My Lover The Killer (Lydia Lunch & Marc Hurtado) – Bonus Interview Obsküre Magazine # 27

10 Mar 16 My Lover The Killer (Lydia Lunch & Marc Hurtado) – Bonus Interview Obsküre Magazine # 27

Supplément de notre entretien avec Marc Hurtado autour du projet qu’il a lancé avec l’icône Lydia Lunch, My Lover The Killer. L’album, à paraître en avril chez Munster Records, est de son aveu « une rumination sur les effets effrayants d’un amour malade qui échappe à tout contrôle et les vestiges envoûtants d’un amant qui rode toujours outre-tombe ». Périple en zones troubles et obscures.

Crédits photographiques : Sébastien Greppo.

ObsküreMag : Je sais que Lydia est quelqu’un qui répète peu. Comment avez-vous travaillé ensemble pour cet album? Musicalement, c’est un vrai plaisir de la voir reprendre son jeu si singulier à la guitare. De ton côté, tu t’aventures dans des styles auxquels tu ne nous avais pas habitués comme le blues noir par exemple (« Nursing Damage Junkies », « Ghost Town »). Au bout du compte, l’album sonne beaucoup plus « instrumenté » que tout ce que tu as fait auparavant, qui était soit dominé par l’électronique soit par des sonorités proches de la musique concrète, du field recording ou de l’électro-acoustique. Est-ce que My Lover The Killer a été l’opportunité de t’aventurer dans des nouveaux territoires et qu’en as-tu retiré?
Marc Hurtado : Lydia tout comme moi est quelqu’un qui travaille énormément, sur ce projet nous avons mis de côté l’analyse de notre travail pour favoriser une action rapide, fondamentale, naturelle et surtout magique. Le mystère, autant dans sa conception que dans son résultat, devait nous rester tout entier pour garder sa force de séduction. La composition de cet album s’est réalisée très simplement, sans répétition, sans hésitation dans une urgence quasiment vitale dès l’annonce du meurtre.
Pour ce qui est des instruments, j’ai tout de suite demandé à Lydia si elle pouvait jouer de la guitare sur certains titres, je trouvais que les plaintes qu’elle arrivait à sortir avec sa guitare étaient extrêmement proches de cris de douleur ou de pleurs d’enfants. Depuis Teenage Jesus j’adore la façon de jouer de la guitare de Lydia.
Pour ce qui concerne ma musique, j’ai eu dès le départ, avant même le meurtre, l’envie de réaliser une sorte de bande son de « film noir » mélangée à des sonorités industrielles, une sorte de son qui ressemble à la vibration magnétique d’une ville qui brille de loin dans la nuit.
La vapeur, le danger, la lenteur, la puissance érotique, le sang, la douleur, la mort devaient transpirer de cette musique et c’est sous la forme de ce faux « jazz américain » que je voyais la bande son de ce film, imaginaire à ses début et qui malheureusement devint réalité par la suite.
A mes yeux cette musique n’est différente que dans la forme par rapport à ce que je fais habituellement mais pas dans le fond car dans son côté organique, poétique, hypnotique ou magique elle aborde tous les thèmes que je développe normalement. De plus j’ai toujours mis un point d’honneur à essayer d’aller au bout des choses mais sans me répéter, à essayer de chercher de nouvelles sonorités qui doivent porter mes poèmes ou, dans le cas d’une collaboration, doivent se fondre parfaitement au monde de l’artiste avec lequel je travaille.
Mon empreinte reste la même mais la chair est différente.

