Oil 10 – Interview bonus Obsküre #21

19 Mai 14 Oil 10 – Interview bonus Obsküre #21

Oil 10 a en mains un nouvel album épatant. Le label FunkWelten / Black Rain le garde dans ses tiroirs, à notre grand regret. Comme à son habitude, Modularium fait rimer sonorités rétro et gimmicks coquins dans une vision sci-fi à la fois glauque et lumineuse. Un rétrofutur pensé sous ses moindres détails, labeur qui fédère un public nombreux pour une musique largement instrumentale. Gilles développe avec gentillesse les techniques et visions qui l’ont accompagné depuis trois ans, et donne un cours sur le son de Vangelis et sur la carrière de Kraftwerk à ses yeux. Un bonus indispensable à l’article et à la chronique parus dans notre #21.

Sur ce Modularium, le titre « Eternal Sunshine », par le traitement orientaliste de la musique, évoque la musique du futur imaginée par Luc Besson pour son Cinquième Élément; pas en terme de sons, mais dans cette façon de concevoir un futur moins exclusivement branché sur les mégapoles occidentales avec une ouverture au monde entier. Oil 10 passerait-il du rétrofuturisme à l’uchronie ?

Gilles : (il grimace et corrige) Le rétrofuturisme n’est-il pas un sous ensemble de l’uchronie, antérieure historiquement et au champ beaucoup plus vaste ? Je crois que le projet lui-même se situe plus ou moins consciemment dans ces univers depuis le début. In/Out (1998) le premier album était dédié aux pionniers, il s’inscrivait déjà dans une réappropriation très personnelle d’un certain univers électronique. Il n’a jamais été question de faire du revival mais de créer un son avec une identité forte tout en tissant des liens entre différentes époques ou familles musicales. Une sorte d’évocation symbolique intemporelle. On n’est pas très loin de l’uchronie. Bien sûr, il s’agit là d’explications construites a posteriori : au moment de la composition, seule l’émotion compte, une émotion qu’il faut transmettre intacte. Même si la musique est une rencontre intime et donc unique pour chaque auditeur qui en fait ce qu’il entend (dans tous les sens du terme) : combien de fois m’a-t-on attribué des références ou des inspirations dont je ne connais rien ou qui me stupéfient ! À l’inverse je sais aussi que ma musique touche des publics qui ne connaissent pas – ou même n’apprécient pas – mes influences. Tout ça est passionnant et illustre la puissance d’évocation de la musique en tant que lien direct, totalement libéré des explications de texte et quelles que soient les intentions de départ. En fait c’est à la faveur des interviews que je suis amené à m’interroger sur la musique et la mienne en particulier. Mon penchant naturel serait de m’en tenir à : « écoutez, tout est là ». Merci donc de me permettre de réfléchir à tout ça et de tenter de le mettre en mots.

« Moonstone » révèle un gros travail sur les nappes qui se complètent sans se gêner. Ce travail sur dix / douze couches (plus ?), c’est de la recherche sonore, un jeu, une démarche instinctive, un tourbillon qui te happe ?

