Område – interview

18 Juin 17 Område – interview

Le deuxième album est toujours un cap délicat. Confirmer, raffiner en même temps. Préciser l’intention, dépasser la première esthétique. Tout cela, Område le fait avec Nåde : une nouvelle collection de sculptures sonores paradoxales, tout en tension et décalage. Un fruit planant, machiniste, déprimé et psychotique, arts et émotions en mélange.
Une aventure.

Obsküre : Par rapport à la période de fabrication du tout premier album, en quoi croyez-vous qu’Område ait changé ?
Bargnatt :
Nous avons forcément évolué suite aux retours que nous avons eus du premier album. Notre vision de notre musique a pris d’autres formes. J’ai quant à moi vécu pendant deux ans aux États arabes unis à Dubaï, ce qui m’a permis de rencontrer d’autres personnes et de sortir de mes habitudes. Nous avons pas mal échangé nos idées par envoi de fichiers, et nous avons construit notre album ainsi. Nous avons toujours été connectés et on s’envoyait régulièrement des éléments. J’ai pris un soin particulier sur cet album concernant textes, en optant pour quelque chose de moins direct et plus posé que pour le premier album. J’ai pas mal observé et pris des notes durant mon séjour hors de France et j’ai pas mal relativisé sur ce que je voyais et ressentais. J’ai rencontré une scène florissante à Dubaï, qui se bat pour jouer et vit une urgence dans ce fait. Cela m’a beaucoup fait réfléchir sur la chance que l’on a en France de pouvoir se produire sans craindre que la police vienne interdire le show.
Arsenic : Bargnatt a déménagé et cela a nécessité de travailler davantage à distance. Les choses ont quand même fonctionné musicalement. Après, il est vrai que nous avons modifié énormément d’arrangements en studio, refait toutes les basses, etc. Pas forcément la meilleure situation pour peaufiner un mix tranquillement mais nous sommes très satisfaits du résultat, c’est extrêmement positif au final.
Étant donné que nous sommes à nouveau dans le même coin, nous allons certainement beaucoup plus travailler en duo qu’auparavant.

Nåde est un disque très étudié en termes d’ambiances et de textures. Qu’avez-vous essayé d’achever à travers lui ? Parleriez-vous d’une vision intuitive ?
Il n’y a pas beaucoup de calcul au final, nous composons ce que nous ressentons à l’instant et utilisons les instruments que nous aimons ; de mon côté je suis plus dans la surcouche alors que Bargnatt préfère aller à l’essentiel ; c’est sans doute cela la force du projet, une combinaison des deux. Un arbitrage est réalisé ensuite pour concilier tout cela. Un second arbitrage est fait en studio notamment pour éliminer les surcouches superflues ou celles qui perturbent le mix.
Bargnatt : Nåde est un album très personnel et profond, où nous avons puisé dans ce qu’on ressentait à cette période. L’année 2016 a été riche en horreur et en turpitudes diverses, cela a eu un impact direct sur l’écriture et la recherche de profondeur dans les éléments que nous voulions retranscrire. La vision reste forcément intuitive au démarrage de chaque sentiment musical. Toutefois, nous avons pris soin de bien organiser le magma d’idées pour asseoir le propos et le rendre plus intelligible, direct et percutant. On a pris un soin particulier à ce que chaque élément puisse être retenu dans un contexte unique. Chaque ligne de chant pouvait être fredonnée tout comme chaque élément, tel que les violons ou autres sources. Il y a eu en studio pas mal de réfections suite aux idées nouvelles apportées par nos invités, afin de rendre cohérence et force à l’ensemble. Ainsi la dimension intuitive imprime-t-elle l’ensemble. Une certaine urgence est paradoxalement le moteur de l’assise des morceaux.

Que sous-tend le terme Nåde ? D’où vient-il ?
« Nåde » veut dire « la grâce ». C’est un mot suédois qui résumait parfaitement toutes les thématiques de l’album. Une recherche de meilleur et également une envie certaine d’accompagner l’auditeur vers une quête de bien-être par l’introspection. Un nom court qui a une large portée poétique.

