’hab’. Après c’est là où on voit ceux qui ont la foi, qui ont cette véritable envie de persévérer et de réussir. Tout vient de la là. Et des connaissances. Et de la chance . Car oui, il en faut aussi »

Pour cerner cette foi, Pascal tempère son écriture et assemble ceux qui ne se croisent que rarement en tournée. Au risque parfois de se perdre avec un narrateur trop discret comme lorsqu’au sujet des BB Brunes, il revient sur l’éveil musical de Karim et sa possible erreur de parcours lorsqu’il aimait le rap. Qui parle ? Pascal assume : « C’est moi qui parle. Mais c’est plus pour déconner. C’est pas vraiment sérieux. Je me place dans l’optique de celui qui ne veut QUE du rock. Après le rap, ce n’est pas une erreur de parcours, loin de là. Fort heureusement chacun va là où bon lui semble. Il est vrai, aussi, que la culture environnante peut influencer certains de tes goûts : vestimentaires, musicaux ou autres. L’adolescence est souvent synonyme d’influence. Disons, l’erreur, ça aurait pu être les mauvaises fréquentations avec qui il trainait alors. Mais comme je le raconte, ses parents ont su le remettre dans le droit chemin. »

Le rap, du coup, on s’étonne, au milieu de cette variété, de ne pas croiser Assassin, Zebda, les Fabulous Trobadors, il y a eu un esprit rock là-dedans, non ? « Oui, enfin je ne connais pas assez, sauf Zebda, où effectivement il y a un message social, que tu peux donc rapprocher du rock. Après je ne sais pas trop, je pense que le rap des 90’s me touchait beaucoup plus car justement il y avait ce message dont je parlais. Dans les années 2000, on est tombé plus dans la caricature qu’autre chose, et là, bon… enfin tu vois. »

Belle initiative, risquée et décalée qui peut se clore sur un dernier conseil : le rock meurt-il quand il n’est plus un rêve mais un métier ? « Oui et non, quand tu es artiste, tu as envie que ton art soit connu du maximum de monde. Le contraire est très rare. Donc pour te faire connaître, à moins que tu sois né avec une cuillère en argent dans la bouche, tu n’as pas trente six mille solutions, il faut que cela devienne peu ou prou ton métier. C’est compliqué, car il y a beaucoup de talent partout, chacun veut réussir et c’est normal. Mais pour réussir sans attendre la retraite (et encore, quelle retraite ?!) il faut passer par les médias, et là tu rentres dans un cercle un peu fermé, il faut avoir des relations, des réseaux, etc… Après le rêve meurt quand tu n’as plus d’inspiration ou de motivation, là oui. Ou alors que l’argent t’as amené sur le mauvais chemin. Non le rêve est là pour longtemps, il faut juste garder la tête froide… et le sens des réalités. »

Crédit photos : Rémy Jeantieu

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Le teaser avec les 27 groupes

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