Olivier Moyano – Interview bonus Obsküre Magazine #20

08 Mai 14 Olivier Moyano – Interview bonus Obsküre Magazine #20

À la croisée des genres, le premier roman d’Olivier Moyano Il neige sur Encelade (éditions du Chat Noir) est un bel instant de rêve, qui réconcilie le réel et l’imaginaire. L’histoire de Steven, jeune garçon traumatisé qui disparaît et que son psychiatre décide de retrouver, obsédé par ses troubles de la personnalité, est l’occasion de faire se rencontrer fantastique et science-fiction. Un court roman fascinant ; il eût donc été dommage de ne pas publier d’autres éléments de l’interview de l’auteur, dont une partie a été publiée dans Obsküre #20 (mars / avril 2014).

Comment en es-tu venu à l’écriture ? C’est ton métier (N.D.L.R. : psychologue) qui a stimulé ce désir ? D’ailleurs, pourrais-tu, si tu le souhaites, présenter le métier que tu fais ?
Olivier Moyano : C’est vrai que mon métier m’a formé à une certaine forme d’écriture : j’ai publié une quarantaine d’articles scientifiques dans le champ de la psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, participé à plusieurs ouvrages seul ou en collectif dans les sciences humaines. J’ai toujours aimé écrire et la rédaction de ma thèse de doctorat (psychologie) m’a, entre autres, inoculé le virus de l’écriture. Passer de la littérature dite « grise » à la création littéraire a été une opération tout en douceur qui s’est effectuée assez facilement, je dois dire, bien que tardivement. Ma première nouvelle a été écrite alors que j’avais déjà plus de 35 ans. Le métier que je fais, actuellement, me demande de rédiger des rapports écrits en direction des magistrats (juges d’instruction, juge des enfants) suite à des bilans de personnalité d’enfants en danger ou d’adolescents ayant commis des actes répréhensibles… on peut comprendre maintenant, sans rien dévoiler, les cinquante premières pages du roman. Bien que ce soit de la fiction pure, il s’agit, bien évidemment, de faits et de paroles directement inspirées de mon travail. Je pense que cela donne une idée assez précise de ce que signifie l’accueil de jeunes enfants très en difficulté et de la façon dont on peut en rendre compte à un juge. Cela plante le décor du roman, qui est prêt, par la suite, à décoller bien au-delà de ce monde assez noir et  émouvant et laisser libre cours à mon imaginaire parfois débordant…

Comment s’est passée l’écriture du roman ?
Elle n’a pas été linéaire. J’avais écrit les cinquante premières pages il y a environ six ou sept ans, puis je les ai laissées reposer, j’étais « sec ». Je ne savais pas du tout où j’allais aller avec cette première partie, et je ne voulais pas rester dans cette ambiance assez noire, assez dure, de souffrance… Il me fallait trouver un ressort, une manière de sortir complètement de cette première partie tout en la conservant. Ce n’est pas très académique, je sais, mais j’ai décidé de changer de narrateur au cours du roman. Il me fallait me saisir d’un autre personnage pour centrer l’écriture autour de lui, cela n’allait plus être ce petit garçon que l’on rencontre en début de roman, mais l’un de ses interlocuteurs. A partir de ce moment, l’écriture s’est structurée dans une sorte de « quête » de soi qui, je le savais et je le voulais, se devait d’être un tant soit peu initiatique et franchir le monde ordinaire pour retrouver les frontières du fantastique, là où mon imaginaire allait me pousser jusqu’au bout de l’histoire. Je voulais continuer d’explorer ce que mon écriture avait déjà travaillé : la limite parfois ténue entre le monde de tous les jours et d’autres réalités alternatives, non ordinaires.

