New Model Army – Interview (Pt. 2)

22 Fév 17 New Model Army – Interview (Pt. 2)

Deuxième partie de notre interview avec Justin Sullivan au sujet du dernier album de New Model Army Winter, de la très belle bande dessinée qui l’accompagne, de l’évolution du groupe, de l’attitude punk… Mais aussi de FIP (oui, la station de radio), des mérites comparés des musiques américaines et britanniques, ou de la créativité musicale dans la région du Sahara ! Passionnant Justin, qui évoque également sa connexion avec Noir Désir et Détroit…

 

Obsküre : Parle-moi de la bande dessinée qui accompagne l’album…

Justin Sullivan : Nous sommes très heureux de notre longue collaboration avec Joolz pour tous nos visuels. C’est vraiment la meilleure artiste que nous connaissons pour le design des albums. La pochette de Winter est d’ailleurs magnifique. En fait, nous avons volé cette image ! Joolz sort elle-même un album solo, Crow, avec le compositeur Henning Nugel, qui joue du violon et a réalisé certains arrangements sur Winter. L’album de Joolz est superbe, il devait sortir avant le nôtre mais finalement c’est l’inverse. Elle nous a présenté plusieurs projets pour Winter, puis nous avons vu l’une de ses compositions pour Crow, et nous avons adoré (rires) ! Comme elle est très généreuse, elle nous en a fait cadeau.

En ce qui concerne la bande dessinée nous avons découvert ce jeune artiste, Matt Huynh, sur Internet. Il ne connaissait pas vraiment New Model Army… Ce qui est intéressant, c’est qu’il est le fils de Boat People vietnamiens qui ont réussi à atteindre l’Australie. Il est donc australien, mais vit à New York, et s’intéresse beaucoup à la question des réfugiés. Il a utilisé trois chansons, « Die trying », « Devil » et « Winter » qu’il a reliées au sein d’une narration. Je trouve que beaucoup de bandes dessinées manquent d’énergie ; son travail en revanche dégage beaucoup d’énergie. Nombre de bandes dessinées ont par ailleurs des thèmes horrifiques, ce qui se reflète en détail dans les dessins. Mais lui par contre est très humain. Les femmes des bandes dessinées sont souvent hypersexuées – ce n’est pas le cas dans son univers.

J’adore le travail de Matt. Son style évoque la calligraphie ; cela s’appelle du sumi e, du dessin à l’encre. Il y a tant d’énergie dans son travail, comme dans notre musique en fait… Ses dessins sont magnifiques. Il nous avait dit qu’il avait très peu de temps, et qu’il pouvait éventuellement superviser trois autres artistes qui auraient exécuté les dessins. Il nous a envoyé des exemples de leur travail, mais nous lui avons répondu : « Non, c’est toi que nous voulons ». Et il a réussi à le faire. Je trouve que ses œuvres ont un très fort pouvoir émotionnel. Il a un vrai sens de l’humain.

 

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Pourquoi avoir choisi des images du Faust de F.W. Murnau la vidéo du single « Devil » ?

Toby (Tobias Unterberg, qui apparaît sur beaucoup de nos disques, il joue du violoncelle sur « Devil ») est un vieil ami, il fait partie d’un groupe est-allemand, The Inchtabokatables. J’avais produit un de leurs disques, il y a des années, et nous sommes devenus amis. Je me trouvais dans son appartement à Berlin alors qu’il travaillait sur un projet d’accompagnement musical en direct sur le Faust de Murnau. Il avait déjà écrit la partition et nous avons regardé le film ensemble – il est magnifique… J’ai ensuite pensé qu’il fallait faire quelque chose de différent pour la vidéo de « Devil », et il s’agit en fait de la même histoire : la chanson comme le film évoquent le diable. C’est Dean (N.D.L.R. : Dean White) qui a créé le montage pour la vidéo, en six heures seulement, au cours d’un voyage en bus vers l’Allemagne. Et ça fonctionne vraiment bien.

 

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Certaines personnes vous posent fréquemment des questions relatives au passé du groupe. New Model Army est pourtant ancré dans le présent, toujours en évolution. Comment gérez-vous ces constantes références à votre passé, même s’il est glorieux ?

