Nikola Akileus – éreintique

27 Fév 18 Nikola Akileus – éreintique

Dans l’ombre, des éditeurs et des auteurs expérimentent et posent des jalons sur une écriture autre, nouvelle, audacieuse. Des bases, aurait-on envie de dire sans savoir si un mouvement plus ample sera construit à leur suite. Même si ces auteurs se regroupent, se rencontrent, échangent et fédèrent de nouveaux venus par des moyens variés (exposition, lectures-performances, musique, invasion internet…), il n’est qu’à lire les pages livres des grands magazines et de feuilleter les lauréats des différents prix littéraires pour comprendre que le roman classiquement XIX° siècle est toujours en tête des demandes et des récompenses. Du narratif, des idées communément admises, des phrases moins ciselées que par le passé… et la machine ronronne.

Du coup, positionner éreintique, le livre de Nikola Akileus comme pièce de résistance ou d’attaque est en soi une absurdité : il sera peu lu et ne modifiera pas l’agencement littéraire de notre pays. Des traductions à l’international ? Bof, sauf si un amateur prend sur lui d’effectuer ce travail pour une anthologie ou une lecture. éreintique ne peut donc pas être un ouvrage révolutionnaire, et le silence qui encadre sa sortie fera tout pour que son écho ne résonne pas. Pas de censure (on imagine même que Les Éditions Vermifuge ont obtenu une aide du CNL – et tant mieux !), mais un silence feutré pour camisole.

Ce livre n’existe pas.

Quel dommage.

Nous ne croyons pourtant pas que ce livre peut plaire à un maximum de personnes. L’auteur et l’éditeur n’y songent pas non plus. En revanche, on sait que ce livre peut épanouir plus de mille personnes sur notre sol, comme l’ont fait avant lui d’autres avant-gardes. Car l’enjeu est là : que fait-on des avant-gardes littéraires, poétiques, aujourd’hui ? Il est injuste de regretter que rien se passe alors qu’on passe à côté de petits brûlots tels que celui-ci.

éreintique part du postulat qu’il n’y a « plus rien à construire, nulle part où fuir ». Son narrateur officie dans une entreprise qu’on imagine en open-space et se réfugie régulièrement aux toilettes, lors de pauses dans son travail. Là, un graffiti de bite le nargue et il hallucine des lettres en formes d’os, des empâtements de graphèmes qui serviraient de compresses pour ses neurones fatigués. Une réalité virtuelle qui se superpose, en réalité augmentée et fracturée.

« J’ai voulu avoir comme tout idéaliste à l’âge

mon quasi mouvement philosophique

ma lumière à quoi me figurer le monde

en faire tout un modèle

puis le détruire »

Rebelle, il s’est malheureusement progressivement laissé happer par une société consumériste et hédoniste, sous laquelle se cache un univers impitoyable de régression mentale. Il rédige des documents techniques, absorbe d’énormes quantités de caféines (la vraie drogue de ce début de siècle ?), frôle l’asphyxie alors que ses mots de passe se mettent à foirer les uns après les autres. Nouvelle image : il est comme un employé dans un poulailler ou dans des petits cubes, le livre évoquant alors d’autres figures anticonformistes, kafkaïennes ou bien échappées de Boris Vian et du terrible Brazil, film de Terry Gilliam. Le progrès ne se mesure plus qu’en récentes machines acquises et nombre de réunions supervisées par Lord of the Bones aka Lord of the Bullshit. Stress, peur, abdication : on rêve de pièces enfin ovales, de grottes utérines où se replier sur soi.

L’inertie des foules est la violence première et l’ombre du Manifeste du Futurisme est proche, celui dans lequel Marinetti clamait qu’il fallait « exalter le mouvement agressif, l’insomnie fiévreuse, le pas gymnastique, le saut périlleux, la gifle et le coup de poing. ».

Un avatar se crée, Jhonn Mantisse (l’homme qui tisse des lettres ?), l’un de ceux qui survivent dans ce combat illisible entre Refusers et Crepitants. Tous les moyens sont bons pour contrôler au mieux les employés dont les ultras-sons (la paranoïa et le complotisme sont là). Alors, Jhonn comprend qu’ « only the sky is real », il a un « mal de brain », il veut « ressusciter le panthéon des freaks flous » et « vivre en léger décalage », recherche la « montée alcoolesthésiante » et souhaite par-dessus tout découvrir du beau, pour tenir, guettant le ronronnement rythmique de la ventilation.

Les poèmes-chansons surgissent, prêts à être scandés par David Yow ou autre adepte d’un slam-noise perturbent, syncopé :

« gratte-tu crisse au top de ton orteil le scolopend&stresse-te l’ire-flux du récrivain prend ses textes piternals sans autre artifice qu’une reponte en x récrivant anneaux dans sa propre dense merde le brain en brin de folie mode scato-compil Ou y récrivant les héros glyphes sans les tarer au passage ghosts morts poids sur la science conne qui grimpe la grammaire même torsion du spongieux récit »

On le voit, il y a un test du « quotient poétique dans les draps », une envie de se « plugger sur la tentaculture » ; les mots les plus récents qui inventent un rapport au monde, les anglicismes tentent de « foutre en l’air cette fiction ». Les phrases n’en sont plus, la ponctuation périclite et la technique du collage, broyage, découpage – aléatoire et remodifiable à l’envie – prend le contrôle. Il y a une dissolution de la structure dans le but de « vouloir écrire un brouillard ». L’idéologie est musicale (shoegaze, post-rock, musiques drone et industrielles, illbiant et post-black…) et sa transposition en écriture va hacher les habitudes. « Qu’est-ce qui m’esclave ? » demande-t-il… Tout. Les référents (encore du Cantat qui surgit, du K. Dick, du Apollinaire dans cette idée de la ville-poème…), la langue de l’ennemi libéralisme, les restes d’un amour-romantique tel ce mégot de cigarette laissé dans un cendrier sur le bord de la fenêtre et que le narrateur contemple comme une relique.

Le livre est une suite de textes et de projets disparates dans leurs formes, témoignant d’une « vie dans fers » où même l’appartement est lâché. Le passé prédomine sans qu’on sache s’il n’est pas un présent perpétuellement recommencé. Le texte se métamorphose alors en une plante dont les tiges et feuilles sont autant de layers et de textures permettant l’épanouissement de « trucs à base de symboles ». Les images se superposent, obligeant le lecteur à faire un tri, à se laisser séduire par tel ou tel passage, par des bribes, des échos, des visions fugaces.

Ça parle de nous, d’aujourd’hui, ça régurgite et ça broie du noir, ça crache « des échardes / éreintique ».

« dans le sous-monde-jacent de Jhonn les gens sont comme le vent parfois foule de feuilles qu’au fur il évite sans choisir comme un clin pour défaire l’air de ses paupières,

puis c’est marrant y sinuer comme entre les paillasses d’un laboratoire c’est-à-dire compiler soudain la collision de déblocages, interférences qui résonnent en picS à être ici réciproquement l’envers du poëme ou ce

dernier d’être l’écho désinence de l’errance-là »

Nikola Akileus est également à l’œuvre dans Ichtyor Tides et plusieurs pages d’éreintique donnent des éclairages à sa dense production musicale.

Nikola Akileus

éreintique

Les Éditions Vermifuge

environ 135 pages, 15 €

décembre 2017

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