Nehl Aelin – interview (juin 2012)

22 Juin 12 Nehl Aelin – interview (juin 2012)

Porteuse d’un onirisme atypique dans le paysage musical français, Nehl Aelin a sorti un nouvel album sur Danse Macabre. Il a été produit par le réalisateur Jean-Pierre Jeunet, oui (Alien – La Résurrection, La Cité des Enfants perdus, Delicatessen, Le fabuleux Destin d’Amélie Poulain, Un long Dimanche de Fiançailles…), et ce Monde Saha (c’est le titre du disque de Nehl) nous a fatalement intrigués. La jeune femme a essayé de nous éclairer, mais les rêves ne se déchiffrent pas comme ça. Heureusement, elle a une bonne lanterne.

Obsküre Magazine : Quel est ce Monde Saha ?
Nehl Aelin :
Il existe en toute chose une dualité inhérente : Le Monde Saha est à l’image de cette dualité. Il peut être le monde dans lequel nous vivons, empli de difficultés que nous devons surmonter. « Saha » signifie d’ailleurs en sanskrit « Endurance » et « Persévérance ». Ce même monde peut devenir, grâce à notre persévérance dans la compréhension de nous-mêmes et des autres, un monde de béatitude, le Monde Saha.

Comment as-tu abordé le découpage de l’album en sous-parties ? Cela correspond-il à un scénario, une symbolique ?
Effectivement, Le Monde Saha est un concept album qui évoque les différentes étapes émotionnelles pour atteindre la béatitude. « L’Enfer Avichi » et ses passions trompeuses nous plongent dans un univers douloureux qui nécessite une grande force morale pour le surmonter : la perte d’un être cher, la stérilité, le mensonge, la perte de sa propre identité, la violence conjugale… tant de thématiques que des amis m’ont inspirées, de par leurs histoires personnelles. C’est ma façon de leur rendre hommage.
L’auditeur voyage ensuite vers des horizons paisibles aux senteurs d’Orient, avec des textes japonais bouddhistes : « Fleur de Lotus » symbolise le processus de réflexion sur soi et sur la compréhension des autres. En se connaissant soi-même et en étant en harmonie avec les autres, alors le Monde Saha, monde de douleurs, devient un monde paisible. Ce qui nous amène vers la dernière partie, Les quatre incommensurables, nous entraînant vers l’univers du manga et du dessin animé, et terminer l’album dans l’euphorie !

Un titre s’appelle « Je hais les Araignées ». Robert Smith avait aussi du mal avec elles, je me rappelle… mais les hais-tu pour de vrai ?
Tout dépend de leurs dimensions ! Tout ce qui est décrit dans la chanson est du domaine du vécu. Il est vrai que s’il s’agit d’une toute petite bébête, je ne vais pas sauter au plafond non plus. Hier encore, je m’ébahissais devant la capacité d’une petite araignée à faire sa toile, attendre patiemment qu’une proie arrive et ensuite, en quelques secondes, se préparer son garde-manger ! Mais en même temps, JE NE PEUX PAS LES SUPPORTER !

La pop heavenly ou l’électro européenne, voire hexagonale, se nourrit régulièrement des champs culturels asiatiques. Olen’K en a été un exemple avec le deuxième album The floating World. Qu’est-ce qui t’attire vers ces contrées ? As-tu concrètement éprouvé une relation de vie avec les pays d’Asie ou cela ne ressort-il que d’une sensibilité pour ces cultures, voire un fantasme ?
Je ne peux faire de musique sans me nourrir des cultures du monde, c’est un besoin musical. Je me sens comme vide si je n’ai pas découvert un nouvel artiste, un nouveau style, j’ai besoin de « sang neuf » ! La musique traditionnelle japonaise en a fait partie, mais aussi les musiques de films et mangas. Je découvre régulièrement dans les musiques dîtes « du monde » des perles, mais aussi dans la musique classique et le jazz. Cette ouverture au monde fait partie de moi, et je ne pourrais faire de musique sans elle.

De quelle manière s’est noué le lien avec Jean-Pierre Jeunet pour la production de cet album ? Son rôle est-il une conséquence de la rencontre ou existe-t-il un lien ancien (amitié, famille) entre vous ?
Ma rencontre avec Jean-Pierre Jeunet s’est faite d’une manière très simple : je lui ai envoyé mon second album Ghost of a Child pour lui proposer une collaboration. Il l’a aimé, nous nous sommes rencontrés, et il m’a proposé de m’aider pour la production du prochain album. C’est simple comme bonjour ! Je me sens très proche de son univers cinématographique, et j’espère avoir un jour l’occasion de travailler avec lui.

A quel point Jeunet s’est-il impliqué dans la définition du Monde Saha ? A-t-il eu un poids sur l’orientation artistique pure ou s’agit-il principalement de confiance et du soutien financier qui va avec ?
C’est une production dénuée d’intérêt financier : il est producteur par soutien envers ma musique, parce qu’il l’a appréciée ainsi. En aucun cas il n’a voulu intervenir sur l’orientation artistique de cet album, mon label Danse Macabre non plus d’ailleurs. Il est important pour moi de garder ma liberté.

L’onirisme de ta musique naît-il dans une dimension collective ou gardes-tu emprise ? Guides-tu à un degré fort tes musiciens vers la forme finale à donner aux titres ?
En studio, je suis seule pour l’écriture des morceaux. J’utilise notamment des programmations électroniques pour les rythmiques ; Alban Aupert, à la batterie sur deux chansons, a enregistré ses parties avec pour support les programmations que j’avais écrites, avec sa patte de musicien. Pour la basse et le violoncelle, les musiciens sont restés fidèles à leur partition. Je m’occupe de l’enregistrement de tous les autres instruments, ainsi que du mixage. En live, les musiciens donnent vie à ces chansons, associant leur créativité aux structures existantes.

Les enveloppes délicates qui font le charme de ta musique restent dans des volumes retenus, poétiques. Quelle est ta relation avec l’idée de volume en musique ? Refrènes-tu parfois une tendance à l’épaisseur ou devons nous considérer que Le Monde Saha traduit une nature ?
Je pense qu’il s’agit plus de style que de nature, car je suis loin d’être une personne « retenue » ! Je pense aussi qu’en studio, il est difficile de transmettre l’énergie qu’on peut trouver lors des concerts, à moins de faire des prises « live ». D’autre part, j’aime amener des subtilités dans le mixage, des éléments que l’on n’avait pas entendus aux premières écoutes. C’est le côté « secret » de ma nature !

Comptes-tu développer une scénographie/prestation live prolongée autour du Monde Saha ou penses-tu déjà à la suite à donner à cet album ?
J’espère bien avoir l’occasion de présenter ce Monde Saha lors de nombreuses prestations live, bien sûr ! Aussi, des titres du premier et du second album sont adaptés avec mes musiciens pour le live, donnant un côté plus « rock » aux chansons. Je souhaite aller plus loin, en mélangeant en live des programmations électroniques avec batterie acoustique, ajouter plus de scénographie, amener des moments d’improvisation sonore, mais tout ceci prend beaucoup de temps ! Je ne me suis pas encore plongée dans les compositions du futur album : je termine actuellement ma formation de musicienne intervenante, je vais donc pouvoir me remettre à l’écriture très bientôt, en m’inspirant de nouveaux horizons musicaux.

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