Miss Kittin – Interview bonus Obsküre Magazine #15

27 Mai 13 Miss Kittin – Interview bonus Obsküre Magazine #15

Si le public a souvent associé Miss Kittin à des présences extérieures (le revers de la médaille de sa passion collaborative), l’image de la jeune femme pourrait définitivement s’ancrer dans le « pur solo » avec son nouvel et double-album Calling from the Stars. Les deux sous-ensembles qui le composent laissent envisager le mûrissement d’une autonomie dans l’art, la Miss y déclinant ses envies au pluriel : chansons purement electro, caressées par le froid et mues par la pulsion de danse (le volume 1), comme ambitions plus expérimentales et abstraites (regroupées sur le CD2). Redécouvrez-la, c’est un nouveau jour, et pénétrez les arcanes de l’album avec ces extraits restés inédits de l’interview parue dans Obsküre Magazine #15 (mai / juin 2013, en kiosques depuis le 9 mai).

Obsküre Magazine : Calling from the Stars fait part d’une substance musicale protéiforme et importante en quantité. Il matérialise un flux, une inspiration prolifique. Tout s’est-il rapidement articulé, as-tu eu l’impression d’une évidence ?
Miss Kittin :
Non, car ces morceaux se sont accumulés au fil du temps. J’étais dans un état d’esprit où je travaillais recluse et je voyais un album se profiler. Derrière j’ai rajouté un ou deux morceaux et je me disais que j’allais amener tout ça en studio, pour le retravailler. Le processus s’était étalé dans le temps, je ne veux pas aller en studio sans avoir rien à dire. Je peux faire trois morceaux en une semaine puis ne plus rien sortir pendant trois mois. Ça s’est souvent passé comme ça, d’ailleurs, pour Calling from the Stars. Chaque album est un passage dans la vie et correspond à un changement, quelque chose de mûri et qui te fait accéder à un stade supérieur de la compréhension de soi. Les albums précédents, si je dois résumer très fort, c’était une remise en question, une quête d’absolu – mais il fallait se battre, c’était une espèce de… jardinage, je chassais les mauvaises herbes. Les deux derniers albums correspondent à ça : ils fouillaient dans le passé et avaient cette image de disques sombres, correspondaient à une remise en question. Calling from the Stars est hyper symbolique au sens où j’ai l’impression d’être arrivée où je voulais. Sur le moment, je ne m’en rendais pas compte à part dans les paroles, qui révèlent un travail sur soir. Des thèmes ont surgi comme le passage de vie à mort, une histoire d’amour qui se termine, avec le sentiment qu’il n’y a que du bon pour l’après. Pour cette raison, il est plus solaire ; la musique est aussi plus dépouillée, parce que je l’ai faite toute seule. Le résultat est moins chargé.

Ce disque représente un début pour toi, au moins symboliquement. Jusqu’à présent, ton parcours s’est beaucoup construit sur la collaboration…
Oui. Ce dont on ne se rend pas compte, c’est que dans toutes mes collaborations, et même celles avec Michel (N.D.L.R. : Michel Amato, alias The Hacker), même si je n’avais pas cette liberté de toucher les machines, j’ai toujours été très active en studio. Je ne peux rester le cul assis sur une chaise en attendant qu’on me sorte des trucs. J’ai toujours exprimé mon désir sur tel rythme, l’arrivée d’un break, c’est déjà de la composition, la position d’un chef d’orchestre. Aujourd’hui, je fais tout toute seule et on ne peut plus rien me dire de ce côté-là, même si je m’en fiche complètement, puisque encore une fois, faire toute seule n’est pas un but en soi voire peut constituer une faiblesse. On le voit avec des artistes ou des chanteurs qui partent en solo, etc. Le but c’est de faire de la belle musique, peu importe le comment.

