Muckrackers : bastion culturel

08 Mar 14 Muckrackers : bastion culturel

 Dès le sous-titre donné à leurs actions, les Muckrackers annoncent leur intention : Les Forges alliées. Là où ils vivent, c’est la débandade. Les usines ferment, un pan entier d’activités est sommé de se laisser couler sans faire trop de bruit. Alors, eux, ils se liguent et reproduisent le bruit des forges pour lutter contre cette déchéance annoncée.

La Vallée de la Fensch (« le Val de Fensch » pour la Communauté de Communes) est tristement célèbre maintenant que les télés et radios ont compris qu’on pouvait en quelques minutes dresser un portrait bien sinistre du coin : et vas-y qu’on te montre un ciel plombé et des maisons délaissées…

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Et pourtant, à la base, la Fensch, c’est le cours d’eau le long duquel des dizaines d’industries sont venues s’installer. Un pays qui a su maintenir une certaine forme de campagne à côté des fleurons miniers et sidérurgiques. Sans ironie, certains parlent parfois de Vallée des anges, du fait que sept communes sur dix ont leur nom finissant par le suffixe « ange ». Il ne s’agit pas que d’une reconversion, la nature a toujours été là, avec des étangs, des larges forêts, une faune et une flore remarquables (signalons que la naissance du magazine écolo La Hulotte a vu le jour dans les presque voisines Ardennes), un habitat traditionnel intégré au paysage et aujourd’hui, le Jardin des Traces à Uckange, ou le Parc du haut-fourneau U4 à Uckange établissent un lien entre le monde ouvrier et celui de la Nature.

Dans leur combat musical, les Muckrackers savent qu’ils ne sont pas les premiers : en 1976, Bernard Lavilliers sort la chanson « Fensch Vallée » dans son album Les Barbares. Le chanteur a débuté comme tourneur sur métaux dans la région de Saint-Étienne et ses pas l’ont conduit dans cet autre territoire à une époque déjà chargée. En 1991, il revient chanter à Uckange pour la fermeture d’un haut-fourneau. Souvent il sera là, sans démagogie, par affection réelle pour le lieu et les gens, comme on dit. La situation a périclité : les désastres économiques sont passés par là. Plutôt que de laisser cette économie de l’exploitation des sols finir avec ses derniers travailleurs ou ses dernières ressources, plutôt que d’œuvrer à une reconversion solide, plutôt que de garder un savoir-faire et des outils reconnus dans le monde entier, plutôt que d’en faire un point névralgique des relations franco-allemandes (la région est idéalement située), les industries (la productivité à deux chiffres ou la fermeture) et l’État (nationalisation jamais réellement envisagée, aide à la reprise par les travailleurs hors de leur logique) ont joué le bras de fer. Et qui a trinqué ? Les salariés.

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Les Muckrackers mettent cette phrase en exergue de l’un de leur disque « sauver les âmes et leur dignité ». Car c’est bien de cela qu’il s’agit : on a, comme dans d’autres bassins industriels, des familles entières qui ont quitté les champs à la fin du XIXème siècle, appelés par le salariat des usines. Et, maintenant que les usines ferment, ces familles n’ont plus les parcelles agricoles qui permettaient de survivre autrefois. La trahison est féroce car beaucoup de ces salariés ont tout perdu dans l’affaire. Un siècle de lutte pour d’abord avoir des conditions de travail décentes (la dénonciation de la productivité existait déjà en 1958, on peut aussi renvoyer au travail du groupe associé à Le Syndicat autour du film de Jean Renoir La Vie est à nous, tourné en 1936) et, aujourd’hui, pour conserver simplement un travail.

 En Angleterre, le groupe industriel Test Dept a soutenu pendant de longs mois la grande grève des mineurs, publiant notamment l’album Shoulder to Shoulder avec le chœur des travailleurs. C’est plus cette vision musicale industrielle qui les met en mouvement. Retranscrire en musique les sons des usines. Répondre sauvagement à la brutalité des licenciements.

 

Et puis, nous le savons, il y a du beau dans le bruit et la violence.

La beauté de l’usine, c’est quelque chose qui a rarement été remis à la mode depuis le début du XXème siècle. On peut citer le romancier écossais John Burnside et son livre Une Vie nulle part retraçant les aléas de la vie ouvrière à Corby, ville de haut-fourneaux. Mais là aussi, le propos est dur. Chez les Muckrackers, la musique assourdissante (ils s’amusent dernièrement à joindre des bouchons d’oreille à leurs envois) sait aussi se tempérer et donner écho à la complainte de la machine inutilisée (« Blooming III ») ou au silence du salarié licencié dans « Moyeuvre (une Usine vient de mourir) ».

Conscient des changements rapides qui se produisent, le groupe se fait stakhanoviste, sortant toujours plus vite des projets toujours plus féroces (dernier en date, [CDDA] reprend en plus mitraillé la teneur musicale du harsh-noise-electro de « [Komp] »). Blesser comme on se sent blessé, hurler avec les machines.

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 Mais comment parler de la vallée, des mines sans se mettre en avant ? À Florange, notre actuel président trônait sur le toit d’une camionnette syndicale le 24 février 2012 ; à Gandrange, en février 2008, c’est l’ancien président qui avait fait une visite expresse (une partie de son discours a été samplée par le groupe)…

Eux ont choisi de descendre dans le noir des tunnels des mines pour prendre le temps de donner un concert. Il y a cette volonté énorme de ne pas prendre la parole. Visages cagoulés sur scène, pseudos des membres du groupe dans les disques, initiales dans les mails, prénoms seuls dans les remerciements qui accompagnent les envois et commandes ; dans leurs disques, cris, voix distordues et méconnaissables, chants de mineurs ou samples des discours et déclarations des autres. Chez les Muckrackers, on ne se met pas en avant, on ne se sert pas de la détresse pour faire son auto-promo. On préfère donner du son à ceux qu’on n’écoute que trop rarement et trop rapidement.