Lydia Lunch & marc hurtado 3 - sébastien greppo

L’album reprend le style confessionnel propre à certains albums de Lydia Lunch et tourne autour de thématiques bien connues de ses fans, l’amour et la mort, l’attirance vers la destruction, celle de l’autre et celle de soi même, les états de terreur et de douleur, les guerres intimes, la dévastation sentimentale et le deuil, le tueur qui est autant l’autre que soi même. Comment t’es-tu retrouvé dans cette narration? Lydia va chercher loin en elle pour en sortir des choses très personnelles. Doit-on aussi chercher loin en soi pour arriver à rentrer totalement dans cet univers fort sinistre? Et après y être entré, en ressort-on indemne? Les fantômes demeurent-ils?
La narration de cet album est particulière car j’ai eu dès la connaissance du meurtre cette impression étrange d’avoir « collaboré » ou « anticipé » le meurtre, le jour où j’ai choisi le nom de notre projet. C’est comme si Lydia m’avait donné des cartes pour choisir notre chemin et que j’ai choisi la seule « sans retour »… Au fil du travail et surtout de l’écriture des textes de Lydia j’ai compris que notre travail servait d’exorcisme, de nettoyage de cette scène de crime. C’est une sorte d’analyse de ce personnage et de son rapport à Lydia, à sa femme, mais c’est aussi une extrapolation sur le comportement de tous les hommes qui cherchent à manipuler, détruire les femmes à qui ils laissent briller l’espoir d’un amour infini.
Le fantôme du tueur rode, tourne autour ce cet album pour toujours mais je ne me sens jamais atteint par ce genre de personnages, de caractères, d’histoires car, même si ils sont parfois en relation directe avec la réalité, tout cela reste de l’art à mes yeux et il faut savoir mettre une distance entre celui qui créé et celui qui est. Être ce que l’on est et donner ce que l’on n’est pas, voici le dessein de l’artiste à mes yeux, être un autre, en donnant ce que l’autre vous accorde lorsqu’il vous habite le temps de la création. Être et donner sont deux choses différentes mais interactives, seul un voile transparent extrêmement fin les sépare mais il doit rester impénétrable et on doit savoir de quel côté du voile rentrer chez soi quand on finit son travail.

Lydia Lunch & Marc Hurtado - Sébastien Greppo

L’album comporte pas mal de cuivres, joués par Terry Edwards, Mark Cunningham ou David Lackner, cela renvoie au goût de Lydia pour le jazz de New Orleans et le blues. Cet aspect n’est pas anodin car il me semble que l’histoire de My Lover the Killer, au delà du fait divers tragique qui lui sert de base (un ancien amant qui tue sa compagne et se suicide), est liée à l’époque où Lydia vivait à la Nouvelle Orléans touchée par l’ouragan Katrina. Peut-être je me trompe mais le traumatisme intime a toujours une valeur métaphorique beaucoup plus grande chez Lydia. Qu’en est-il du contexte précis de ce récit?
Dès le départ de ma création musicale j’ai demandé à Mark Cunningham de composer quelques démos avec seulement de la basse et de la trompette, j’avais cette idée très ancrée en tête d’un son qui ressemble à celui d’un ballade criminelle, d’une cavale dans la nuit dans une ville américaine, de films noirs comme Le violent de Nicholas Ray, Quand la ville dort de John Huston, Les tueurs de Robert Siodmak, La nuit du chasseur de Charles Laughton et bien d’autres films. Il y avait cette couleur noir et blanc des années 40/50 et bien entendu l’idée d’avoir plus des cuivres est apparue comme une évidence. Ces cuivres sont comme des souffles rajoutés là où le cœur s’emballe, là où la respiration devient haletante, là où la respiration s’arrête, là où la mort rode. Ils enveloppent l’album, lui donnent sa chair, leurs mélodies sonnent comme autant de cris, de sirènes dans l’obscurité.
Il y a d’autres musiciens comme le batteur Ian White de Gallon Drunk, le groupe We are birds of paradise ou la chanteuse lyrique Sophie Noel qui interviennent sur l’album, le but était d’avoir toute la matière sonore nécessaire qui puisse correspondre aux textes, exactement comme à des scènes d’un film.
Je ne suis pas un fan de jazz mais une des personnes que je connaisse qui sait le mieux le chanter et le rendre organique, dangereux, érotique, vital est Lydia et c’est sur ce terrain que je l’ai tout de suite imaginé. Dès son album Queen of Siam en 1980 j’ai perçu son pouvoir incroyable pour transcender une forme de jazz, à savoir le rendre bouleversant, charnel, en lui donnant une nouvelle incarnation grâce à sa voix de victime, de suppliciée ou de dominatrice.
L’histoire de Lydia avec Johnny date de beaucoup plus longtemps que son séjour en Nouvelle Orléans, elle débuta en 1979, une grande partie de l’histoire est écrite dans la chanson « Ghost Town ». Johnny a été un temps manageur de Teenage Jesus and the Jerks et même bassiste du groupe un court moment, elle se sépara de lui quelques année plus tard quand celui ci s’était donné comme mission de la sauver, vivant sur le sol de son palier et devenant de plus en plus oppressant et dangereux pour elle. Lydia m’a raconté qu’un jour il lui sauva réellement la vie car un homme était rentré chez elle par une fenêtre pour l’agresser et c’est Johnny qui l’a sauvé en cassant la porte de son appartement.
Cette histoire d’amour tumultueuse s’est terminée quand Johnny à piqué Lydia avec de l’héroïne pendant son sommeil alors qu’elle ne touchait pas à cette drogue. Après cela, vouloir lui échapper était devenu son objectif premier et une des raisons principales du départ de Lydia pour Londres au début des années 80.
Toutes les histoires personnelles de Lydia sont l’essence de son écriture, c’est un point de départ mais non un point d’arrivée car elle a toujours su pulvériser plus largement ses récits sous forme de métaphores, de constats, de poésie, d’attaques virulentes contre la société toute entière, celle du crime, de la domination, du pouvoir, de l’abomination humaine.

