Mutantisme – Interview bonus Obsküre #28

14 Mai 16 Mutantisme – Interview bonus Obsküre #28

Le Mutantisme est une plongée dans un autre monde, créatif, politique, artistique et social, réflexif. Et pourtant, une fois immergé dans ce qui ressemble à de la science-fiction, la vérité se fait jour. Ce mutantisme qui sort son deuxième livre Mutantisme Patch 1.2 n’a rien à voir avec le transhumanisme. C’est maintenant que ça se joue et qu’on peut, qu’on doit jouer avec les codes, les valeurs, les références pour s’en tirer. C’est le réel sublimé parce que sinon, c’est ce réel qui est atroce et digne d’un scénario à la Matrix. Du coup, gros paradoxe, ces mutants de l’art et des réseaux sociaux sont peut-être bien plus humains que les hommes et femmes qui suivent passivement les chamboulements et désordres de notre monde moderne. Une plongée émancipatrice.

Dans le magazine en kiosque (#28), je t’interrogeais, Mathias, sur le politique et son lien avec le collectif. Tu me précises aussi que cette idée de collectif est moins figée que dans les expériences passées…

Mathias Richard : Effectivement, c‘est beau le « nous », surtout à une époque où tout le monde veut dire uniquement « je », est incité à devenir une micro-entreprise du « je ». C’est qu’un certain vieux « nous » peut être enfermant, aplanissant, écrasant, dans des mots d’ordre, des doctrines, excluant ceux qui n’y sont pas, ce qui reproduit les schémas existants. Alors, le mutantisme n’est pas tant un groupe qu’un agrégat : des personnes de toutes sortes se retrouvent ensemble, on n’est pas obligé d’y être d’accord sur tout, chacun y a ses spécificités. Si quelqu’un veut péter les plombs contre des aspects du mutantisme, il peut. Les noms des auteurs sont indiqués pour chaque texte, création, et chaque auteur n’a pas signé pour tous les autres textes présents dans l’ouvrage. Avec Nikola Akileus et quelques autres personnes, je m’assure qu’il y ait toujours une logique d’ensemble, mais il y a autour de celle-ci une souplesse, une plasticité, des directions, expressions différentes simultanées laissées libres.

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Et dans ton propre parcours politique, qu’est-ce qui a fait émerger, rendu nécessaire cette mise en place ?

Mathias : Il y a un moment dans ma vie où j’ai eu l’impression d’être allé au bout dans la recherche de politique au sein de ce qui existait, après avoir traversé différentes mouvances (souvent anarchiste, autogestion, extrême gauche… mais par des hasards de parcours professionnel j’ai été également amené à connaître de l’intérieur le fonctionnement de grands partis classiques…), m’être jeté dans de nombreuses formes de révoltes, d’expériences, à la recherche de renversements, d’émeutes jusqu’au-boutistes. J’en suis arrivé à la conclusion que rien de ce qui existait (parmi les groupes et structures politiques existantes) ne me convenait, et que la majorité des gens au point spatio-temporel où je me trouvais n’étaient pas prêts pour le moindre changement réel, encore moins pour une forme de révolution collective, ce qui implique d’abord une révolution personnelle. Quand je suis arrivé à être persuadé que rien ne changerait par les canaux et moyens habituels (je crois que mon « satori » fut le 1er mai 2006 à Paris, fin du mouvement « CPE », énième vision de manifestants infiltrés par la police, massacrés par des CRS plus nombreux, souvent ensuite envoyés en comparution immédiate, sous les yeux indifférents de passants encore plus nombreux soucieux de continuer leur shopping), la création du mutantisme fut pour moi une façon de continuer au quotidien de façon plus méthodique une forme d’insurrection, par une démarche profonde, autre, de long terme, semant des graines, des virus, des disruptions, des bases, des fondations pour d’autres choses, qui paraissent inaccessibles mais ne le seront pas toujours. Mon existence est depuis devenue une forme continue, organisée, concentrée, de contestation de ce qui est et de tentative de susciter d’autres mondes. À une échelle minuscule, dérisoire, mais, aussi infime soit-elle : réelle.