Il s’agit incontestablement d’un tourbillon qui relève même du maelström lorsqu’il faut passer au mixage final. Je ne fais pas de la musique au poids, mais le record de l’album est probablement détenu par « Rise from the Styx » sur lequel j’ai vécu un véritable moment de panique durant le mixage. Mais tes quatre propositions évoquent assez bien mon état d’esprit lors de la composition. Cela dit la recherche sonore en tant que telle ne m’intéresse que très modérément. Passer des heures à rechercher des sons « dans le vide », à triturer des boutons ou des softs n’a jamais été mon fort. Ce n’est pas pour rien que mon matériel hardware principal est un SH 101, petit synthé monophonique que je connais par cœur. Même ma Bassstation me fatigue avec ses vingt boutons tandis que le petit dernier – un Dark Energy – peine encore à prendre toute sa place. Je ne suis fondamentalement pas un geek musical, je n’ai jamais eu le goût de l’accumulation ni de l’exploration de machines complexes. À l’heure des soft, la tentation serait encore plus grande d’amonceler d’innombrables synthés, tous plus tentaculaires les uns que les autres, mais je suis exactement dans une démarche inverse « d’épuration ». Pas pour des raisons de principes mais surtout parce que ça m’emmerde. C’est pour moi davantage un frein au processus créatif qu’autre chose. Ce qui ne m’empêche nullement de passer un temps certain sur les sons, comme en témoignent les années d’écart entre chaque album ou, comme tu le fais remarquer, une construction sonore plutôt copieuse. D’ailleurs, Modularium est sans doute mon album le plus complexe et riche de ce point de vue et pourtant il a été composé avec peu de synthés souvent très basiques. Je préfère passer du temps à pousser dans ses retranchements des machines simples plutôt que d’explorer des usines à gaz. Les synthés complexes me font le même effet que les maths et mes anticorps contre-attaquent.
Même si une inspiration peut être liée à un son, la plupart du temps il y a d’abord un processus de composition pure, presque distinct des sonorités qui seront mises en place progressivement par la suite. C’est sciemment que je n’utilise pas le terme « d’ arrangements » qui me paraît totalement inapproprié par son aspect cosmétique, superficiel, voire facultatif. Pour moi cette phase est la seconde naissance du morceau : il s’agit de déployer tout le potentiel émotionnel du titre, un univers abstrait que je suis le seul à « entendre » mais qu’il me faut traduire en sons. C’est un très long travail qui voit se succéder d’innombrables essais sonores, de mixage, de construction, de périodes de doute et de recul. Cette longue phase est cruciale : si elle ne me donne pas satisfaction, j’ai la sensation de trahir l’idée originale. Jeter les bases d’un morceau en quelques heures, quelques jours, quelques pistes, c’est finalement assez simple, naturel. Mais créer un titre qui existe vraiment à chaque instant, où j’ai sensation d’avoir développé tout ce qui lui était vital pour s’exprimer pleinement sans sous-titres, c’est au contraire un processus rare. Lorsque je peux dire « ok là c’est terminé », j’ai souvent l’impression d’avoir opéré une sorte de transfusion sanguine ultime : je m’arrête car je suis vidé, je n’ai plus rien à offrir et le morceau peut enfin exister pour les autres. Ça peut sembler grandiloquent, mais c’est pourtant exactement ce que je ressens : j’arrête quand je suis vide, jamais avant.

Et, malgré ce travail jusqu’au-boutiste, tu as le temps et l’énergie pour mener à bien des projets parallèles à Oil 10…

Oui, je travaille sur un nouveau projet en duo avec un chanteur/musicien avec qui j’étais en contact en pointillé depuis longtemps. Mais ce n’est que récemment que j’ai « formalisé » la proposition de se lancer dans une aventure commune. Si mon comparse est habitué au travail collectif puisqu’il a déjà un groupe (un vrai avec plusieurs personnes), pour moi ce n’était pas une démarche évidente après toutes ces années en solo. Je crois que je redoutais avant tout ma propre réaction d’abominable control freak* (*merci à VX de Punish Yourself et Obsküre de m’avoir fait découvrir ce terme on ne peut plus adapté) face à un autre créatif, malgré une envie toujours plus intense de tenter une aventure musicale en collaboration. D’ailleurs depuis que le projet est lancé, je n’ai jamais autant produit. On explore, on propose, on se cherche et à la fois on sait très bien où l’on va. On a déjà quelques titres sous le coude, même si il y a beaucoup de travail pour les finaliser. La prise de voix et d’instruments acoustiques sont des étapes que je découvre et qui demanderont forcement beaucoup de travail. Mais tout cela prend des allures de rêve qui se réalise, j’en apprécie chaque instant, quelque soit la finalité du projet.

« Missing Future » est un single évident, est-ce le premier titre achevé pour cet album ? Il est plus en lien avec Beyond que les autres, je trouve.

C’est en fait le dernier que j’ai composé. Comme ce fut le cas pour « Lost in Metropolis » sur l’album Arena, il représente une sorte de condensé de l’aventure parcourue pour créer cet album. En pyrotechnie on parlerait de bouquet final, sauf …qu’il est au milieu de l’album. C’était une évidence de présenter Modularium avec ce titre-là et pas un autre. C’est sans doute risqué de choisir le titre le plus long de l’album, le plus progressif dans sa construction à l’heure où le zapping est plus que jamais de rigueur. Mais Modularium étant un album anti zapping par nature, cela reste cohérent. D’ailleurs pour la première fois j’ai renoncé à présenter des extraits ou un sampler de l’album. Tous les essais dans ce sens trahissaient totalement l’esprit de l’ensemble.

« Shadowland » développe le retour au son de Vangelis, tu me disais que c’était de la mauvaise publicité que de citer ce nom, pourquoi ?