Sentez-vous augmenter la place du trip hop dans votre univers musical, ou ce sentiment, que l’on peut éprouver face à certaines rondeurs roboratives de l’album, ne manifeste-t-il qu’une intuition momentanée dans votre manière d’approcher le son d’Område ?
Arsenic :
Ce que tu exprimes est tout à fait juste et correspond surtout aux facettes du groupe ; je suis plus fan du côté indus/electro alors que Bargnatt est plus orienté trip hop. Pour cette raison, ces deux aspects se retrouvent dans notre musique. Nous avons justement ce débat en ce moment sur le type de son que l’on souhaiterait creuser… ou mettre de côté ! Nous sommes d’accord aussi pour dire que notre musique peut évoluer à tout moment, et que ce que nous utilisons aujourd’hui ne sera peut-être plus présent sur le prochain disque. Impossible de dire quoi que ce soit à ce stade.
Bargnatt : J’ai toujours adoré le trip hop et cet aspect robotique. Cet élément apparaît pas mal sur Nåde, tout simplement parce que cela est venu comme une évidence lorsque nous avons composé les premiers titres. Mais cela n’est pas une figure imposée dans notre musique. Nous continuons à aller où bon nous semblera, en fonction de l’inspiration. C’est la chance que nous avons avec Område : pouvoir prendre à notre guise les directions que nous souhaitons.

L’apport des cuivres est spectaculairement bon et enrichissant. Cette place qui leur est offerte, était-ce quelque chose que vous imaginiez en commençant l’écriture ? Y avait-il une « envie de cuivres » ou, comme souvent, la musique a-t-elle dicté sa loi ?
Les cuivres ont un apport dans notre musique, inutile de le nier mais nous essayons de toujours les faire apparaître au bon moment. Une surcharge de saxophone ou de clarinette aurait eu l’effet inverse sur notre musique et peut être cela aurait-il brouillé la grille de lecture. Il est impératif, lors de la composition, que chaque instrument prenne sa place légitime et donne le meilleur de son effet. Nous aimons beaucoup les cuivres et c’est toujours une chance de travailler avec ce type d’instrument, dans un style tel que le nôtre.
Arsenic : Encore une fois il s’agit d’envies propres à chacun des deux membres du groupe, nous sommes vraiment très complémentaires. Je suis plus spécialisé sur les parties orchestrales et electro alors que Bargnatt maîtrise l’ambiance trip hop et des guitares atmosphériques assez uniques en leur genre. Les cuivres, j’adore ça, cela me fait plaisir que tu aies relevé cette volonté d’en mettre. Si je sais que je pars sur une partie orchestrale, vous pouvez être quasi sûr qu’il y a aura du cor (rire). Concernant le saxophone, il était déjà présent sur le premier album et nous avons bien aimé… donc rebelote ! La trompette m’avait également bien épaté mais cela ne collait pas vraiment sur le second album.

Je trouve personnellement la mélodicité d’Område plus forte et plus directe aujourd’hui qu’à l’époque d’Edari. Le ressentez-vous aussi ou non ? Et si oui, cela correspond-il à un désir tôt manifesté dans le processus de travail ?
Bargnatt :
Nous avons composé sans filtre, vraiment aucun, chaque idée devait avoir sa chance. Après on a fait le tri, car si nous avions tenté de calibrer l’écriture à sa genèse cela aurait brimé quelque part notre propos. La liberté d’écriture est une richesse que l’on ne veut pas perdre, elle est la clé de notre travail. Ensuite, nous retravaillons en fonction des textes ou tout simplement des structures qui nous viennent comme des évidences. Mais il faut reconnaître que pour Nåde nous avons essayé d’être plus percutants et incisif. Les mélodies sont plus définies et beaucoup plus marquées que sur le premier album, nous voulions que nos titres soient plus simples à appréhender, tout en leur conservant une complexité.
Arsenic : Edari était notre premier essai. Nous voulions juste, initialement, faire de la musique ensemble sans trop savoir ou aller, sauf que nous aspirions à un rendu dark. Il y a donc un côté très expérimental, c’est certain. Bargnatt a toujours souhaité aller vers une forme la plus sombre possible, en tout cas au début, alors que je suis plus spécialisé sur la mélodie et ouvert au côté lumineux. Du coup nous sommes très complémentaires. Mais cela veut dire aussi beaucoup de débat pour ajuster le curseur : ne pas faire de mélodies trop kitsch ou téléphonées. On peut vite rentrer là-dedans. Je pense que les thèmes trouvés sont assez mélancoliques et ont un impact émotionnel plus important.

Que vous a apporté l’épreuve des remixes pour le CD bonus de l’édition spéciale d’Edari, à savoir Hátíð Vinum ? Quel bilan avez-vous tiré en tant que groupe et donc sujet des manipulations, de ce moment où votre musique a subi la « refabrication » par des gens comme – entre autres – Grégoire Fray (Thot), Tor-Helge Skei (Manes, Lethe) ou encore Déhà (We All Die Laughing) ?
Bargnatt :
Une superbe expérience sur le plan humain et une grille de lecture de nos titres totalement différente. Chaque guest a su remanier notre musique avec sa propre personnalité, ce qui a donné une autre vie aux titres. Le fait que des artistes que nous écoutons aient pu remixer nos titres très franchement, a été un honneur. Si c’était à refaire, nous n’hésiterions pas.
Arsenic : Ce bel objet n’est pas encore sorti ; il devrait être avec l’édition vinyle d’Edari qui sortira un jour – espérons-le ! Cela a été un vrai bonheur que certaines personnes issues de nos propres références apprécient le projet, et disent oui tout de suite. Tout s’est fait à distance. Nous avons donné carte blanche ; il y a même une surprise inattendue dans ce CD, mais… je vous laisserai chercher !