La politique commence par des changements personnels (micropolitique), et il est impératif qu’elle ne se construise pas de façon exclusivement réactive à l’actualité, au bain médiatique (comme c’est le cas à 90% quand les gens parlent de « politique », alors que ce sont les termes et les sujets même du débat qui leur sont dictés et qu’il faut changer) mais soit une force de proposition créative, inactuelle, détachée, « ailleurs » (bien ici, mais ailleurs que le cadre dans lequel on veut nous faire penser), inventive, affirmative (et non pas uniquement « contre »).

Avec les différents plug-ins que vous proposez pour rendre la lecture (dans tous ses sens) vivante, diriez-vous encore que les séries, films et jeux-vidéos font mieux que la chose littéraire ?

Mathias : Pour la fiction, pour la distraction, oui. Dans mon cas personnel, mon désir de fiction se dirige maintenant presque totalement vers, est presque totalement capté, par les films et les séries, de mieux en mieux conçus et que l’on peut s’envoyer, via internet, comme des shoots à volonté. Et pour d’autres c’est les jeux vidéos. Alors qu’avant, et pendant longtemps, ce désir était capté quasi-totalement par la lecture, et par le cinéma en salle. Je ne revendique pas cela, mais c’est quelque chose que je remarque et dont je prends acte (voir par exemple la partie « Nouvelles drogues » dans Manifeste mutantiste 1.1), et que j’ai utilisé comme matériau pour des créations.

Reste que cette situation montre paradoxalement la spécificité inaliénable de l’écriture, en lui ôtant la primauté pour ce qui est de raconter des histoires : l’écriture est un instrument de recherche, une notation, un moyen d’investigation de l’esprit et des formes, un outil neurobiologique et éthologique de témoignage de conscience et système nerveux des grands singes, une sismographie, une boîte noire de l’expérience humaine.

Le conformisme s’empare des formes anti-conformistes. À votre niveau, sentez-vous cette attraction du trou noir industriel et marchand pour vos travaux ?

Nikola Akileus : Le champ lexical du « trou noir industriel » me plaît bien. Surtout sa potentielle transposition musicale. Du coup, je me laisserais bien tenter. Bon, plus sérieusement, ta question n’est pas sérieuse, hein ? À notre niveau d’inadaptés asociaux, on a une certaine marge avant de se faire corrompre par ces trucs-là !

Mathias : Aujourd’hui le désir de révolte et d’anti-conformisme des êtres venant à la conscience, ce désir est capté et détourné de plus en plus tôt par des versions affadies, fausses, marketées sur mesure, de toute révolte ou alternative réelles (donc dangereuses pour les corporations et les états). Il y a un véritable marché de cela, juteux : c’est la rébellion en kit, en panoplie, la canalisation de la rébellion adolescente, justifiée, vers des pôles commerciaux et inoffensifs. Ce qui fait que plein de choses ne sont même plus imaginables, envisageables, le possible est coupé à sa source.

Certaines machines mutantistes (par exemple le syntexte) utilisent, captent ces formes sophistiquées de domination (mise en forme des cerveaux) omniprésentes (films, séries, livres, discours, comportements) comme un matériau, pour les chaotiser, en montrer l’inanité, en prendre des éléments, les réassembler et en faire quelque chose d’autre.

Cette fois, vous êtes moins dans l’anonymisation des textes : entre les initiales et le récapitulatif en fin de livre on sait mieux qui a signé quoi. En revanche, sur l’écriture en elle-même, il y a encore des passages collectifs, nés de grappes de cerveaux ?

Nikola : Le Patch ne contient pas de ces passages collectifs que tu évoques, le procédé étant néanmoins traité théoriquement, notamment dans le cadre du module « Floutage » et de la superbe machine imaginaire de Serge Cassini, « p@g3 ».

Mathias : L’aspect collaboratif est important hors du livre. Par exemple mon morceau « Maman Hiroshima » a été remixé par Nikola en un tout autre morceau, qui a ensuite fait l’objet d’une création vidéo par Franck H Perrot. Ou lors d’improvisations collectives mots / musique / performances / images…

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Les nouvelles stimulation du cerveau du fait d’un environnement modifié, c’est une observation en cours et porteuse pour l’imaginaire : quelques lectures à conseiller ?

