Museum Of Devotion – Interview bonus Obsküre #21

02 Juin 14 Museum Of Devotion – Interview bonus Obsküre #21

Supplément de notre entretien avec James Cooper dans lequel nous sommes revenus sur l’histoire du groupe cold wave électronique Museum of Devotion, en anticipation de la réédition de l’intégrale chez Infrastition. Retour donc sur le contexte dans lequel le groupe s’est formé dans les Michigan des années 80. Robert Anderson et James Cooper se rencontrent sur les bancs de l’université, et partent souvent à Detroit pour aller dans un club, Todd’s Sway Bar, où ils écoutent du Fad Gadget et du Section 25 autant que de la disco. Influencés par Joy Division, le Ministry électronique ou encore le Cure de « A Forest », ils commencent à composer et à se fabriquer leurs instruments.

ObsküreMag : Existait-il une scène à Ann Arbour ou étiez-vous les seuls à produire ce genre de musique ?

James Cooper : Il y avait une scène musicale très importante à Ann Arbour, beaucoup de musiques indie. Soit les étudiants protestaient contre les corporations américaines qui vendaient des marchandises à l’Apartheid du sud de l’Afrique, soit ils rejoignaient des groupes.

Au début, il y eut d’autres musiciens impliqués dans le projet, dont Christi aux voix et Peter Cooper à la basse. Y a-t-il eu plusieurs incarnations avant l’enregistrement de votre premier album …To the pink period ?

Oui, Christi est restée jusqu’à l’album de 1990, Wants versus Needs, Peter s’est consacré à sa profession.

Comment étiez-vous entrés en contact avec New Rose et Lively Art? Comment aviez-vous découvert ces labels français ?

On avait envoyé un millier de démos et on a prié fort. C’était un monde différent de celui d’aujourd’hui. New Rose nous a contactés, et les choses se sont mises en place. Ces gens étaient super, j’ai beaucoup de respect pour eux. Ils nous ont laissé libres dans tout ce que nous faisions. Je me sens mal car je crois que nous leur avons fait perdre de l’argent. La première fois que nous avons vu ...To the pink period chez le disquaire local, nous ne tenions plus en place, comme des gosses. C’est un souvenir fabuleux d’un dur travail, fait avec passion et aussi un peu de talent. Ce fut drôle de faire ce disque, nous avons fait plein de choses assez folles, beaucoup de percussions métalliques, des guitares passées dans trois amplis. Pourtant l’équipement d’enregistrement était très rudimentaire si on compare à aujourd’hui. Mais nous aimions ce travail en analogique. On ne peut pas comparer cela au numérique. Les basses et les kicks sonnent tellement plus riches en analogique.

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Votre musique n’était pas que cold wave, elle était aussi très dansante et vous sembliez vous intéresser aux nouvelles formes de musiques électroniques (EBM, house, techno, acid…). Sur quel matériel électronique travailliez-vous au début ?

En termes d’équipement, on ne peut pas dire que nous étions prêts pour l’electro. Les chansons avec les guitares passaient mieux à mon avis. On avait un six pistes, on synchronisait l’ordinateur avec quelques jouets, mais les lignes de basse très graves étaient difficiles à obtenir. Notre tom séquentiel provenait d’une boîte à rythmes qui nous a été volée après le premier album. Du coup, l’album Wants versus Needs a une boîte à rythmes différente, pas aussi froide. On avait perdu ce son de caisse claire à la Sisters of Mercy.

Le titre de …To the pink period sonnait comme une référence à la peinture et bénéficiait d’une très belle couverture. Peux-tu revenir sur cette couverture et ce titre?

J’adore ces chansons. Cet album c’était l’essence de ce que nous étions. Arty, avec un beat entraînant, pas vraiment agresif, plutôt passif dans l’approche. Ce ne fut pas très bien mixé mais nous n’étions que de jeunes corbeaux, nous ne savions pas mieux faire, et c’est peut-être cela qui le rend unique. Cela dit, il est mieux mixé que le suivant. On s’est beaucoup amusés à faire l’artwork. J’avais fait venir un photographe à la maison de mes parents sur un lac. On a tout organisé dans l’eau. Il n’y avait pas de vent, donc nous avons eu beaucoup de chance. C’est notre amie Tammy qui posait. À un moment, elle avait enlevé tous ses vêtements et elle ressemblait à une sirène, une beauté de 22 ans, une vraie déesse dans les eaux. On a fait le choix d’être prudent et on n’a pas utilisé les photos de nudité. On pensait que l’album ne verrait pas le jour si on faisait ça. Avec le recul, on aurait peut-être dû faire ça car les photos déchiraient tout. Mais au final, ça marche quand même bien.