Parce que Vangelis se traîne désormais une sale réputation cheesy de musique de supermarché. Il faut reconnaître que ce n’est pas totalement injustifié lorsqu’on écoute ses productions de la dernière décennie voire un peu plus. Le triple album anniversaire de Blade Runner sorti en 2007 illustre parfaitement la pente fatale : l’un des CDs contient des titres originaux inédits de 1982 absolument bouleversants et d’une immense richesse sonore. Un autre date de 1994 et s’essayait déjà à quelques manipulations tardives et pas toujours bienvenues mais qui parvenaient à sauvegarder l’essentiel. Le troisième et dernier de 2007 présente des « variations sur le thème » qui oscillent entre l’inutile et la consternation tant au niveau de la compo que des sons.

Pourtant de l’album Earth en 1973 jusqu’à la BO de Blade Runner en 1982, voire jusqu’à Mask en 85, Vangelis fut synonyme de qualité et de synthèse vivante en opposition avec tout le folklore « froid » et robotique attaché à la musique synthétique. Vangelis n’a jamais été mécanique, ne s’est jamais inscrit dans la facilité séquencée ou la répétition minimale et glacée dont la musique électronique use et abuse depuis ses débuts. Il n’est pas le seul, mais il est le plus visible par sa longévité et la diversité de son travail notamment au cinéma. Contrairement à pas mal de musiciens électro, c’est un instrumentiste autodidacte qui n’a pas débuté avec les synthés. Sa technique de composition et d’improvisation lui permet une approche loin de l’usage systématique de séquenceurs. Quand des parties sont séquencées, c’est un accompagnement, rarement le cœur du titre. Il ne fait pas de la musique électronique, mais de la musique avec des instruments électroniques (mais aussi acoustiques), et ça change tout. Sa discographie est bien plus variée, voire déroutante parfois que le laisse penser ses quelques tubes. Cette approche libre lui a permis de produire des monuments de l’histoire de la musique synthétique et un son d’une ampleur inégalée à ce jour. Cette alliance entre la démesure d’orchestrations exigeantes souvent expérimentales sous des airs d’apparente légèreté, et une composition résolument instinctive, vivante, humaine, faite de chair et de sang me touche profondément. Malheureusement il semble que son inspiration soit épuisée malgré quelques sursauts. D’autant que s’ajoutent à cela la modernisation de son matériel et l’élimination des parties acoustiques qui altèrent considérablement son identité sonore, jusqu’à ressembler souvent à de vilaines contrefaçons de son passé glorieux. Il n’est d’ailleurs pas le seul à s’être planté sur ce terrain : de Vince Clarke à Tangerine Dream, en passant par Kraftwerk, OMD ou Klaus Schultze, tous, à des degrés divers se sont perdus dans de vagues imitations de leurs sons d’origine, touchant parfois à l’auto parodie involontaire.

« Things to come » est une sorte de soft EBM, as-tu joué avec ce code sciemment ?

Si tu me demandais de définir le style EBM j’en serais sûrement incapable hormis en citant Front 242 dont j’étais fan durant la période Official Version ou plus tard Off. C’est dire si la parenté m’apparaît assez lointaine (sourires). D’une manière générale, je joue rarement avec des codes attachés à un genre aussi précis. Chronologiquement, « Things to Come » est le second titre composé pour cet album et c’est avec lui que j’ai entrevu réellement l’identité future de Modularium. J’ai un souvenir très précis de sa composition assez simple : la ligne de basse au SH, le pattern de batterie avec le delay sur la caisse claire et immédiatement la mélodie qui s’imposa comme une évidence, comme si elle se tenait en réserve depuis longtemps et qu’était venu le moment de se révéler. Le reste résonnait déjà dans ma tête.

« Midnight Radio » porte en lui quelque chose du Kraftwerk de « Hall of Mirrors », une facette de leur musique plus délicate souvent laissée de côté. Qu’as-tu redécouvert de cette période (la fin des années 70 vu sous l’angle des musiques synthétiques) ces derniers mois ?

