NICO, femme fatale – Interview avec Serge Féray – Bonus Obsküre Magzine # 28

18 Juin 16 NICO, femme fatale – Interview avec Serge Féray – Bonus Obsküre Magzine # 28

Supplément de notre entretien avec Serge Féray autour du livre Nico, femme fatale (Le mot et le reste).

ObsküreMag : Tout d’abord, j’aimerais m’attarder sur votre parcours biographique. Est-ce que vous pouvez revenir sur votre passé dans l’écriture, notamment au sein des Cahiers de Nuit?

Je me suis occupé des Cahiers de Nuit entre 1992 et 2001. Parmi la soixantaine de titres que nous avons édités de manière plutôt confidentielle, j’ai publié différents textes. Leur point commun était un caractère expérimental, associé à un côté ludique : poèmes relevant d’une sensibilité oulipienne avec Solutions des jeux et Le’ctures, « mode d’emploi » érotique (Pour voir les bas des femmes — best seller de la maison), roman de science-fiction influencé par les travaux de Ballard, Burroughs, et le Moorcock de Jerry Cornelius : Apocalypse, paru en 2000. C’est en 1997 que j’ai publié mon premier essai, Nico in Camera, dont Ari, le fils de Nico, avait eu la gentillesse de me dire que c’était le meilleur livre jamais écrit sur elle. C’était en tout cas le premier ouvrage en français qui lui fût consacré. Ari m’a ensuite fait l’honneur de publier dans les Cahiers de Nuit, dans le petit catalogue qui accompagnait l’exposition de ses photos à la galerie La Dolce Vita, à Paris, les dernières lignes du journal de Nico, ainsi que son ultime poème, alors inédits.

De quand date votre rencontre avec la musique de Nico? Y a-t-il eu plusieurs étapes dans l’apprentissage de sa musique ou est-ce que ce fut une fascination immédiate?

Le mot fascination est juste : j’ai vraiment découvert Nico en 1982-83 — j’avais quinze ans —, avec une photo d’Antoine Giacomoni, le plus célèbre de tous ses portraits au miroir, publié dans un article de Rock&Folk consacré aux « losers » du rock. Ce visage blême, ces cheveux de nuit. Ces yeux qui regardaient au-delà. A mes yeux d’adolescent passionné de Poe, c’était le visage de la Mort — et la plus belle femme du monde. J’aimais le Velvet Underground, mais, à l’exception de « All Tomorrow’s Parties », je sautais toujours les chansons de Nico. Ce que j’aimais dans le groupe de Lou Reed, c’était « Waiting For The Man », « Venus In Furs », et surtout le 2e album, White Light / White Heat. « Femme Fatale », « I’ll Be Your Mirror », ce n’était que de la variété pour moi — et pour Nico aussi, d’ailleurs. En province, ses disques solo étaient introuvables. J’ai vécu mes vingt-cinq premières années à Rouen, où les disquaires généralistes ne proposaient que Chelsea Girl. Je détestais cela, cette soupe pleine de violons. On ne disposait pas d’Internet à l’époque, il était donc impossible de découvrir sur YouTube les albums qu’on ne pouvait pas se payer. Heureusement qu’il y avait à Rouen un magasin spécialisé dans la cold wave et la musique industrielle, l’ADOC, où je passais beaucoup de mon temps libre de lycéen. Je m’y suis procuré, en importation, The Marble Index (je revois, affichée derrière le comptoir, le trou noir, et blanc, de la pochette, cette beauté hypnotique, fascinante). Ce fut une révélation. Saint Paul sur la route de Damas. Je n’avais jamais rien entendu qui ressemble à cela. Cette voix profonde et légère à la fois, ces cordes grinçantes, ces percussions de cauchemar, ces vrombissements telluriques — et puis cet harmonium plein de vent, venu de la nuit des temps… L’album était sorti près de quinze ans plus tôt, et il restait totalement original. Pour ce que j’en savais à l’époque, personne d’autre ne s’était encore essayé à ce genre de folk post-apocalyptique — d’ailleurs, l’étiquette n’existait pas encore.

J’ai ensuite trouvé, dans les bacs du légendaire Mélodies Massacre, Desertshore en pressage américain. Puis, plus tard, à Marseille (ces précisions pour vous dire à quel point il était difficile de trouver les disques de Nico au début des années 80), The End. Chacun de ces albums m’a été un choc. The End, je ne pouvais l’écouter que dans le noir absolu, au casque, toujours au casque, coupé du monde. C’était ma messe païenne, ma prière du soir.

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Avez-vous pu la rencontrer et la voir en concert? Que retiendrez-vous de sa personnalité, à la fois dans l’intimité et sur la scène?