La difficulté de fond dans l’exercice solo, c’est de prendre le recul vis-à-vis de ce qu’on fait. Concernant le son, comment travailles-tu ?
Au casque. Mon studio est chez moi. J’habite sous les toits dans une petite pièce sous mezzanine, fermée. C’est tellement exigu que je ne peux me mettre debout dans cette pièce ni installer des enceintes à équidistance pour bien écouter. J’ai donc plusieurs casques et j’amène le résultat à quelqu’un qui mixe et équalise tout de façon correcte, car il n’est pas de mon ressort de tout faire ressortir de façon impeccable. Il y a des studios pour ça, pour les phases mixage et prémastering. J’aime bien le casque, peut-être que les années de DJing font que le casque est greffé sur la tête (rire). Il y a une intimité au casque, on est dans son univers, c’est un cocon. Après il fait faire attention, nul n’est obligé de pousser le volume. Il ne faut pas s’abîmer les oreilles, faire de la musique pendant des heures est fatigant pour elles comme l’esprit. C’est aussi pour ça que je travaille assez vite. Je ne passe pas des jours et des jours sur un son. En général, une structure est couchée en une ou deux heures. Le lendemain, j’y reviens, je fignole et en deux/trois jours, le titre est fini. Lorsque ça ne fonctionne pas comme ça, le sais que le résultat est discutable. Alors j’y reviens plus tard, de temps en temps, et si la substance est là le morceau survivra et existera. Mais je n’ai quasiment pas de morceaux en rab. Je n’ai même pas fait une sélection, j’ai fait les morceaux au fur et à mesure. Quand l’idée de l’album est venue, j’ai mis les morceaux ensemble, il s’en dégageait une cohérence et j’ai rajouté les derniers pour compléter le disque, lui donner ce qui lui manquait ; mais c’était dans un esprit de démo, pas du tout en me disant que c’était déjà fini.

Miss Kittin on Ibiza

« Calling from the Stars », c’est peut-être une manière de parler de ce sommeil que viennent perturber les problèmes. Il y a aussi la dynamique inverse : le sommeil qui te fait échapper aux problèmes…
J’ai écrit ce morceau pour Gesafelstein. Il m’avait envoyé ce morceau il y a plusieurs années, un soir. Il m’a dit de penser à mettre des voix dessus, j’ai tout de suite été inspirée, c’était la nuit. Je ne fais pas beaucoup de musique la nuit, mais là, j’ai eu l’inspiration. Mike est quelqu’un d’assez torturé, il m’appelle souvent et aime bien qu’on discute. J’ai écrit ça comme une espèce de berceuse pour lui. Il a très bien compris le message et ce morceau était bel et bien pour lui, au départ. Lorsque j’ai commencé à rassembler les choses pour l’album ambient, le second volume de Calling from the Stars, je l’ai appelé et je lui ai demandé ce qu’il allait faire de ce morceau-là. Il m’a dit qu’il ne l’utiliserait pas car il était parti vers un autre son pour son prochain album, mais il m’a dit de le prendre pour mon album à moi. Et ce morceau était tellement bien que nous avons modifié le tracklisting pour le faire basculer dans la partie n°1 de l’album. Voilà, encore une surprise (rire)…

L’album intègre pas mal de sons organiques. Cela implique-t-il la présence d’un groupe autour de toi pour la scène ?
Non. Je serai purement solo parce que je n’ai pas le choix. Passer sur scène sans Michel, c’est difficile. C’était très sécurisant pour moi de le savoir à côté, on a tout appris tous les deux sur scène, c’est lui qui m’a mis devant un micro. C’est difficile d’être sur scène, la vie sur la route n’est pas facile et c’était obligé qu’il soit là… Et là, d’un coup, je fais un album toute seule. Comment faire ? Prendre un groupe ? Je ne fais pas de la musique « de groupe ». Prendre quelqu’un pour m’aider à gérer le côté électronique ? Je ne peux pas, ça ferait trop référence à Michel. Donc je n’avais que cette solution : tu as fait l’album toute seule, présente-le toute seule. C’est plus juste de faire ça. Tout repose donc sur moi, il y a là un challenge très fort. Il faut trouver des solutions pour occuper le spectateur pendant une heure sans tomber dans les clichés du live electro avec un ordi et un écran derrière. Je ne ferai pas ça. J’ai trouvé une solution autre, juste pour que ça ait du sens et que je présente mon univers moi-même.

Regarde The Hundred In The Hands, de chez Warp. À deux, ils ont un son incroyable sur scène. Alors à deux ou tout seul, on se dit que plus rien n’est impossible…
Bien sûr ! Une fois qu’on maîtrise la technologie, au final, que reste-t-il de plus difficile à faire ? Encore de vraies chansons, avec de vrais texte et sortir, surtout en France, de cette chanson encroûtée. Il y a vraiment quelque chose à faire et j’ai envie d’essayer. Les compositeurs de demain, ce sont des gens qui viennent de là où nous, nous venons. Et ça, ça ne s’achète pas. On ne peut pas le créer de toutes pièces, de la téléréalité, des The Voice et compagnie. Qui va le faire à part nous ? C’est politique, c’est un cheval de bataille. C’est la plus grosse prise de conscience que j’aie pu avoir récemment : si des gens comme moi ne le font pas, qui va le faire ? Je ne suis pas la seule à penser ça, à refuser cette facilité, à refuser de devenir un DJ de stade. C’est chouette, là, on rentre dans un processus culturel et intellectuel sans vraies limites, un truc que peut-être la France n’a pas connu depuis longtemps. Faire cet album a été quelque chose d’énorme pour moi et au final, ça m’a ouvert une boîte de Pandore (rire), c’est assez bizarre en fait. Elle est bien ouverte et les fruits se font déjà sentir. J’ai hâte de me remettre au travail en compagnie de gens compétents et partageant ma vision, et qui pourront m’amener beaucoup plus loin que ce que je pourrais faire toute seule.