Ce n’est pas si difficile… Nous n’avons jamais permis qu’une de nos chansons éclipse le groupe. Quand une chanson menaçait de le faire – en Angleterre, cela a été le cas avec « Vengeance ». Nous avons donc arrêté de la jouer sur scène ! Puis, le phénomène s’est reproduit avec « 51st State », et en Allemagne avec « Vagabonds ». Là aussi nous avons arrêté de les jouer live.

Nous n’avons jamais dit publiquement que nous ne les jouerions pas, nous avons tout simplement arrêté de le faire. Nous ne laisserons jamais une chanson devenir plus célèbre que le groupe lui-même. De temps en temps, on nous propose énormément d’argent pour faire des tournées du type « Thunder and Consolation revisited » ; tous les groupes font ce genre de choses. Mais ça ne nous intéresse pas. Apparemment, beaucoup voudraient nous voir sur scène dans ce contexte, mais ce qu’ils veulent ne nous intéresse pas, nous n’essayons pas de plaire au public à tout prix !

Une autre chose importante… Les gens admirent le fait que notre inspiration ne se soit pas tarie ; c’est en partie dû au fait qu’un nouveau membre apparaît tous les cinq ou dix ans. Quand une nouvelle personnalité intègre le groupe, les relations se modifient. Toutes les dynamiques changent. Il ne s’agit pas du « petit nouveau » d’un côté, et du reste du groupe qui reste immuable.

Car nous fonctionnons toujours comme un groupe ! Comme je suis le seul membre originel, les gens pensent que New Model Army c’est moi avec d’autres musiciens autour. Mais nous sommes un véritable groupe, nous nous disputons toujours comme un groupe, et je n’ai pas toujours le dernier mot ! Mais à chaque fois qu’un nouveau membre arrive, c’est comme s’il s’agissait d’un nouveau groupe. Je ne peux pas imaginer évoluier en tant que groupe pendant trente-cinq ans avec les quatre ou cinq mêmes personnes, comme U2 par exemple. Car on s’aperçoit assez vite qu’il y a des questions sur lesquelles on est en conflit ; donc, on les évite. Ainsi, on restreint de plus en plus le cercle de que l’on peut développer ensemble. Mais dans notre cas, dès qu’un nouveau membre arrive, tout est nouveau, tout est ouvert. On peut entendre cela sur Between Dog and Wolf ou même sur Winter. Par exemple, quand Marshall (N.D.L.R. : le guitariste Marshall Gill) est arrivé. Je pense que c’est positif pour nous.

 

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Tous les groupes issus du mouvement punk comme nous ont une sorte d’instinct : si les gens veulent quelque chose, NE LE FAIS PAS !! Donne-leur le contraire, par principe ! Tous les musiciens qui ont été membres de New Model Army, toutes ces personnalités fonctionnent un peu comme ça. Même ceux qui sont trop jeunes pour avoir été punks ; par exemple, je crois que Ceri est né le jour où nous avons sorti The Ghost of Cain (rires) ! Mais il possède ce même type d’attitude : « Qu’ils aillent se faire voir, on fait les choses à notre manière ! »

Quelqu’un est venu nous voir à Budapest il y a environ deux ans ; il était très en colère parce que nous n’avions pas joué ses chansons préférées parmi les anciennes. Il nous a dit : « Vous méritez que votre business faille faillite, car vous ne donnez pas aux clients ce qu’ils désirent. » J’ai répondu : « Mais nous ne sommes pas un business… » Nous ne sommes pas là pour donner aux gens ce qu’ils veulent et pour faire de l’argent ; pas du tout. En ce qui concerne l’argent, je regarde dans mon frigo : il y a des provisions à l’intérieur, c’est tout ce qui m’importe. En outre, nous vivons à Bradford, où les prix sont très bas. Personne n’a envie d’aller à Bradford, pour tout un tas de raisons… Pourtant la région est très belle. La ville se trouve à 25 km du cadre de Wuthering Heights d’Emily Brontë, c’est ce type de paysage, magnifique. La ville est située dans une cuvette, et elle est entourée de ces landes. Il est très facile de sortir de la ville et d’atterrir en pleine campagne. Bradford est une ville pauvre, et tout y est très bon marché. Nous n’avons pas à nous faire du souci pour le loyer, etc. Quand on vit à Paris, il faut gagner beaucoup d’argent simplement pour vivre. À Bradford, il est facile de vivre avec très peu de moyens.