J’ai eu la chance de la voir plusieurs fois. A l’époque (elle se produisait avec The Faction, puis les Bedlamites), sa voix était un peu endommagée, et les sets se déroulaient souvent dans une tension extrême, d’autant que certains des lieux où elle se produisait attiraient un public davantage porté sur la boisson que sur la musique. On avait peur pour elle, peur que sa voix déraille, peur des spectateurs qui l’exaspéraient en lui réclamant les chansons du Velvet. Quand elle s’installait à l’harmonium, elle annonçait la partie solo d’un « I’m gonna bore you » malheureusement très lucide : les trois quarts des spectateurs n’étaient là que pour entendre « Femme Fatale ». Pour les autres, c’était un moment d’intense recueillement. A sa manière, Nico était une bête de scène. Prêtresse des ténèbres à l’harmonium, elle devenait rockeuse bad ass lorsqu’elle s’accrochait à son micro, une cigarette fichée entre deux doigts, tapant du pied en rythme avec ses bottes de motard, les yeux fermés ou écarquillés, hallucinée, arpentant la scène d’une démarche à la fois lourde et élastique — on avait l’impression qu’elle se trouvait sur la Lune. Sa seule présence, son rayonnement faisaient oublier les imperfections de la voix — un peu comme Dylan aujourd’hui, qui malgré sa voix brisée continue d’irradier une aura unique —, et lorsqu’elle était accompagnée par The Faction, ses concerts étaient d’une grande intensité.

Avec le gamin éperdu que j’étais alors, Nico a toujours été adorable. Elle disait en souriant que j’étais nuts parce que je parcourais des centaines de kilomètres pour la voir. Elle m’emmenait dans sa loge, m’offrait à boire et à manger, me proposait de tirer sur ses joints, m’a même chargé de jouer les cerbères afin d’empêcher quiconque d’entrer un soir qu’elle se piquait, après le concert. Elle me laissait assister au soundcheck, s’intéressait à moi, me conseillait des livres, me disait d’écouter les Kindertotenlieder de Mahler. Dans un club sordide de Birmingham où les morceaux à l’harmonium avaient été couverts par le disco de la boîte de nuit mitoyenne, elle m’a demandé quelle était ma chanson préférée, et j’ai répondu « König », en regrettant qu’elle ne l’interprète que très rarement sur scène. Elle s’est justifiée en disant que « König » avait un registre très élevé pour elle, que sa voix « bloquait » dessus, puis elle a ajouté : « Mais il faut que je l’apprenne. Je vais l’apprendre. » Au concert suivant, au Chelsea Old Town Hall de Londres, elle a chanté « König ». Mieux encore : à Manchester, quelques mois plus tard, c’est ce morceau qu’elle a choisi pour faire sa balance. J’étais seul dans la salle avec l’ingénieur du son, et elle a chanté « König » en me regardant. Comme ça, cadeau. J’avais dix-neuf ans.

C’était une vraie star aussi, arrogante et hautaine lorsqu’il le fallait : à un agent de sécurité du Town and Country Club de Kentish Town, qui ne l’avait pas reconnue (!) et lui barrait le chemin de la loge de John Cale, je l’ai vue donner une gifle retentissante, assortie d’un « Who do think you aaare ? » dont le destinataire doit encore se souvenir — si le pauvre ne s’est pas pendu depuis !

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Votre désir d’écrire sur son œuvre artistique est-il né du fait qu’on la cantonne trop souvent à sa collaboration avec le Velvet Underground en mettant de côté ses albums solo?

Absolument. C’est pour cela que je n’aime pas Nico Icon, le film de Susanne Ofteringer, qui donne l’impression qu’elle n’était qu’une jolie chose servant à vendre le Velvet et qu’elle s’est ensuite fourvoyée dans une œuvre obscure et élitiste. J’ai toujours trouvé injuste le traitement infligé par nombre de critiques rock à son œuvre solo, comme le fait de la réduire au rôle de « femme fatale ». Si femme fatale elle a été, ce n’est pas tant pour avoir chanté la chanson, que parce qu’elle est une héroïne de tragédie, et que toute sa vie a été gouvernée par cette fatalité qui a englouti avant elle des personnages mythiques comme Phèdre ou Médée.

Vous commencez le livre par la ville de Berlin, là où pour vous tout commence et tout s’achève. La musique de Nico semble être pour vous indissociable du traumatisme de la guerre, du nazisme et de l’histoire récente allemande, comme vous le soulignez bien dans vos pages sur l’album The End. Comment expliquez vous la passion de l’artiste pour la décadence, la ruine, le macabre et la mort?