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Ta référence aux DJs de stade peut induire des suppositions sur ceux qui incarnent la vulgarisation de la culture des DJ…
Je ne vise personne en particulier, ça concerne un tas de monde et pas forcément notre Guetta national. Lui, il a travaillé dur pour arriver là où il voulait. C’est tout à son honneur, d’une certaine manière. Il voulait faire passer cette musique dans les stades et travailler avec des stars interplanétaires, c’était sa vision et il a réussi. Il ne faut pas critiquer ça. Je dis juste que dans ma perspective, mon exigence, mon intégrité, ce n’est pas mon domaine. J’en ai peut-être le potentiel, on me l’a dit de nombreuses fois mais ce n’est pas mon truc. Je l’ai toujours revendiqué et ça ne va pas changer aujourd’hui. Ce qui me plaît, moi, c’est d’amener le stade de l’écriture plus loin via le son électronique. Ce n’est pas la même chose. C’est un autre travail et je ne dis pas qu’il est meilleur en soi ou plus intellectuel, je dis simplement que ça rejoint plus le fondamental que le structurel.

La performance live solo à venir pourrait te détacher de l’image du DJ electro/techno qui te colle encore à la peau, aujourd’hui…
Elle colle à ma peau parce que je l’ai bien voulu, aussi. Mais je suis en train de quitter tout ça. Je vends toute ma collection de disques, de synthés, je fais table rase à bien des niveaux. C’est très libérateur. Quand on a eu ce succès avec The Hacker, nous sortions de notre province. On découvrait le monde et d’un coup, un morceau cartonne et nous nous faisons récupérer de partout. Rester dans ce monde du DJing, c’était ma réponse à ça : c’était non, je n’irais pas là où les gens voulaient m’amener, je continuerais à décider. Je suis restée dans le monde du DJing parce que j’adore mixer, j’adore cette forme d’expression. Elle m’a fait découvrir le monde, j’ai pu me construire à ma façon sans que personne ne me dicte le sens. Aujourd’hui, cette chose est faite et j’ai gagné une confiance en moi. Or, je ne vois pas trop ce que je peux raconter de plus en tant que DJ. Et puis le monde du DJing arrive à son apogée. On ne peut aller plus loin et on voit les dérives aux États-Unis. Je n’ai pas fait tout ça pour être récupérée et jouer de la merde dans des stades. Pour aller plus loin dans son art, le chemin est évident : continuer à écrire des morceaux et m’éloigner de ce DJing devenant un phénomène de masse. Avant, c’était différent : la musique électronique était naissante et le DJing était un phénomène underground. C’est ça qui me plaisait. Maintenant, il n’y a plus rien d’exceptionnel dans le fait d’être DJ. De mon côté, j’ai envie de dire d’autres choses, de pousser la pop music ailleurs, sans qu’elle tombe dans le cliché. Vivre toutes ces histoires incroyables pour se faire happer par le show business serait vraiment dommage. On peut se servir de ça autrement et voir plus loin. La suite pour moi, c’est de passer sérieusement à la production, plus comme DJ mais comme auteure. Dans mon entourage, des gens développent aussi une ambition dans la création electro. J’ai envie de le faire aussi, avant qu’il soit trop tard. C’est passionnant.

Le morceau « Life is my Teacher » nous rappelle que plus nous apprenons, moins nous savons.
C’est ce que je retire de toutes mes années de musique, une humilité née du voyage. Plus on joue devant des gens, plus on n’est rien, plus on prend conscience d’appartenir à un ensemble. Nous sommes un catalyseur, les yeux et les oreilles des gens qui viennent nous écouter. Écrire une chanson c’est voir les choses à travers un regard poétique ou analytique sur le monde. Le retransmettre, c’est dire des choses que les gens ressentent mais ne sont pas aptes à retranscrire de cette façon. C’est ça la musique pop, populaire, c’est de parler de choses de préférence intelligemment mais sans que ce soit une obligation. Après, quand on a la capacité d’analyser et de retranscrire, ces choses ont un potentiel universel. Si on est déjà capable de les voir et qu’on a envie d’écrire sur ces choses-là, c’est qu’on sait ne pas être seul à les ressentir. Or, nous ne sommes pas là pour éduquer mais pour révéler quelque chose. Dire « Life is my Teacher », c’est le révéler à des gens qui ne l’ont pas forcément vu clairement mais qui le comprennent ou sont en voie de le comprendre. Lorsque j’ai trouvé cette formule je me suis dit que j’avais tout dit et je ne voulais pas broder autour. C’est intéressant, au passage, de greffer une phrase d’absolu sur une musique synthétique, pop et presque naïve. J’adore cet écart dans l’écriture : parler de choses profondes et universelles, légères en apparence mais qui ne le sont pas. C’est quelque chose de difficile à faire.