Peut-on dire qu’il y a une part autobiographique dans le roman ? Ta vie et ta personnalité sont-elles une source partielle de Sylvère, ton personnage ?
Je crois qu’il y a toujours une part de soi dans l’écriture. Ne serait-ce parce que dès que le processus d’écriture est en cours, j’y pense sans cesse, en cours de journée, au travail, à la maison, et j’en rêve. Mes rêves, dans ce roman comme dans les précédents, font partie intégrante de l‘écriture. Les choses qui peuvent paraître les plus bizarres ou farfelues dans ce roman sont, en fait, des transcriptions de rêves que j’ai faits. Des rêves anciens qui m’ont marqué, ou bien des rêves faits en cours d’écriture. Ce sont soit des détails (la falaise décorée), soit des fragments comme dans le chapitre 16 (un des soins) ou encore des rêves complets (chapitre19). Il me reste ensuite à les intégrer à l’histoire en marche, ce qui me semble toujours assez facile à faire. Sylvère n’est pas, selon moi, inspiré de ma vie ou de ma personnalité. Il s’agit d’un personnage de fiction, même s’il est psychologue comme moi, mais en dehors de ce point commun, je crois que nous sommes différents.

encelade

Le Chat Noir met en avant une influence Murakamienne (N.D.L.R. : de l’auteur japonais Haruki Murakami). Qu’en penses-tu ? C’est un auteur que tu aimes ?
Cela m’avait surpris que l’éditeur, Mathieu Guibé, évoque Haruki Murakami pour parler du roman. Je n’avais pas conscience que ce lien puisse être si évident ! En effet, Murakami est mon auteur favori. Lorsqu’il décrit son processus littéraire, je m’y reconnais : il raconte qu’il descend en lui-même, au sous-sol de son être, dans sa cave personnelle, il y observe ce qu’il se passe et en remonte avec la description de ce qu’il n’a pas le sentiment d’avoir créé mais seulement observé. Je ressens exactement la même chose : l’écriture n’est pas un effort, seulement la transcription de ce que les personnages, une fois créés, vont vivre d’eux-mêmes, en dehors de ma volonté, sous mes doigts courant sur le clavier, parfois si vite que j’ai du mal à écrire au rythme de ce que ma pensée est en train de saisir, ou d’observer. Je suis intimement persuadé que l’écriture est une forme de transe, un état modifié de conscience que Murakami a su décrire magnifiquement. Mais la parenté va encore plus loin. En effet, au cours de la lecture d’1Q84, la dernière trilogie de Murakami, j’ai retrouvé ce que j’avais publié dans une des nouvelles composant l’Homologue et autres récits (paru aux éditions Assyelle) : les little people et la « chrysalide »…j’en étais stupéfait ! Nous avions puisé, quelque part, à la même source ! Nos esprits avaient exploré les mêmes contrées de l’imaginaire (en toute humilité, j’entends bien…) ! Je pensais que Murakami allait décrire plus avant cette fameuse chrysalide, mais il ne l’a pas fait. De cette frustration est née le dernier chapitre d’Il neige sur Encelade , que je laisse au lecteur le soin de découvrir…

Outre l’esprit Haruki Murakami, c’est Dr Jekyll & Mr. Hyde de Stevenson et Peter Pan de Barrie qui représentent les intertextes essentiels d’Il neige sur Encelade. Quelle histoire as-tu avec ces œuvres ? On dirait qu’ils se sont greffés naturellement à l’histoire, comme s’ils en constituaient des sources intrinsèques.
Ce sont en effet des textes importants pour moi. Peter Pan est, je crois, le premier texte littéraire que j’ai lu à ma fille aînée quand elle n’avait que quatre ou cinq ans. Je lui lisais ce texte le soir, par petites touches, ce qui m’a procuré un immense plaisir. Quand au livre de Stevenson, Dr Jekyll & Mr. Hyde, il explore un de mes thèmes favoris, celui du double, que l’on retrouve dans Il neige sur Encelade. Un texte écrit en trois jours, brûlé, puis réécrit à nouveau en trois jours alors qu’il était mourant… Et Stevenson, tout comme Murakami (ce que je décris d’ailleurs dans le roman), a un processus d’inspiration littéraire qui n’a rien à envier aux little people murakamiens…Ce texte reste un mystère, ce qu’un de mes personnages explique d’ailleurs à Sylvère, qui n’y comprend rien.