 

Justement, aujourd’hui est-il facile pour vous de vivre en tant que groupe totalement indépendant ? Car vous êtes un exemple, vous ne faites pas de compromis artistiques.

C’est parfois un peu compliqué, mais nous sommes toujours là ! Je pense qu’il est aujourd’hui beaucoup plus difficile de débuter dans la musique. New Model Army possède un nom, une réputation. La plupart des fans qui voulaient rester figés dans les années quatre-vingt se sont maintenant éloignés. Ceux qui nous suivent toujours sont extrêmement loyaux et comprennent que nous voulons prendre d’autres directions. Et nous avons la chance que ces fans soient assez nombreux pour nous permettre de continuer.

En France, nous étions perçus au départ comme un groupe punk, puis dans les années quatre-vingt comme un potentiel « nouveau U2 »… Comme nous ne sommes finalement pas devenus les nouveaux U2, nous avons cessé d’être intéressants (rires) ! Je ne sais pas vraiment ce qui s’est passé en France. Par exemple, en Europe centrale, nous avons plus de succès à Budapest qu’à Prague. Prague est une ville très sophistiquée, très jazz, un peu comme Paris… Budapest est une ville âpre, un peu comme les villes allemandes. Mais j’ai toujours pensé que nous étions par certains côtés des compagnons de route de Noir Désir, même si nous ne faisons pas le même genre de musique.

 

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Et il y a cette culture française, cette culture de la langue française, qui n’existe pas vraiment de cette manière dans d’autres pays. Il s’agit d’un certain protectionnisme, qui a je pense des côtés positifs et négatifs – mais il est globalement positif. Ma station de radio préférée au niveau mondial, c’est FIP, et j’aimerais beaucoup que nous y soyons programmés ! Ce n’est pas le cas, mais c’est mon ambition ! Si tu connais quelqu’un chez FIP (rires) … Certaines de nos chansons pourraient vraiment passer sur cette radio. Par exemple, « Born feral » serait parfaite ! On y entend peu de rock de ce type pourtant. Et 40% des chansons doivent être en français, ce que je comprends. Le cinéma français est également protégé par la loi – la France possède une industrie du cinéma fantastique. Vous faites des films magnifiques.

 

D’une certaine manière, la France est riche de son cinéma, et la Grande-Bretagne de ses musiques…

Oui, dans un sens. Mais la Grande-Bretagne est aussi une sorte de rampe de lancement des valeurs américaines en Europe, les bonnes comme les mauvaises. Dans le négatif, il y a tous ces trucs comme la junk food, les magasins ouverts vingt-quatre heures sur vingt-quatre, qui apparaissent d’abord en Grande-Bretagne et ensuite seulement sur le continent. Le côté positif, c’est la musique, tout ce qui est issu de la soul, etc. Ce sont mes premières racines musicales – je n’ai jamais vraiment aimé le rock. Les autres membres du groupe sont plus des rockers. Moi, je suis à l’origine un soul guy.

Il me semble qu’actuellement, la musique la plus passionnante est surtout basée au Mali. Tout ce qui se passe autour du désert du Sahara, de l’Égypte jusqu’au Niger et au Maroc. Il y a beaucoup de versions différentes ; ces musiciens empruntent des éléments arabes, africains… Et on trouve une concentration particulière de ces influences au Mali.

Quant aux États-Unis et à la Grande-Bretagne, je pense que la musique britannique peut être plus inventive, mais qu’elle s’éloigne parfois trop de ses racines. Au contraire, la musique américaine est plus fidèle aux racines et plus soulful, mais manque souvent d’inventivité.

Quant à la musique française, elle est totalement différente. Mais prenons par exemple Noir Désir ou Détroit, c’est du rock, qui possède des côtés un peu anglais, un peu américains, mais aussi très français. Noir Désir est vraiment l’un de mes groupes préférés. Détroit également ; je pense que nous devrions à nouveau jouer ensemble…

 

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