New Model Army – Interview (Pt. 1)

06 Jan 17 New Model Army – Interview (Pt. 1)

Trente-sept ans après sa formation, New Model Army reste un groupe atypique, brillant et d’une remarquable intégrité. Le dernier album Winter, brut et urgent, dévoile de plus subtiles qualités au fil des écoutes successives. Nous avons rencontré Justin Sullivan avant la récente tournée européenne de NMA. Une entrevue marquée par l’intelligence, le charisme, la chaleur humaine de Justin.

 

 

Tu as dit je crois que le nouvel album était plus agressif, moins policé, et qu’il s’agissait davantage d’un album de groupe. Quel était votre état d’esprit lors de l’écriture ?

Je pense que lorsqu’on a réalisé une œuvre particulière, on cherche ensuite à faire tout à fait le contraire. Pour Between Dog and Wolf nous avons réalisé quelque chose que nous n’avions jamais tenté auparavant : construire un album, comme on construirait une cathédrale, et créer quelque chose de magnifique, avec des sons extrêmement chers, un mixage somptueux… En fait, c’est Michael (N.D.L.R. : le batteur Michael Dean) et moi qui avions construit cet album. Personne d’autre ne savait ce que nous étions en train de faire. Nous utilisions des fragments que nous réassemblions… Les autres membres du groupe jouaient, mais ils n’étaient pas vraiment au fait du processus global. Michael et moi avions une vision précise. Nous avons contacté le producteur Joe Barresi, qui a créé ce très beau son : nous avons procédé de la même façon avec Between Wine and Blood.

Je pense que nous avons assez bien réussi à matérialiser notre vision sur Between Dog and Wolf, mais ensuite, nous avons voulu aller totalement à l’opposé. Je pense que c’est une réaction naturelle. Pour Winter, l’idée était donc qu’il semble avoir été enregistré dans un local minuscule, par un groupe au son très puissant. Tout est resserré, beaucoup plus intense sur le plan émotionnel, et peut-être plus difficile à écouter…

 

Oui, il faut plusieurs écoutes pour s’imprégner de Winter. « Beginning », par exemple, est une chanson plutôt épique, qui devient de plus en plus puissante…

Quelqu’un m’a dit : « Oh, plus personne ne s’intéresse au format album, personne n’a le temps d’écouter des chansons longues, qui mettent du temps à se développer… » Mais c’est faux ! Il suffit de penser aux séries télévisées : les scénaristes y développent lentement leurs personnages, et elles ont beaucoup de succès. En fait, les gens aiment se plonger dans ce genre de processus. Nous nous sommes donc mis à créer des disques qui soient de véritables albums ; c’est le cas de Between Dog and Wolf et de Winter. On s’y plonge, et ils se développent lentement. En ouvrant l’album avec ce morceau, « Beginning », c’est comme si nous disions : « OK, si vous voulez un tube instantané, vous êtes au mauvais endroit ! Il vous faut être patient et entrer dans l’univers du disque. » À mon sens, c’était la meilleure façon de commencer ce disque.

 

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Quelles ont été vos sources d’inspiration pour Winter ? En ce qui concerne les textes, il semble y avoir plusieurs thèmes différents : les réfugiés par exemple. Tu écris souvent sur la société au sens large, même si ce n’est pas forcément un concept central…

En fait, à chaque fois que nous sortons un album, les gens disent : « Oh, c’est un disque politique, qui évoque la société » ; ils ne se rendent pas compte que la moitié des morceaux fait référence à des relations de couple.

Il est si facile d’écrire, de broder à propos de paroles… Ainsi, ils relèvent des idées, des thèmes relatifs à notre société, et ils oublient tous les autres textes. En fait, nous travaillons chanson par chanson. J’écris sur beaucoup de choses différentes, parfois sur des gens, occasionnellement sur moi-même (mais pas très souvent !), parfois sur ce qui se passe dans le monde, ou à partir d’histoires que j’ai entendues… Concernant les textes, nous n’élaborons pas de thèmes précis pour chaque album. Cela peut être le cas pour la musique, par contre. Il y a ainsi un équilibre au niveau des paroles : des chansons à caractère personnel, et oui – plusieurs morceaux qui évoquent le problème des réfugiés.