« Midnight Radio » a été composé différemment des autres titres de « Modularium ». J’ai voulu ré-expérimenter une voie que j’avais tentée par le passé : composer dans un esprit « d’improvisation contrainte ». Enregistrer une piste sans savoir quelle sera la suivante. L’essentiel a été réalisé avec le SH 101 qui se prête bien à ce type d’exercice car c’est l’instrument que je connais le mieux, une sorte d’extension synthétique de mon cerveau (ou de ma main au choix). Et surtout comme je n’en ai qu’un qui fonctionne à la fois, je ne pouvais pas lancer de sons en simultané, mais bien successivement. Sinon ça revenait à créer un morceau en direct, alors que le but était justement d’être contraint au fur et à mesure que les pistes étaient enregistrées (vous suivez ?). Par son côté très ambient et sa construction particulière, « Midnight Radio » constitue une respiration essentielle dans le déroulement général de Modularium. « Shadowland » en est une autre.
Concernant Kraftwerk, je suis bien d’accord, l’aspect le plus ambient, voire dark de leur œuvre semble avoir été oublié et ça m’attriste. On dirait que leur carrière a commencé avec « Man Machine » et « Computer World », uniquement parce qu’ils ont été samplés par plusieurs générations de DJs et compositeurs « techno » (pour faire large). Il faut reconnaître que leur statut d’icône d’aujourd’hui est en grande partie lié à ce recyclage d’une partie de leur discographie. Seulement Kraftwerk, ce n’est pas seulement du « boing boom tchak » et les remixes qu’ils ont commis depuis 1991 et qu’ils offrent aujourd’hui en concert. Pour moi c’est la période « Autobahn » et surtout « Radioactivity » qui est la plus intéressante, dont les bases avaient été esquissées sur les albums Kraftwerk 2 et Ralf & Florian. La suite me touche moins, même si elle reste souvent très agréable. Le titre « Franz Schubert » sur Trans Europe Express est pour moi le dernier morceau vraiment marquant du groupe, loin devant le « Tchu Tchu Tchu » de quinze minutes qui donne le titre à l’album. J’aime avant tout une certaine dramaturgie musicale, les ambiances envoûtantes parfois empreintes d’une certaine emphase mélancolique. « Boing Boom Tchak » c’est cool, mais moins puissant qu’un « Radioland » bien lancinant et granuleux avec des trouvailles sonores saisissantes et une construction plus évolutive, nettement moins basée sur une boucle pétillante répétée à l’infini.

Qui se charge de la partie visuelle de ce nouvel album et de son extension pour le site d’Oil 10 ? Quel était le cahier des charges ?

Comme pour les autres albums, je me suis chargé de tout cela. On en revient un peu à l’idée de control freak évoqué précédemment. Et puis je ne me vois pas trop débouler chez un graphiste pour lui demander un site ou une pochette sur le ton « ça te fera une bonne carte de visite ». Du coup je m’y colle, du moins pour la partie visuelle. J’en profite pour remercier Marc et son aide essentielle dans le fonctionnement du site depuis RetroFuture.

Au rang des collaborations je dois également évoquer le mastering, étape délicate s’il en est, que je n’étais jamais parvenu à déléguer. Comme d’habitude, j’ai finalisé une première version, mais une petite voix me murmurait à chaque écoute que ce n’était pas exactement ce dont Modularium avait besoin. Le hasard du net provoqua une rencontre avec le musicien russe Anatoly Tokee Grinberg par l’entremise d’un contact commun israélien (oui le net est parfois magique). Il proposait de remixer les titres de son dernier album et j’ai opté pour le titre « Conquistador ». Anatoly étant ingénieur du son, il a masterisé ce remix. À l’écoute du résultat je lui ai immédiatement proposé de masteriser Modularium et il me fit l’immense plaisir d’accepter. Notre anglais respectif rendant les subtilités artistiques assez laborieuses, Anatoly exécuta le mastering sans réelles consignes de ma part. Il a compris immédiatement ce qu’il convenait de faire ou pas. Son mastering est d’une grande subtilité, évitant tous les pièges du genre.

Vois-tu l’ensemble de cet album comme plus apaisé, plus planant ?

L’idée initiale de Modularium était en effet d’écarter les aspects les plus dancefloor de Beyond, d’explorer le versant planant du projet. J’étais même parti sur une idée extrême d’un album sans aucune rythmique dans un registre proche du titre « Shadowland ». Mais l’inspiration se nourrit d’autre chose que de volonté rationnelle, et peu à peu l’album s’est construit autour de pôles plus divers, au rythme des événements durant les trois années que nécessita son élaboration. Au final Modularium respecte résolument mon désir de développer cet univers ambient. Lorsque les rythmiques interviennent, c’est principalement sur ton lancinant, hormis « Human Decision Required » qui, malgré ses ruptures de ton, s’adresse davantage au cerveau reptilien (rires).

> WEB OFFICIEL
www.oil10.com

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