Quel rôle précis a joué Edgard Chevallier (NDLR : qui a assuré dès le mixage et mastering mais a aussi participé aux remixes) sur les nouveaux enregistrements ? A-t-il pu orienter artistiquement Nåde, ci ou là, ou ne s’agissait-il que d’assistance technique pour la prise de son ?
Arsenic :
Edgard s’occupe exclusivement de notre mix/master et de guitares additionnelles quand cela est nécessaire. Il apporte un gros plus sur le travail d’arrangement en studio pour que les structures des morceaux soient un peu plus abouties à certains moments. Cette fois-ci, les voix ont effectivement été enregistrées chez lui ainsi que les guitares. Cela sonne forcément de manière plus professionnelle.
Bargnatt : Nous aimons beaucoup travailler avec Edgard car c’est une personne très ouverte musicalement, sans aucun a priori lorsqu’il découvre les pistes. Il a bien évidemment sa vision et lorsque certaines parties sont trop chargées d’éléments, il n’hésite pas à être franc et à nous dire ce qu’il pense. Nous aimons cet échange franc et sincère. Il nous accompagne dans toute la finalisation des titres en studio, on tente de nouvelles choses ou on peaufine des sons pour rendre la force et la lisibilité à tous les éléments présents dans notre musique. Son studio, Lower Tones Place, est parfait pour la création. Nous nous y sentons bien. C’est un cocon dans lequel nous pouvons pleinement travailler notre univers.

Image © Område official FB

Comment avez-vous été amené à travailler avec James Jones Morris pour le clip de « Styrking Leið » et que gardez-vous de sa manière de faire ?
Bargnatt :
James est un artiste dont nous avions pu découvrir son travail sur le dernier clip de Gazpacho. Son univers artistique nous est apparu comme une évidence. L’aspect poétique et chargé d’émotion rejoignait totalement l’univers que nous voulions autour de cet album. Une traduction supplémentaire de notre musique. Nous n’avons pas donné de thème à James, il a juste reçu le titre et le texte, ensuite il a traduit notre message en images et on peut dire qu’il a tapé dans le mille. Ce clip dénonce tout à fait les divers éléments néfastes décriés dans l’album, la surconsommation, la destruction de la nature et la montée des pensées totalitaires. Nous rejoignons assez la vision chaotique d’Orson Welles dans 1984, ou encore le mythe de Gaïa qui va reprendre ses droits suite au saccage des hommes.
Arsenic : Il était de notre volonté de mettre en rapport l’artwork de l’album et le visuel du clip mais également de réunir les différents arts. Nous connaissions le travail de James et l’avons contacté pendant que nous étions en studio. Nous n’étions pas encore certains du titre ; et au final c’est le morceau sur lequel nous avons le plus galéré qui représente le mieux l’album. Le clip est juste dingue et James a adoré travaillé dessus avec la collaboration du marionnettiste Bob Brewer. Nous lui avons donné carte blanche et a créé un storyboard à partir des paroles de Bargnatt.
Nous n’avons rien touché au travail de James. Ce que les gens regardent correspond à la version originale du clip.

Image de prévisualisation YouTube

Dernière question concernant le visuel. Très bel artwork signé Jeff Grimal pour Nåde. N’avait-il lui non plus aucune vraie « piste » avant de réaliser la peinture ?
Bargnatt :
Tout comme avec James, nous avons laissé libre-court à Jeff afin qu’il exprime totalement son ressenti à la suite de l’écoute des titres. Un simple brief sur le thème abordé lui a été transmis. Jeff a su mettre en peinture, avec justesse et force, l’univers que nous désirions. Nous avions vu son travail sur différents projets tel qu’In Cauda Venenum, Spectrale, The Great Old Ones… Son univers est très inspirant, nous avons lié avec Jeff une réelle interaction artistique et une vision commune sur l’art et le ressenti. Une grande rencontre.
Arsenic : Carte blanche à Jeff, qui a fait un travail remarquable. Nous avons adoré l’idée de peindre une toile par titre ; cela nous a permis aussi de constituer un beau livret CD avec toutes ces images. Au final peu de groupes font cela, mais Område essaie de mélanger tous les arts. C’est l’occasion aussi de se démarquer un peu en réfléchissant à des concepts originaux.

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