Mondkopf – Interview / They Fall But You Don’t

01 Avr 17 Mondkopf – Interview / They Fall But You Don’t

Depuis Un Été sur l’herbe en 2006, de l’eau a coulé sous le pont pour Paul Régimbeau. Avec son cinquième album, They Fall But You Don’t, il délaisse les rythmes pour se diriger vers une musique plus recueillie, ambient, presque funèbre, mais qui garde une incroyable puissance. À l’occasion de la soirée de lancement du disque, le 21 février dernier au Petit Bain, le label In Paradisum était mis à l’honneur et nous avons pu nous entretenir autour de ce virage assez radical dans le parcours de ce musicien originaire de Toulouse.

ObsküreMag : Le dernier album se nomme They Fall But You Don’t. Revenons dans un premier temps sur l’idée derrière ce titre et ce disque?

Paul Régimbeau / Mondkopf : Ce n’est pas vraiment un album-concept. Les morceaux ont été enregistrés sur un an avec de gros laps de temps entre. Au bout d’un moment, j’ai eu une heure de musique et j’ai choisi les morceaux qui pourraient faire un album mais que je ne sortirai pas sur vinyle mais plus sur une cassette assez discrète. Pour moi, il s’agissait plus d’essais. Il s’agissait plus d’improvisations pour se libérer l’esprit sans prétendre à faire un album. J’avais déjà pas mal de projets parallèles, je continuais juste à allumer les machines pour jouer, improviser, et en laissant les morceaux tels quels. En faisant écouter à d’autres personnes, on s’est dit que ce serait bien de les faire connaître et j’en ai fait un album avec ce titre, car il a été conçu dans des périodes très sombres, et c’est comme un message à moi même. La musique sert à garder mon esprit sain. Elle a ce don. Avoir quelque chose dans lequel on peut se concentrer. Ce que l’on peut ressentir en créant quelque chose à partir de rien, cette libération, c’est important pour moi.

Tu l’as découpé en plusieurs actes, comme s’il y avait des étapes à franchir…

Un peu comme dans la vie. J’ai choisi « Vivere » parce qu’à la fin il y a un petit gosse italien qui parle de comment il voit la vie. Ce qu’il dit m’a beaucoup touché. Très mature alors qu’il doit avoir huit ans. Du coup, j’ai choisi d’appeler chaque track « Vivre » mais en italien. La vie est faite de plein de nuances et c’est ce que j’aime aussi dans la musique. Elle peut avoir des moments très forts et puissants et d’autres plus fragiles. J’aime bien ces contrastes.

Il y a aussi l’idée de requiem. La première pièce musicale, très mélancolique, serait née la nuit même des attentats de Paris en novembre 2015.

La nuit même j’étais avec ma copine mais c’est la nuit d’après où je devais faire un concert avec Foudre !. J’ai voulu me mettre à faire de la musique de façon assez basique, cathartique, un peu pour se remettre les idées en place. Du coup, je me suis laissé aller. Je n’ai pas commencé à composer comme ce que je pouvais faire avant où je cherchais des sons, je composais la mélodie, je séquençais tout, après je mixais. Là j’ai juste allumé les synthés, réglé deux, trois sons et j’ai commencé à boucler et à improviser. Quand j’en ai eu marre, au bout de trois heures, j’ai arrêté. Finalement il y avait dans ce que j’avais fait au moins deux morceaux qui me plaisaient. Je me suis dit que plutôt que de faire un album comme avant, j’allais juste me lancer, garder ces archives et voir plus tard ce que j’en ferai. Finalement j’en ai fait cet album là. C’est pour ça qu’il a été fait sur un an et demi. De temps en temps j’allumais mes machines et je commençais à faire des jam sessions tout seul dans ma chambre.

MONDKOPF VIVERE 2017-3

Au niveau de ces machines que tu as utilisées, il y en avait certaines que tu privilégiais ?

J’ai commencé pas mal à m’acheter du hardware ces deux dernières années et je me suis focalisé sur les synthés Moog, les pédales Moog aussi. J’aime l’ergonomie et la façon de les utiliser qui est très simple, très didactique. Plus des pédales qu’on me prêtait. Mais beaucoup de hardware car cela permet d’être directement dans le son tandis qu’avec le software la production est directement liée à la composition. Finalement on passe beaucoup de temps à ne pas vraiment jouer, tandis qu’avec ces machines j’avais juste un looper, ça permettait d’empiler les mélodies, les sons, et d’utiliser ma voix en même temps.