Un échange de mails, suite à ma demande d’interview, établit plus fortement cet attachement aux autres : « Nous resterons sur la ligne que nous nous sommes fixée il y a quelques années déjà : pas de promo, pas d’interview, rien. C’est un peu rude dit comme ça, mais c’est logique. D’abord, nous considérons que tout ce que nous avons à dire est déjà présent sur les différents supports que nous utilisons, les disques, les expositions, les installations, les orgas, etc. Il reste sans doute des choses à expliquer pour certains, et nous répondons à tous les mails que nous recevons, mais il est hors de question pour nous de donner le mode d’emploi. On ne cultive pas le secret, mais nous pensons que nos « auditeurs » doivent une partie du chemin, plutôt que de leur donner à écouter des choses pré-digérées. »

Le projet, disque après disque, vidéo après vidéo (images de manifestations, par exemple), se fait mémoire collective, réceptacle d’idées et de déclarations, une petit dictionnaire qui sert de grappin à un monde qui refuse de s’envoler dans le néant. Il existe déjà un haut fourneau classé et un musée des mines de fer de Lorraine, mais les Muckrackers veulent aussi ancrer leur message dans ce qui existe encore. Ce qui survit. « La Lorraine compte quatre départements, plus un cinquième qui s’appelle la sidérurgie » disent-ils. Présent d’actualité à prendre en considération. Le monde ouvrier bascule et perd en partie sa mémoire, politiquement, mais aussi humainement. La vieille valeur de solidarité se heurte à l’individualisme des destins brisés, le FN recrute parmi les anciens militants d’extrême gauche. Quand on ne sait plus qui haïr, on hurle avec les loups qui feignent de cracher sur l’élite ou le système, jouant soudain les défenseurs des ouvriers.

Alors, leurs livrets se parent de références multiples aux écrits d’auteurs ayant traité du monde ouvrier, des mines de fer ou de la sidérurgie : Léon et Maurice Bonneff (dans plusieurs ouvrages ces frères morts pendant la Première Guerre mondiale auscultent la vie ouvrière), Louis Reybaud (homme politique et essayiste attaché à la vie des ouvriers du coton, de la laine et du fer), Serge Bonnet (prêtre au CNRS qui a travaillé sur la région).

Ils sont nombreux les collectifs à vouloir frayer avec le monde ouvrier, avec la mémoire des classes laborieuses. Il n’est pas facile de proposer de l’art (soit-disant inutile !) quand on est de l’extérieur et que les gens se sentent crever. Alors, patiemment, les Muckrackers jouent, tissent des liens avec leurs confrères allemands de la Rühr, écoutent et débattent avec des syndicalistes (magnifique sample sur « Herz aus Stahl »), rappellent pudiquement que leurs parents ont vécu ça, ce travail. Ils choisissent de montrer que la sidérurgie, aujourd’hui devenue simple service, était autrefois un art, un travail des métaux et du feu, éléments essentiels et terriens, magnifiés par l’homme. On est renvoyé aux mythes primordiaux (Héphaïstos, Thor…) au-delà d’un simple rapport homme-Nature : c’est le feu, le métal et leurs domestications. Une alliance, déjà…

 

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Depuis quelques années, les titres de leurs disques sont directement un hommage aux usines : [Uckange_4] (2008), Chansons de la Forge (2010), Fer ! Fonte ! Acier ! (2013)… En même temps qu’il écrivait son histoire discographique, le groupe a saisi la nécessité de s’ancrer dans ce qui se vivait à côté de lui. Alors, les accessoires qui entourent chaque sortie appuient les références : vis à bois qui accompagnent [CDDA] (Compositions Dynamiques Destructrices Agitées), badges frappés du poing de la résistance ou marteau et tenailles, autocollants exhibant les usines…

 

« Ceux qui luttent sont ceux qui vivent. ». Oui, les Muckrackers sont politiques, mais sur leurs disques aucun logo de structures politiques ou administratives locales soutenant leur travail, pas de subventions ou de collaborations institutionnelles.

Les objets sont pourtant soignés, en série limitée, avec toujours une pointe de manufacture pour rappeler la nécessité de maîtriser son travail du début à la fin. Ils ont tout fait : split 45 tours, vinyles tout format, films-vidéos, objets, K7, luxueux digipack DVD, papier métallisé, plaques d’acier rouillé, mini-Cd tranché et même des vis fournies avec l’une des dernières productions… Leur contrôle est total et le plaisir est grand d’offrir ces objets de collection aux tarifs les plus bas possibles.

 

Muckrackers_[RE]FonteLes échanges sont nombreux avec le dense tissu associatif local et national. C’est la compilation de clips et titres audio « La Destruction est aussi Création » associant onze groupes, le partenariat avec l’association Compagnie RF_36 (pour Rot Front 36), ou encore avec les mineurs de Archéologie et Histoire industrielle… Chaque participation donne un lien vers leur univers ; ainsi les derniers remixes pour 2kilos &More sur leur double CD 10 sorti en décembre dernier, sont l’occasion d’allumer de nouvelles étincelles.

Muckrackers ont réussi leur pari : offrir avec la musique un regard vengeur et amoureux sur une région où des hommes vivent et vivront encore.

(tous les visuels par Muckrackers / les Forges alliées)

http://www.muckrackers.org/

 

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