Nikola : Je pense à Vision Aveugle du canadien Peter Watts. De la hard-SF bien dark où il est question d’un équipage de mutants propulsés dans un environnement spatial hyper-mutagène. C’est tellement bien foutu qu’on a l’impression de muter à la lecture du livre. Le côté hard-science est poussé à tel point (tout en ne devenant pas rebutant hein) que les perspectives proposées te retournent littéralement la tête. Un feeling rare et intense du même acabit que celui que j’ai pu ressentir par le passé lorsque je me suis immergé dans l’œuvre musicale d’Autechre. Une expérience qui te crée de nouvelles connexions dans le cerveau, mind expanding. Pour être exhaustif sur le sujet et sans être trop hors sujet je crois, j’ai également éprouvé ce même truc en lisant la poésie de François Richard (le frère de Mathias), à tel point que je peux affirmer qu’il y a eu un avant et un après cela. Bien entendu, d’autres lectures (et expériences) m’ont « ouvert » l’esprit bien avant cela, mais cela avait davantage trait à la croissance organique générée par la digestion de connaissances et concepts nouveaux. Dans les 3 cas évoqués précédemment, le changement a été plus subit, comme une augmentation soudaine des capacités cognitives et perceptives liées à un recâblage neuronal instantané, débloqué et/ou mis en route par l’injection de ces patchs !

Page 67 est mentionné l’effacement des religions, même si je partage votre point de vue, c’est gonflé et paradoxal pour beaucoup de gens : pourquoi n’est-ce pas compris et admis par le monde ? Le fait religieux ne cesse de reculer dans tous les pays… Il y a un attachement social, une volonté de ne pas voir que ça disparaît ?

MR : Peut-être parce que l’on confond les soubresauts du cadavre ou du malade avec sa renaissance ? Mais attention : je ne suis pas méprisant envers la religion. Son affaiblissement ici et sa disparition là posent de nouveaux problèmes. Le muscle de la religion continue à fonctionner en nous, même sans objet.

Marine Debilly a présenté sa machine Débrideuse dans notre magazine. Et toi, Mathias, qu’en penses-tu ?

Mathias : Dans ce cas précis, les machines mutantistes comportementales sont issues de la logique du mutantisme poussée jusqu’au bout en l’un de ses points (machines abstraites appliquées au comportement humain). C’est après-coup que sont apparus quelques liens avec des démarches et œuvres existantes. Il fut ainsi troublant de découvrir le livre L’homme-dé de Luke Rhinehart.

Nikola, tes oeuvres graphiques sont-elles des psytechtures ? Combien d’heures passes-tu sur chacune environ ? Y a-t-il quelque chose de l’ordre de la transe qui te saisit lorsque tu dessines ? L’utilisation de l’ordinateur modifie-t-il le geste ? L’aspect tactile te manque-t-il ?

Nikola : Que les choses soient claires, je ne dessine pas. Je profite de l’outil informatique (manipulations pseudo-aléatoires, programmation, etc.) jusqu’à faire surgir des visions graphiques qu’il me semble alors bon de figer, lorsque séduit par leur esthétisme ou convaincu par leur éloquence. J’aborde mes travaux graphiques de la même manière que mes travaux sonores avec Ichtyor Tides : je pars généralement d’un ou plusieurs matériaux numériques simples (photos, la plupart du temps abstraites ou volontairement foirées, drones synthétiques à base d’une poignée de notes, field recordings, etc.) sur lesquels je m’acharne à coups de mélanges forcés (d’aucuns parleront d’hybridations), de databending et de scripts divers (ou l’aléatoire est roi) jusqu’à l’obtention de textures exo-tiques, belles ou radicalement discordantes, étranges voire inquiétantes. C’est dans cette profusion de ressentis, souvent contradictoires, qu’elle est à même de susciter, que gît le succès d’une psytechture (au-delà de sa conformité avec le cahier des charges tel qu’il est décrit dans le PATCH 1.2), et c’est donc aussi dans un processus similaire qu’aboutit la production d’un morceau « type » d’Ichtyor Tides. Tant que cet écosystème grouillant n’est pas atteint, alors il faut retravailler les matières, au risque, ce faisant, au gré de transcodages maladroits, de faire surgir quelques glitches impromptus, ce qui, il faut l’avouer, n’est pas forcément désagréable !