D’ailleurs la voix est présente alors qu’avant elle l’était très peu.

Sur Hadès, il y en avait un peu, mais maintenant je l’utilise quasiment tout le temps. Notamment pour les live, j’avais besoin de passer une nouvelle étape pour le lâcher prise et la voix permet ça. Quand une émotion te remplit quand tu joues, la voix permet de lâcher tout et d’atteindre presque une nouvelle étape de transcendance. Même si je chante mal je n’hésite pas à mettre de la voix car c’est comme cela que je ressens la musique. J’aime bien empiler les sons de voix, c’est assez solennel.

La façon dont tu l’utilises est assez liturgique et éthérée.

Tu parlais de requiem, mais le requiem de Fauré m’a toujours influencé, j’en ai toujours parlé et c’est là où il y a les plus beaux chants religieux qui ont été composés. Ces chants dont on ne sait pas trop d’où ils viennent, et j’essaie d’en faire à ma manière.

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Par rapport à l’évolution de ton son, tu viens de la scène electronica/IDM. Hadès avait un côté beaucoup plus noir, industriel. Et là on est plus dans du dark ambient avec des rythmes quasiment absents.

J’avais envie de passer cette étape, de faire des morceaux puissants mais sans forcément de rythmes. Dans Hadès, j’ai commencé à en faire et j’en ai toujours un petit peu fait mais là j’en avais un petit peu marre. Le rythme c’est la facilité quand tu veux faire quelque chose de puissant et efficace. Faire sans, c’est une contrainte que je me suis donné. Le fait d’avoir joué avec mes amis de Saaad dans le projet Foudre, qui est de la musique drone sans rythmique, cela m’a beaucoup appris. Se focaliser sur les mélodies, les textures, les nappes et l’évolution du morceau. On peut créer aussi une hypnose mais par la mélodie.

Mais ton public ne va pas être déstabilisé parce que tu as pas mal évolué dans la scène club?

Je continue à faire le DJ. Mais dès que des gens me bookent pour un DJ set, ils me disent que c’est bien quand même que je puisse me renouveler ou tenter autre chose que de la techno pure et dure. Et s’il y en a à qui ça parle pas, c’est pas grave. J’essaie aussi de ne jamais me répéter, car je m’ennuie assez rapidement. Des fois j’admire les artistes qui ont une formule et qui arrivent à la développer très finement tout au long de leur carrière, comme Emptyset par exemple, mais pour ma part à chaque album j’aime tester des choses, et une fois que c’est fait, j’aime passer à autre chose.

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Les albums sont tous différents.

Après, sur le dernier album c’est une nouvelle base et j’ai envie de la continuer encore un petit peu. Pour moi c’est vraiment un nouveau départ créatif. Voici comment aujourd’hui j’ai envie de faire des morceaux. C’est comme une seconde phase. Je viens d’avoir 30 ans. Les quatre albums précédents ont été faits durant ma vingtaine.

Puis avec le fait de collaborer pas mal, quand tu te retrouves seul, peut-être tu pars vers une musique plus intime ?

Pendant presque dix ans, j’ai été tout seul puis j’ai rencontré des gens avec qui j’avais envie de jouer. Puis quand j’ai ressenti le besoin de faire de la musique, elle est devenue plus intime. Mes quatre premiers albums c’est comme s’il y avait plusieurs gens qui jouaient, et là j’avais envie de faire des morceaux où on sent qu’il n’y a qu’une seule personne derrière. Je voulais ramener du réel. C’est peut-être là où je ne le vois pas comme un album-concept alors que Hadès et Rising Doom t’amenaient vers un univers.

Il y a aussi une dimension cosmique, et apparemment l’album aurait été fait entièrement la nuit.

Je l’ai pas mal fait l’hiver donc il faisait nuit très vite. Pour cet album, je suis revenu à des rythmes un peu nocturnes. Commencer à faire de la musique à 17h et arrêter vers minuit. Mais faire de la musique avec la lumière et le soleil, j’aime aussi. D’ailleurs la lumière de Toulouse me manque. J’aime ce contraste, faire une musique sombre mais accepter la lumière. On a besoin de cette lumière et en même temps la nuit il se passe plein de choses. J’avais presque envie de mettre des field recordings enregistrés dans la rue pour qu’on sente plus d’intimité. On se dit Ok là on est dans la pièce où j’ai composé et on entend les choses autour. Finalement je ne l’ai pas fait parce que j’oubliais d’appuyer sur le Rec du Zoom.