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Un autre titre nourrira les discussions, pour ce qu’il représente en symbolique et sur le plan personnel pour toi : « Night of Life », qui se rapporte à la mort du grand-père. Sur l’approche de la mort, la négation ou le tabou autour de la mort nous rend l’idée inatteignable, quand ailleurs elle peut être appréhendée plus positivement, dans l’idée de célébration, de libération, de fête. Sur le continent africain, par exemple, mais pas seulement…
En Asie aussi, en Amazonie, dans toutes les sociétés primitives en fait. Personnellement, je me sens proche de ces dernières mais c’est aussi le résultat de voyages, de choses incroyables qui surviennent dans ta vie et qui t’amènent à revenir à des choses très basiques et qui te font réaliser que la société dans laquelle nous vivons nous a éloignés de conceptions qui, pourtant, devraient nous paraître naturelles. C’est nous qui ne sommes plus en phase avec cette base des choses, d’où l’importance d’en parler. Je ne l’avais pas vécu avant, donc traverser cette épreuve où tout d’un coup tout est naturel, tu sais ce qu’il faut dire à la personne au bon moment… C’est comme l’expression d’un instinct maternel. D’un coup, tu sais ce qu’il faut faire, c’est l’évidence. C’est magnifique, ça dédramatise complètement la situation et ça m’a subjuguée de savoir comment être dans cette situation-là. Je m’y étais préparée, forcément. Quand tu aimes une personne autant, tu sais qu’un jour elle ne sera plus et qu’il vaut mieux être prêt pour que tout se passe bien. Ça méritait une chanson, juste pour expliquer la beauté de la chose. Pas pour me délivrer ou faire mon deuil, puisque je l’avais déjà fait. Mais je me suis demandé si, par l’écriture, je pouvais retranscrire l’intensité et le naturel de cette chose. C’est sans doute la chanson la plus aboutie que j’aie jamais écrite.

« What to wear » parle de l’apparat, de ce qu’il cache. Toi-même as pu recourir à l’apparat, on t’a vue photographiée dans des tenues spectaculaires. Comment conçois-tu l’apparat pour toi-même ?
On peut s’amuser avec son apparence mais ça doit rester une expression d’une partie de ce qu’on est. Le costume n’est pas forcément là pour masquer quelque chose, ça peut dire tellement de choses sur ce qu’on est, au contraire… Et dans cette chanson, c’est plutôt sur les sentiments, les gens qui veulent plaire à tout le monde et varient dans leur attitude en fonction de la personne qu’elles ont en face… ce qui revient à ne pas être soi-même. On en rencontre beaucoup des gens comme ça hein, partout… Des gens versatiles, qui retournent leur veste. Pense à « L’Opportuniste », de Dutronc ; sauf qu’on se retrouve toujours face à des gens qui ne sont pas dupes. Il aurait été trop facile d’écrire la chanson en la résumant à une condamnation de cela et juste cela. Le refrain est « je sais qui tu es, alors montre-le ». Il s’agit de confronter les gens à leur propre vérité, puisque c’est ce que je cherche toujours chez moi. L’opposé du mensonge. Toujours être dans la vérité.

Pour moi tu représentais jusqu’à présent un potentiel, et c’est la première fois que je ressens une évidence dans ce que tu fais. C’est enthousiasmant.
C’est maintenant que ça commence. Je crois que tu as raison et je m’en rends compte aujourd’hui. C’est sûrement une étape importante pour moi, une forme de révélation. Mais c’est des années et des années de travail et je n’y serais sans doute pas arrivée sans avoir vécu toutes ces choses. J’arrive à un truc qui est beaucoup plus puissant, efficace je pense, et qui touche à l’essence. Je comprends ce que tu dis, je le vis aussi comme ça.

> SORTIE
– MISS KITTIN – Calling from the Stars (wSphere) (2013)
> WEB OFFICIEL
www.misskittin.com

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