Musicalement, j’aime bien la blague sur le pauvre gars qui est trop nul pour jouer des musiques extrêmes et qui en change constamment au gré des modes underground.

Mathias : C’était avec Méryl Marchetti, lors d’un voyage mutantiste on s’est fait une impro en se marrant comme des fous dans un arrêt de bus à Bayonne, en faisant la liste de tous les trucs que quelqu’un n’arriverait pas à faire, de tout ce qu’on n’arrivait pas à faire, au point que par défaut, par nullité totale, n’arrivant même pas à faire du noise, on pouvait se retrouver à faire de la « poésie contemporaine ». Voire, égarement (ou consécration?) suprême, du « DAÏZE », une pratique artistico-religieuse inspiré par les messages téléphoniques psychédéliques que nous laissait à ce moment un ami commun, Daniel de R., que j’ai ensuite rejoint au Puy-en-Velay pour une étape mystico-barrée.

Nikola explicitait son rapport à la musique dans le magazine, j’aimerais aussi savoir comment toi, Mathias, tu articules les deux…

Mathias : Mon activité musicale se partage en trois activités : 1/ la poésie sonore performée, parfois extrêmement mutantiste quand il s’agit de l’exploration de toutes sortes de formes et l’application de machines : syntexte vocal, Poetry Body Music (PBM) ; 2/ R3PLYc4N, projet de rock électronique lofi voix+ordi, où l’aspect mutantiste est plus dans les thèmes abordés (réplicants, solitude, révolte, désespoir, machinisation, ré-appropriation et détournement des territoires urbains…) ; 3/ improvisations et collaborations avec des musiciens (Antoine Herran, Nora Neko, Asile 404, Nicolas Debade, par exemple), où l’aspect mutantiste est plus rampant, animal, multidirectionnel, dans l’explosion de contradictions, torsions, de frottements d’esthétiques, de personnalités singulières, de maladresses impactantes revendiquées, d’outils en tous genres, la recherche de vertiges et transes.

Le mutantisme change-t-il vos vies ? Vous permet-il de respirer face aux contraintes sociales ? Vous a-t-il déformaté question création ?

NA : En ce qui me concerne, le mutantisme me permet de théoriser et d’expliciter un certain nombre de processus créatifs que je mets en œuvre dans mes travaux artistiques. Dans la machine « Cathartexte », j’explique par exemple comment je transforme la contrainte sociale en écriture salvatrice/refuge. La dissection de l’acte de création artistique m’a toujours obsédé, à tel point que l’essentiel de mes créations se veulent en réalité des instantanés d’une création perpétuellement en cours, des fenêtres sur le travail-flux artistique, plutôt que des œuvres assumant leur pleine finalité. Le mutantisme est tombé à point car il m’a permis d’exposer cela, de montrer les rouages de mes machines, de me projeter davantage dans la mise en abyme de mes créations.

MR : L’aspect création est la réussite incontestable du mutantisme, qui permet de générer et combiner des formes, des formats, des actions, qui ensuite en entraînent d’autres. Quant à ce qui est de « changer la vie », ce n’est pas toujours tout à fait ça, et je suis parfois, en comparaison de mes objectifs, travaillé par une sensation d’échec, d’imposture, d’erreur. Mais alors une rencontre, un échange, un événement, un truc, me rappelle que cela vaut le coup d’avoir enclenché cela, par les déprogrammations, perspectives ouvertes, et effectivement cela me fait parfois vivre des moments fous, ou simplement qui valent la peine d’être vécu, et qui ne l’auraient jamais été sans. Dans la vie, il y a des choses que l’on doit faire, qu’il faut que des gens fassent, quoiqu’il en coûte. Et, au pire, je n’oublie jamais cette phrase d’Artaud au sujet de sa pièce Les Cenci : « un échec dans le relatif, une victoire dans l’absolu » !

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