Le titre du disque est très politique. Pour nous, à cette époque la santé nationale était et reste un vrai problème. J’ai vécu à Londres deux ans, je suis tombé malade plusieurs fois et les soins ont été gratuits pour moi. C’était génial et j’en étais très reconnaissant. Je suis même retourné à la clinique pour apporter des fleurs au personnel pour m’avoir aidé. Aux États-Unis, il y avait encore beaucoup de questionnements quant au sida. C’était les années Reagan, quand la majorité morale (qui ne l’était pas du tout en fait, ni majoritaire, ni morale) vendait le sida comme un prix à payer pour les comportements déviants. Cela a changé un petit peu, quand Rock Hudson, une star de cinéma et un ami proche de Ronald Reagan, est mort du sida. Reagan a commencé à changer ses habitudes, et populaire comme il l’était, les perceptions américaines ont commencé à changer. L’inhumanité de tout cela nous dérangeait, nous sentions qu’il y avait besoin d’un changement. Puis, il y a eu trois personnalités qui nous ont beaucoup inspiré qui sont mortes dans ces années-là : Warhol, Cary Grant et Divine. Je pense que Warhol et Divine avaient encore beaucoup à offrir. Le monde de l’art c’est ce qui crée ou qui défait des grandes civilisations.

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Y avait-il des références délibérées à la peinture et la sculpture, comme pour “Canary in a Cathouse” qui faisait référence à l’œuvre de Gustav Klimt ou “Caryatid” qui s’en réfère à des figures féminines sculptées?

Oui, la sexualité joue un rôle important dans ce que nous produisons, car je pense qu’elle dirige les sociétés, encore plus aujourd’hui d’ailleurs. “Canary in a Cathouse” s’inspire des yeux de l’Ève de Klimt. Il y est question des femmes sanctionnées à travailler dans un bordel, comme le rêve d’une vie meilleure, une fenêtre avec vue, mais coincées dans une situation de piège, comme nous le sommes tous pour la plupart. La chanson est le reflet du fait que nous vivons tous dans nos propres pièces de théâtre, des œuvres de satire comme celles de Molière.

Les grandes villes semblaient vous inspirer aussi, de Paris à Zagreb. Y avait-il un concept derrière tout cela?

Voir le monde, n’est-ce pas le rêve de tout un chacun? On cherche des vérités dans le monde pour se rendre compte qu’on peut les trouver chez soi. J’étais à Zagreb à la veille de la révolution, tout le monde savait que cela arriverait et que cela se passerait mal. Quand j’étais à Zagreb, j’ai été détenu par la police sans aucune raison. Je pense que c’était juste à cause de mon apparence. Quand on passait devant l’ambassade américaine, on voyait Michael Jackson, des images de blue jeans Levi’s et de Ronald Reagan peintes sur le mur. Je me demandais si c’était cela que nous représentions au reste du monde? J’aurais préféré qu’il y ait Kurt Vonnegut ou Keith Haring. Quant à Paris, j’adore cette ville. J’aimerais pouvoir prendre ma retraite là-bas, même si je ne parle pas français très bien. À vrai dire, il y a un bénéfice énorme à ne pas très bien connaître la langue. Cela permet d’être obscur dans des domaines qui peuvent être corrosifs.

Avec un nom comme Museum of Devotion et vos références à la foi et la religion (“Devotion”, “Save me”), on aurait dit que vous souhaitiez commenter le fanatisme religieux qui était très présent dans ces périodes de gloire du télévangélisme en Amérique ?

Oui, on vit toujours dans ce monde aujourd’hui, les mass media, les dieux de masse, la consommation massive. Du moment qu’on a vendu Dieu à deux heures du matin sur les chaînes de télévision, les portes se sont grandes ouvertes sur le déluge actuel. Nous devons remercier la majorité morale pour cela qui, encore une fois, n’était ni majoritaire ni morale. J’aime les musées, ce sont des sanctuaires pour échapper à la merde extérieure. Comme le Musée Rodin. Qu’une grande expérience ! J’aimerais y mourir sur un banc, avec un café à la main. Ce serait formidable d’en finir ainsi ! Nous avons besoin de plus de dévotion et de gentillesse en ce monde. Et moins de jugement. Des idées comme celles du Dalaï Lama.

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Des chansons comme “Those Pale Eyes” ou “Devotion” sont devenues des classiques dark wave, que les Djs jouent régulièrement. En même temps, avec le EP Racist et l’album suivant, les grooves électroniques furent encore plus présents. Vous avez même samplé le tube disco de Donna Sumer sur “Feel Love”. Étiez-vous impliqués dans cette culture des Djs ?

C’est l’approche minimale de ...To the pink period qui a accroché. C’était et cela reste la dark wave ou cold wave. C’était comme une déclaration. Maintenant, nous devons avancer. Nous allons sortir un nouvel EP dans quelques mois. Cela sera plus séduisant mais cela demandera aussi plus d’implication (de dévotion) de la part de l’auditeur. Mais on y retrouvera l’esprit de ...To the pink period. Pour le EP Racist, on a voulu faire quelque chose de farfelu, avec ces trois morceaux qui sont très éclectiques. On avait un quatrième morceau, “Quimbi Come Home”, qui a été casé sur la compilation 13, un autre projet de Lively Art.