Lydia Lunch & Marc Hurtado 2 - Sébastien greppo

Musicalement l’album est très riche, piochant aussi dans la musique contemporaine, le dark ambient ou les sonorités orientales (« Shelter »). Il y a une dimension très cinématographique dans cette richesse de sons et il me semble que les performances scéniques étaient accompagnées d’un travail vidéo. Peux-tu m’en dire plus sur le travail visuel fait autour de My Lover the Killer?
Il n’y a pas d’électronique sur cet album, que de vrais instruments et des boucles composées à partir de sons naturels et c’est vrai qu’au milieu de cette ambiance de  » film noir américain » se mélange des sonorités orientales. Nous ne recherchions pas de style particulier sur cet album, juste une sensation, celle de vivre une sorte de film réaliste et imaginaire à la fois, une projection de nos instincts de vie ultimes, sauvages, enragés. Lydia et moi avons mélangé des sons qui parfois sont antagonistes, dans l’époque comme dans les lieux mais c’était pour rendre ce disque plus déstabilisant, plus intemporel, plus universel. Certaines sonorités sonnent comme des échos d’un monde lointain, d’un monde rêvé, d’autres terres, on a l’impression de voyager sans bouger, une sorte de voyage à l’intérieur de la mémoire. Ce disque ressemble à la population des grandes villes américaines, au mélange de ses origines, à la violence du monde tout entier, toutes ces couleurs qui s’entrechoquent et trouvent leur cohérence dans le faisceau de lumière qui s’échappe du prisme de leurs rencontres.
Le côté visuel de My Lover The Killer est extrêmement important, Elise Passavant a réalisé un film, basé sur l’histoire thématique du disque pour les concerts, ce film n’est pas une illustration des chansons mais fait partie intégrale de notre show, tout autant que la musique, les textes, la décoration, les lumières, Lydia ou moi, il est une partie vivante de notre corps scénique.
Pour le disque j’ai demandé à mon ami américain Sébastien Vitré, plasticien, peintre, dessinateur, musicien, fondateur du groupe Third Man et du projet artistique Manherd, qui est consacré à une vision extraordinaire de la foule, de réaliser une série de peintures, à l’aide d’une technique qui me reste encore mystérieuse, à partir de photos de Lydia et Johnny prisent dans les années 70 du tant où ils étaient amoureux. Le résultat est stupéfiant et presque hypnotique, il se dégage grâce à ce travail une véritable mise en abime de la relation entre Lydia et Johnny, une sorte de métaphore explosive où les corps se désagrègent, se fondent dans la blancheur de la mort, du papier, dans l’invisibilité de l’espace. Je suis aussi actuellement en train de préparer un film que je veux réaliser sur l’histoire de Lydia et Johnny et plus largement sur le travail de Lydia.

My Lover the Killer

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