La brèche, le monde réel qui bascule dans l’irréel, thème récurrent du roman, c’est quelque chose que tu as déjà éprouvé, ou ça reste pour toi le privilège et la beauté de la littérature et des idées ? Peut-être les deux…
Absolument. Les deux. Cette brèche est traversée chaque fois que je rêve et que je réécris ce que j’ai rêvé, comme elle est la porte de la cave intérieure que Murakami franchit lorsqu’il y descend pour y remonter ses histoires… Je pense que l’état particulier dans lequel je me trouve lorsque j’écris est le résultat de ce franchissement. A chaque fois. Quant à l’avoir passée (la brèche) au volant d’une voiture, comme Sylvère, le narrateur, c’est une autre histoire…

Pourrais-tu m’en dire plus sur ton recueil de nouvelles L’Homologue ? Quelle est son histoire éditoriale ? Et celle, puisqu’on y est, d’Il neige sur Encelade ?
L’homologue et autres récits est un livre très cher à mes yeux. D’abord parce qu’il s’agit de mon premier recueil de nouvelles, écrit en moins de six mois à partir de notes, de bribes, de fragments que j’avais rassemblés depuis quelques années, et puis parce qu’il s’agit d’un premier texte accepté par un éditeur. Et cela, ça compte !  Ce sont des nouvelles résolument fantastiques, qui parcourent tous mes thèmes favoris, toutes les déclinaisons possibles autour de la problématique du double…  Une des nouvelles (la dernière) est, in extenso, la transcription d’un rêve fait dans un hôtel parisien la veille de dispenser une formation à la Salpêtrière. J’ai travaillé par la suite avec cet éditeur en lui suggérant un concours de nouvelles en hommage à Philip K Dick qui a donné lieu à la publication d’un recueil dans lequel j’ai eu l’honneur d’écrire la préface et d’y voir figurer deux nouvelles, puis l’éditeur m’a demandé une autre nouvelle pour un nouveau recueil. C’était la première fois que j’écrivais sur commande. J’appréhendais cette nouveauté, mais cela s’est très bien passé finalement. Quant à l’histoire d’Il neige sur Encelade, j’avais ciblé des éditeurs publiant du fantastique, le Chat Noir a répondu favorablement assez rapidement, mais Mathieu Guibé m’a demandé de retravailler le texte de manière conséquente pour le rendre publiable. Notamment la fin qui ne lui convenait pas. Il avait raison ! Je ne le savais pas avant de m’y coller à nouveau, mais je dois dire qu’après une longue hésitation, je ne regrette pas d’avoir écouté ses conseils, ses critiques.  Je le remercie encore pour cela. Il y eut plusieurs échanges de mails, l’envoi de ses notes de lectures avec ses commentaires, les questions que la première version soulevait, les demandes de modifications…Il manquait vraiment une cohérence entre le devenir des différents personnages, les conditions de leurs retrouvailles, et la première fin était complètement fade. On ne comprenait pas l’essentiel, à savoir ce qui était arrivé au petit garçon que l’on rencontre dès les premières lignes. Je dois ajouter une dernière chose ; la quatrième de couverture est singulière : elle masque complètement les deux tiers du roman. Je crois que là aussi, l’éditeur, Mathieu Guibé, a fait fort : l’effet de surprise a ainsi encore plus d’impact chez le lecteur, qui ne sait pas où la lecture va l’amener. Si l’on n’est pas surpris au cours de la lecture parce que le résumé dévoile tout, l’effet est raté, non ?

Travailles-tu sur un autre projet, actuellement ?
Pour l’instant la porte de ma cave intérieure est verrouillée. Je sens bien que l’on frappe à la porte, il ne me reste qu’à l’ouvrir.

> SORTIE : OLIVIER MOYANO
Il neige sur Encelade (Éditions du Chat Noir) (2014)
> WEB OFFICIEL
oliviermoyano-auteur.jimdo.com

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