Oskar Panizza + My Cat Is An Alien – Le Jardin de Vréneli

19 Fév 18 Oskar Panizza + My Cat Is An Alien – Le Jardin de Vréneli

C’est un bien étrange petit livre qui vient de sortir chez lenka lente. Chaque parution est un régal.

Ici le narrateur (nous y verrons un double dégradé ou égaré de l’auteur) déniche une auberge isolée sur laquelle il projette moult fantasmes érudits en guettant une orgie mythologique. Le lecteur, comprenant aisément à quel point cet homme s’aveugle de bon grès, sourit, s’amuse franchement puis se laisse aller au rire (ce qui n’est pas si fréquent, admettons-le) face aux aventures de la tablée.

Porté par une rigoureuse transposition d’un accent gras et campagnard (peut-il en être autrement lorsqu’on touche à la caricature ?), le dialogue décalé auquel se livrent le narrateur et les hôtesses de l’auberge ne doit plus rien au badinage ni aux doux charmes de l’éloquence. C’est un rêve éveillé, un entre-deux grotesque qui évoquera, pourquoi pas, un double épisode loufoque de la série X-Files, « Le Shérif a les dents longues ».

Heureusement, le final donnera joie et bonheur à tous, sans qu’on sache dans quelle mesure les aubergistes ont compris et accepté le délire du client. Sont-elles amicales, ont-elles pitié, profitent-elles de cet argent qui vient, veulent-elles tout bonnement s’autoriser un tel moment ? La nuit tombe sur la scène, cachant ce qu’on ne saurait voir – et si ça se trouve, Monsieur finira assassiné…

Oskar Panizza a grandi à la fin du XIX° siècle, sans son père, mort alors que le le futur écrivain n’avait que deux ans. De cette figure paternelle, l’auteur garde l’idée d’un homme débauché. La famille entière, d’ailleurs, a maille à partir avec ce qu’on nommera, faute de mieux, la folie. L’ordre moral, la religiosité, sont alors des cibles faciles pour Panizza, auteur fin-de-siècle, alors qu’il se jette dans la littérature comme d’autres se jettent à l’eau. Féru de voyages, il accumule les connaissances et s’enferre dans un doute débonnaire et salvateur qui ne plaira pas aux Autorités…

Derrière l’histoire et la découverte d’Oskar Panizza, la parution aujourd’hui de ce livre ne manque de faire sens. En effet, notre actualité médiatique et les conversations avec nos homologues ne cessent de faire vivre le sujet des fausses informations, des in-faux, des rumeurs, ragots et autres manipulations complotistes. Vieux comme le monde, certes, mais avec aujourd’hui des outils de manipulation de masse et une vraisemblance plus affirmée (quand bien même, ce sont les bêtises les plus mal fichues qui trouvent tout de même preneurs).

Le lien entre cette publication et cette thématique force dès lors le sens de la nouvelle. Jusqu’à quel point aimons-nous croire les histoires que l’on (s’)invente ? Jusqu’à quel point un mythe, une légende, un conte à dormir debout nous tiennent en haleine et font sens pour nous et nos proches (car qui se ressemble s’assemble) ?

« À parler franchement… » nous déclare le narrateur dans les premières pages, et bien, à écrire franchement, Oskar Panizza le rebelle poursuivi pour crime de lèse-majesté donne là une leçon tout en subtilités. Du vin en quantité, des libations à Vénus, des chansons alors que plane l’ombre d’Hadès : tant que la folie et la naïveté se conjuguent avec un art de vivre libertaire, grand bien nous fasse !

Pour accompagner la chouette traduction de Pierre Gallissaires (entre langage populaire et littéraire), le prolifique duo italien My Cat Is An Alien (des copains de Thurston Moore, Lee Ranaldo et Jim O’Rourke, soit Sonic Youth quasi complet) propose six illustrations noir et blanc extraites de leur recueil met-a-mor-pho-sis. Taches et dessins à l’encre exhibent des bonshommes à grands yeux, des courbes planétaires et du mouvement (vagues ? Vent ?) pendant que leur inédit de vingt minutes intitulé lui aussi « Le Jardin de Vréneli » lance ses stridences et hululements. Chant des sirènes sur une lointaine colline, dans une forêt lointaine, le morceau explore et illustre cette tombée de la nuit, ce soleil qui se couche et révèle autant qu’il réveille de bien étranges créatures (cloches et ferraillements, mugissements, souffle électronique final). Les plaintes semi-humaines évoquent tour à tour des psalmodies aux Morlocks et les vagissements de choses enfouies. Pas de la musique d’Alien, mais bien une ode aux aliénés et autres insanes… Soyons fous et rêvons.

Oskar Panizza et My Cat Is An Alien

Le Jardin de Vréneli

lenka lente, 2018

55 pages environ + CD – 9 €

site internet de l’éditeur

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