Mais j’ai presque voulu éviter de les écrire, car nous avons déjà abordé ce sujet auparavant, dès l’époque de « Higher Wall », ensuite sur « Another imperial Day ». Mais je me rends souvent à Paris, car ma compagne vit ici, et je passe à chaque fois devant la Jungle de Calais. J’en vois le démantèlement, puis la reconstitution, puis la destruction, etc., sans arrêt. Il s’agit de la première chanson que j’ai écrite pour cet album, d’une manière assez conventionnelle, celle d’un auteur-compositeur-interprète. Je me suis assis avec une guitare : voici les paroles, voici les lignes de guitares, c’est fait !

Nous ne travaillons pas comme ça la plupart du temps. Nous avons un placard où il est indiqué : « Idées musicales ». Nous y déposons des riffs de basse, les jams, des accords, des mélodies et des percussions – surtout des percussions. Il y a un autre placard : « Thèmes sur lesquels je souhaite écrire ». Quand nous commençons l’écriture d’un album, si les placards sont pleins, le processus est assez facile, car il suffit de développer certaines idées. Il y en a tant que si nous tombons en panne d’inspiration, nous y piochons une nouvelle idée. Et ainsi, ta tête se remplit graduellement de musique. Surtout en ce qui concerne les percussions – nous commençons souvent par la batterie. En particulier pour Between Dog and Wolf : nous avons enregistré des percussions pendant une semaine entière, au début de l’écriture, avant même d’avoir créé la moitié des chansons. En fait, nous avons élaboré les chansons autour des percussions ; nous avons procédé ainsi à plusieurs reprises. Les gens me demandent : « Comment pouvez-vous écrire des chansons sur une base de percussions ? » Je réponds : « C’est si naturel pour New Model Army ! »

 

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Évidemment, beaucoup de journalistes vont surtout te poser des questions sur la facette politique de New Model Army. Je sais qu’un certain nombre de chansons évoquent des thèmes bien plus personnels. Mais la situation au sein de notre société est actuellement si sombre, avec toutes les guerres occidentales et ce qu’elles entraînent…

L’album a été écrit tout au long de l’année dernière, et nous avons terminé en février-mars 2016. Je l’ai laissé de côté pendant un moment, puis je l’ai réécouté le lendemain du vote sur le Brexit… Et je me suis dit « Ah, c’est le son qui correspond à ce moment. » Il y a même des paroles comme « I was out the door before I had a chance to think « My God what have I done ? » (N.D.L.R. : « Weak and strong »)… Hors d’Angleterre on ne pouvait peut-être pas s’en rendre compte, mais je savais ce qui allait se passer. Dès qu’ils ont parlé de référendum, j’ai pensé « Oh non, c’est une mauvaise idée ! » Les référendums sont l’outil favori des démagogues ; Hitler en a fait quatre. Ils les adorent…  Et tout le monde s’exclame : « Le Brexit, mais que s’est-il passé ? » Le morceau « Burn the Castle » y fait référence : demandez aux gens « Qu’en pensez-vous ? » et ils vont se mettre à hurler « Whaaaaaaaaaa ! » Ça se limite à cela. Nous vivons des moments terrifiants. Mais il y a aussi sur le disque des passages plus… Par exemple pour « Winter » – je crois que c’est la deuxième ou troisième chanson que nous avons écrite. J’avais lu cette expression quelque part, et je l’ai empruntée : « The age of consequence ». Mais c’est la formule exacte. C’est presque comme si nous avions chanté cela depuis longtemps, « The age of consequence is coming » – et maintenant il est bien là, il commence. « I fear the age of consequence and I wish that it was over / Bring me the winter » Comme si nous avions longtemps évoqué l’approche de cet âge, et que nous parlions maintenant de ce qui se passe de l’autre côté. « Bring me the winter. »

Il y a également  une autre chanson, « Eyes get used to the Darkness ». Elle finit sur ces mots : « And maybe out beyond the blackest storms, we’ll see the furthest stars ». C’est comme un instant d’espoir, qui existerait au-delà.

Mais nous ne réfléchissons pas à des thèmes précis quand nous écrivons. Nous créons spontanément. Avant la sortie de l’album, j’ai fait une semaine d’interviews en Allemagne. Presque toujours, la première question était : « À votre avis, que vont penser les fans de ce disque ? » Je répondais que je n’en avais aucune idée, et que cela m’importait peu. C’est la même chose quand nous écrivons, nous ne réfléchissons pas à ce que les gens vont penser, mais à ce que nous voulons. C’est étrange quand les gens disent que nous sommes très proches de notre public… Nous le sommes, d’une certaine façon, mais nous n’essayons jamais de lui plaire. C’est peut-être pour cette raison que les gens continuent à nous suivre : nous n’essayons jamais de plaire à qui que ce soit. Nous essayons simplement de créer quelque chose que nous puissions considérer comme excellent.