Qu’est-ce qui avait inspiré la chanson “Racist”?

Les aspects hideux de la vie, le racisme. J’étais à Amsterdam à ce moment-là et il y avait une exposition de cartes postales américaines. Cela avait l’air bénin de l’extérieur. Mais à l’intérieur, ce n’était pas du tout le cas. Des lynchages de Noirs en Amérique entre les années 1900 et 1960. C’était comme de grands événements sociaux dans le Sud, avec les danses traditionnelles du vendredi. Il y avait une photographie avec le lynchage au centre, et tout le monde autour qui regardait l’objectif en souriant. Ils faisaient des cartes postales de ces photos, et les habitants les envoyaient à leurs parents, avec des petits mots, du style “C’est moi en bas à gauche. On s’amuse bien en Alabama, je reviendrai mercredi prochain. Bises, John”. Il y avait trois cent cartes postales dans cette exposition, et j’avais honte d’être Américain. C’est de là que vient “Racist”, d’une exposition de cartes postales à Amsterdam.

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Vous avez repris “Take me I’m yours” de Squeeze et aussi “Groove Line” de Heatwave. Pourquoi ces choix?

Pourquoi pas ! Les paroles étaient sympas, c’était bien fait. On pensait que quand on jouerait en Europe, on commencerait par notre version de Squeeze. Il y a toujours eu un côté très funky à Detroit. C’est dans notre sang.

Comment les gens ont-ils réagi face à l’aspect plus dance et collage du second album, même si “Never” ou “Kiss me on the moon” restent peut-être les chansons les plus sombres que vous ayez enregistrées?

Je pense que c’était trop éclectique. Il y avait trop d’idées à la fois, nous sommes allés trop vite. Pour moi, les mixes sont difficiles à écouter, même s’il y avait de bonnes chansons. Nous aurions dû le penser plus. “Crash and Burn” est une bonne chanson. Les paroles sont bien, elles méritent l’attention, mais le mix aurait dû être plus sombre, et la basse plus puissante. Il y manque ce beat qui crée le dialogue entre la musique et l’auditeur. Nous avons construit cet album à Cabrini Green, à Chicago. Il y avait des logements sociaux très difficiles. On ressentait le désespoir, c’était très dur. “Slomo” est né de là : « Calculate the time wasted smoking cigerettes and drinking punch. Go to see the doctor about your certain problem, he’s out to lunch. » « leaky faucet, rusting away ».  Ces paroles visaient dans le mille, mais l’équation n’était pas bonne, même si les intentions l’étaient.

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Qu’est ce qui s’est passé après cet album, Wants versus needs ?

La vie ! Comme disait John Lennon, “life is what happens when you are busy making plans”. Je pense que New Rose ont pris un coup avec ce disque, et nous avons dû trouver du travail. J’ai déménagé dans le Nevada et Robbie a trouvé un emploi dans la recherche scientifique.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de réactiver Museum of Devotion et d’enregistrer de nouveaux morceaux?

Deux amis de Purveu LLC nous ont dit que c’était possible. Brian et Matt respectaient notre musique et ils pensaient que nous pourrions susciter de l’intérêt en Europe et dans d’autres régions. Ils avaient le savoir-faire et nous avions l’envie. Puis la technologie m’a permis de revisiter ce matériau avec des risques financiers minimes. C’est ce qu’on appelle l’ordinateur !!! On a tout revisité et on a senti que les choses étaient restées inachevées. Nos quatre nouveaux morceaux, sur le EP Another cold wave, sont exceptionnels à mon avis. On peut entendre la voix de ma fille sur “The Trees” et la guitare de Robert arrive comme une tornade. C’est très spécial, et j’adore la ligne de basse.

Infrastition va rééditer les travaux originaux publiés par New Rose dans des versions remasterisées. Était-ce important que cela sorte en France, car vous avez une relation particulière à ce pays artistiquement parlant?

On cherchait un partenariat en France et on les a trouvés. Alex est une personne remarquable, il a une vision claire et nous sommes fiers de faire partie de cette vision. C’est toujours un bonheur quand la vision d’autres personnes reflète la tienne.

Quel regard portes-tu aujourd’hui sur ce travail fait vingt-cinq ans en arrière avec Museum of Devotion ?

Inachevé. Il y a eu deux obstacles ces dix dernières années qui ont reporté cet événement. D’abord, toutes nos cassettes originales ont été détruites dans une inondation de la maison où elles étaient stockées. Puis mon dernier ordinateur, sur lequel se trouvaient quinze nouvelles chansons, est tombé en panne et toutes les données ont été effacées. Ce fut assez dur, mais l’opportunité parfois s’habille en salopette et ressemble à du travail. Nous n’avons pas laissé cette opportunité passer.

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