L’album crée un espace assez immense. Y a t-il eu des influences autres ?

J’ai toujours écouté de la musique minimaliste, progressive. J’ai pas mal écouté Mind Over Mirrors, de la musique répétitive à base d’harmonium qu’il customise avec des pédales d’effets et des synthés modulaires. Il crée vraiment des ritournelles obsédantes qui prennent le temps d’hypnotiser les gens pour les faire basculer dans un autre état d’esprit. Tim Hecker m’a toujours influencé. À chaque fois il crée des espaces ouverts mais avec parfois des sons très concrets. Des fois tu as vraiment l’impression d’être dans la pièce où le son est en train de sortir. Lawrence English m’a pas mal influencé avec son avant dernier album où il fait une grosse masse sonore mais très mélodieuse en même temps, comme Yellow Swans, le projet de Pete Swanson, de la harsh noise mais très mélodieuse. Un mur du son de saturations mais avec des nappes qui se mélangent. On ne sait pas quelle est la source sonore.

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Pour marquer le coup, on est au Petit Bain pour une soirée de sortie de l’album avec des groupes de ton label In Paradisum. Comment as-tu pensé la soirée ?

En fait, c’est Petit Bain qui a voulu faire une soirée label In Paradisum, ça tombait bien car je sortais l’album et Saaad a sorti un album l’année dernière et ils ne jouent pas souvent, donc c’était la bonne occasion pour les inviter, d’autant plus que notre musique se rapproche de plus en plus. Déjà, il faut dire qu’ils m’ont beaucoup influencé quand je les ai découverts puis le fait de jouer avec eux. Et December, ça ne fait pas longtemps qu’il est sur le label, on n’a sorti qu’un split mais c’est une autre facette de la musique que j’aime bien, plus industrielle, avec un côté cold wave aussi. Il fait beaucoup de live mais je l’ai toujours raté, donc c’était l’occasion pour moi d’enfin le voir en concert.

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Quant à tes autres projets ?

L’album de Foudre ! avec les deux membres de Saaad et un membre d’Oiseaux-Tempête, Frédéric D. Oberland, sort tout juste. C’est la BO d’un film expérimental, Earth d’un artiste singapourien Ho Tzu Nyen, qu’on a faite en direct. C’est un plan séquence, une sorte de tableau d’un crash d’avion, comme un Radeau de la Méduse moderne, juste un zoom sur tous les personnages, mais sans cut. On a pu bien enregistrer ce ciné concert et c’est sorti sur un label anglais, Gizeh Records ce mois de février. J’ai aussi participé à l’enregistrement du prochain album d’Oiseaux-Tempête qui va sortir en avril. Je vais aussi les accompagner au synthé sur la prochaine tournée. J’ai aussi un projet qui se nomme VMO avec un groupe de japonais qui s’appelle Vampillia. C’est une sorte de black metal harsh noise électronique très baroque et très violent, on l’a sorti en novembre 2016 et on fait des dates par ci par là.

Et sur In Paradisum ?

Il y a un album de Run Dust qu’on est en train de préparer. C’est le plus productif du label. Mais on fait des sorties quand on a un coup de cœur. C’est pas notre gagne pain donc on ne va pas s’obliger à sortir quoi que ce soit. Il y a des années où on a sorti juste deux disques, donc on fait aussi en fonction de notre petit budget. Nous ne sommes que deux et c’est vraiment une économie minime.

Et la musique électronique tu l’as découverte comment ?

On m’a filé des disques quand j’étais ado d’Aphex Twin et des labels Warp et Ninja Tune. Mais déjà j’écoutais beaucoup de hip hop au collège et tout d’un coup est arrivé DJ Shadow qui a fait un album de hip hop instrumental. Cela m’a aidé à franchir le pas avec Aphex Twin, et j’écoutais aussi déjà Tangerine Dream à cause de mon père. Cela m’a conditionné je pense.

Comment tu expliques le passage à des musiques plus intimes, plus noires, presque abstraites ?

Même sur l’album Endtroducing de DJ Shadow il y a une certaine mélancolie et j’ai toujours été touché par ça. Des émotions qu’on n’arrive pas forcément à exprimer de manière naturelle et la musique c’est une bonne façon d’exprimer ces émotions. Cela me touche quand on essaie de traduire ça par autre chose que la parole.

http://www.inparadisum.net/

Pour se plonger dans l’univers de ce nouvel album :

https://inparadisum.bandcamp.com/album/they-fall-but-you-dont

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