 

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Oui… Je me rappelle la polémique entre certains fans lorsque Between Dog and Wolf est sorti. Votre fanbase est extrêmement dévouée, mais lorsqu’un groupe devient « culte », comme dans le cas de New Model Army, certains « hardcore fans » se persuadent que le groupe leur appartient.

C’est vrai. Nous avons toujours été très clairs à ce sujet : si les fans veulent être proches de nous, s’ils veulent nous suivre, aucun problème – mais nous ne leur appartenons pas. C’est très important. Nous ne pensons jamais aux fans quand nous créons un disque ; jamais. Nous essayons simplement de faire quelque chose que nous pensons être bon, sans essayer de plaire à quiconque. Certains fans avaient trouvé Between Dog and Wolf trop doux, mais ont adoré Winter. D’autres avaient adoré Between Dog and Wolf mais ne sont pas si enthousiastes en ce qui concerne Winter !

En fait, la plupart des gens semblent aimer Winter. Le consensus est peut-être même plus important que pour Dog and Wolf. Quand on commence à écrire, on doit absolument se dire que l’on va concevoir la meilleure œuvre jamais créée – sinon, ce n’est pas la peine d’essayer. Mais pendant le processus de création d’un disque, je passe toujours par les mêmes phases. D’abord, je trouve les morceaux super ; puis je les trouve OK, ensuite, je me dis que ça ne fonctionne pas tout à fait, et enfin, que c’est de la merde… Vraiment de la merde !! À la fin de l’écriture, je suis persuadé que tout est mauvais. Heureusement, je ne travaille pas seul ; je suis entouré de gens qui me connaissent bien. Dans ce sens, Michael a toujours été extrêmement important. J’ai avec lui le même type de relation que celle qui me liait à Robert, peut-être même une meilleure relation.

 

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Je pense que les batteurs font de bons producteurs, car dès le début ils doivent jongler avec de nombreux sons différents. C’est ce que j’ai observé avec Michael et Robert (N.D.L.R. : le batteur Robert Heaton, qui dut quitter NMA pour raisons de santé en 1998, et qui est décédé en 2004), tous deux d’excellents producteurs. Les batteurs sont aussi des gens très patients. Ils écoutent, et ils réfléchissent. J’ai vraiment besoin de travailler avec de telles personnalités, car je n’écoute pas vraiment : j’imagine. Je suis assez bon à cela – le fait d’imaginer, d’inventer. Mais parfois, je découvre que ce que j’ai imaginé n’est pas du tout ce qui a été enregistré. Je l’avais seulement imaginé ! Et en fait, ce qui a été capté est médiocre. J’avais projeté ce que je ressentais sur la musique, mais ces émotions ne figuraient pas dans la musique enregistrée. J’ai donc besoin de travailler avec des gens qui ont de l’écoute et qui réfléchissent. Michael est parfait pour cela. Les autres membres du groupe également, Marshall, Ceri et Dean, tous écoutent, réfléchissent et apportent des idées.

Pour Between Dog and Wolf nous sommes revenus à l’enregistrement sur bande magnétique. C’est très important ; rien ne sonne aussi bien qu’un enregistrement sur bande. Le son est tout simplement bien meilleur. De nombreux programmes informatiques sont présentés comme ayant exactement la même qualité qu’une bande magnétique, mais ce n’est pas le cas. Nous avons donc redécouvert la bande magnétique sur Dog and Wolf. Puis, nous avons récemment découvert un studio à Leeds, non loin de Bradford où nous vivons. C’est un studio un peu punk-rock, tenu par deux jeunes gars. Il est bourré de vieux matériel, de vieux magnétos, mais contrairement à la plupart des studios punks, tout fonctionne (rires) ! Les deux propriétaires sont musiciens, ce sont d’excellents ingénieurs du son et producteurs. Lee (N.D.L.R. : Lee Smith, l’un des responsables du studio Greenmount, Leeds) a effectué le mixage. Lee est bassiste, c’est évident à l’écoute de l’album car la basse est l’élément dominant du mixage. Mais j’aime ce résultat, il convient parfaitement à New Model Army. Ces deux gars avaient la même idée que nous : faire quelque chose d’assez agressif et immédiat, à l’opposé de Dog and Wolf qui avait un gros son, avec beaucoup de réverb et d’écho. Winter, c’est plutôt : « tout est ici ».

(A suivre)

 

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