On essaie toujours plus ou moins de retrouver son enfance, non ? Les conditions dans lesquelles on a grandi. Berlin en ruines, c’était le berceau de Christa, si vous me pardonnez le jeu de mots. Elle disait que tous ses rêves la ramenaient à Berlin, et c’est là qu’elle a donné son ultime concert. J’imagine que, pour elle, il y avait quelque chose de rassurant dans le fait de rester mentalement immergée dans cette atmosphère post-apocalyptique. Puis elle est allemande, et son identité d’Allemande, un temps refoulée, lui a été révélée très fortement, par contraste, lors de son exil new-yorkais. Et l’histoire de l’Allemagne, au XXe siècle, est tout de même un peu gouvernée par la décadence, la guerre, la ruine, le macabre, la mort… Le romantisme des ruines, de toute façon, c’est très allemand, on le sait depuis Caspar David Friedrich.

Nourris par le romantisme anglais et germanique, les albums de Nico se nourrissent de références médiévales, alchimiques, païennes, cosmiques. Ils forment une sorte d’art total, et il semble au bout du compte assez logique que Nico se soit essayé un peu à tout. Votre livre met en avant cette dimension « musique visuelle », associant l’ocre et le feu à Desertshore ou l’air et le crépuscule à The Marble Index. Pourtant, derrière ces compositions oniriques se cache souvent l’autobiographique. Quelles ont été vos méthodes de travail pour arriver à percer le mystère de textes qui peuvent parfois paraître hermétiques?

Dans Nico in Camera, j’avais mis l’accent sur le caractère ésotérique, hermétique justement, des textes de Nico. J’ai eu envie d’écrire ce nouveau livre parce qu’en vingt ans, j’avais eu le temps d’appréhender ces poèmes sous d’autres angles, en recourant à des analyses de type plus universitaire. D’autant que depuis, l’intégralité de son œuvre écrit avait été enfin publié par Daniel Mallerin dans le recueil Cible mouvante, que j’avais eu l’honneur de commenter. Mes méthodes de travail ont été on ne peut plus classiques, très formelles : démontage des textes, étude des assonances, des allitérations, des rimes, des rythmes, identification des références bibliques, romantiques… Même si elle a quitté l’école à treize ans, Nico a ce fonds de culture classique, gréco-latine et judéo-chrétienne, qui était encore commun aux Européens du XXe siècle, et qui devient de plus en plus étranger aux nouvelles générations. En outre, cela fait plus de trente ans que j’écoute Nico, que sa musique et ses textes m’accompagnent, et que j’accumule des interviews, des écrits la concernant. Si je l’ai peu connue, je crois pouvoir dire que je connais son œuvre par cœur. J’ai bien évidemment relu la biographie de Richard Witts, l’autobiographie d’Ari, ainsi que le touchant témoignage de James Young, son pianiste, Songs They Never Play On The Radio, qu’il faudrait publier en français, car c’est une œuvre littéraire extrêmement bien écrite, souvent très drôle, et le meilleur livre rock que j’aie jamais lu (si un éditeur est intéressé, je me ferai un plaisir de le traduire). Autant dire que je disposais de tous les outils pour élaborer sur l’œuvre poétique de Nico un commentaire cohérent.

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En quoi écrire sur Nico vous a enrichi sur le plan personnel? Avez-vous d’autres projets d’écriture en chantier?

J’écris régulièrement sur Nico depuis plus de trente ans. Adolescent, je faisais d’elle l’héroïne de nouvelles fantastiques inspirées de son univers, que je lui offrais lorsque je la voyais. Ecrire sur elle aujourd’hui m’a permis de ramener mon passé dans mon présent — une expression qu’elle utilisait pour justifier sa reprise, en 1985, de « My Funny Valentine », une chanson qu’elle interprétait vingt ans plus tôt dans les cabarets new-yorkais. J’aime à penser que je me suis lancé dans une entreprise de résurrection — d’où la scène finale du livre —, que j’ai essayé de la ressusciter elle, mais aussi moi-même, celui que j’étais dans les années quatre-vingt, adolescent en noir passionné de cold wave, de Sisters of Mercy, de Kensington Market, de Londres. Je suis parti à la recherche du temps perdu, et je l’ai retrouvé en plongeant dans la musique, les textes et la vie de Nico. Cela m’a aussi permis de mieux connaître Wordsworth, les romantiques anglais. Nico femme fatale est mon premier livre publié de manière professionnelle, et je trouve que c’est un juste retour, parce qu’elle a été non seulement mon premier vrai sujet, mais pratiquement ma première lectrice. Je suis dans ma quarante-neuvième année : j’ai l’âge qu’elle avait lorsqu’elle est morte. Il m’intéressait aussi d’écrire sur elle de ce point de vue.

Il y a beaucoup de choses en chantier. Des nouvelles, un roman que j’essaie d’assembler autour de ces années-là, du Londres de la cold wave. Difficile de parler de ce qui n’est ni terminé ni publié.

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