Maxime Lachaud – Redneck Movies

12 Déc 14 Maxime Lachaud – Redneck Movies

J’ai eu un grand plaisir à lire ton livre, à préparer l’interview et la chronique et enfin à te voir le présenter pour sa sortie officielle. C’était à la librairie Floury Frères, à Toulouse, un lieu que tu remercies d’ailleurs dans les crédits. Depuis, ton livre rencontre le succès qu’il mérite. On n’est pas dans le copinage, tu tiens là une somme plus que nécessaire sur un genre cinématographique, mais aussi, comme nous avons été nombreux à la signaler, tu touches aussi du doigt des questions sociales essentielles.

Il y a une énorme difficulté à établir une naissance de l’archétype redneck dans sa représentation artistique. C’est en gros après la Guerre de Sécession que cette figure émerge. Mais avec ce qui est contenu dans ce personnage, on a là une figure quasi mythique…
Maxime Lachaud : Oui, il est très difficile de savoir quand le terme est véritablement apparu. Pour faire simple, on peut dire que ce stéréotype désigne des hommes blancs défavorisés du sud des Etats-Unis où la chaleur accablante leur aurait tapé sur les neurones et en aurait fait des êtres dégénérés. On les dit bigots (le terme ferait aussi référence aux foulards rouges que portaient les presbytériens écossais émigrés sur le continent américain), racistes, stupides, feignants, sexuellement déviants, adeptes du lynchage, illettrés, grossiers et sans éducation. On peut les reconnaître à leur pick-up tout pourri, leurs peaux noircis par la terre et rougies par le soleil, leurs salopettes rapiécées, leurs chapeaux de paille, leurs doubles prénoms ou leur fâcheuse habitude à se tromper dans la conjugaison des verbes. On trouve des traces de ce personnage chez les humoristes du Sud-Ouest entre les années 1830 et 1860 ou dans certains récits de voyageurs s’étant aventuré dans les Appalaches où ils ont pu tomber nez à nez avec des montagnards primitifs, mais c’est surtout après la Guerre de Sécession, soit après 1865, que cet archétype se popularise. Terme insultant, il pourrait aussi être une combinaison entre le « roughneck », le travailleur manuel en charge des tâches difficiles, et le « red skin », le peau rouge. En effet, le cinéma lui a fait souvent incarner des rôles d’antagonistes sauvages, un bâtard pour la race blanche. Ce statut de personnage en dehors des lois, de marginal recouvert de boue, a connu de nombreuses évolutions au cours du XXe siècle. Dès les années 20, des mineurs ou des musiciens ont pu se revendiquer comme appartenant à la classe des « rednecks » jusqu’aux récentes élections américaines où on pouvait voir des pancartes stipulant « Rednecks for Obama », sans parler des festivals de jeux « rednecks » qui pullulent dans les états du Sud. Dans les années 70, on parlait même du « Redneck Chic ». C’est parce qu’ils sont des personnages rejetés et abjects qu’ils attirent quelque part une certaine sympathie mêlée d’effroi. Objets de caricatures comiques ou terrifiantes, ils se déplacent à l’infini. Le « redneck » de l’un ne sera pas forcément le « redneck » de l’autre. Ces êtres spectaculaires relèvent donc du fantasme et de l’imaginaire d’un côté mais ils révèlent en même temps une réalité fondamentale de la culture américaine. Le terme de « figure mythique » n’est donc pas exagéré pour ces personnages à la fois descendants des pionniers pur souche et êtres dégénérés condamnés à se reproduire entre eux, ceux que l’on aime à nommer les « white trash ».

Dans les films, en plus de ces Rednecks, on a la façon dont ils sont présentés, mis en scène. Là, c’est l’affaire du réalisateur et de son équipe, souvent réduite à l’essentiel. Ces artistes appuient sur des clichés précis et pourtant, leur humour macho, gore, en partie cynique, il se fait international. Additionné à une ferveur religieuse à la fois viciée et belle, ça fait un cocktail détonnant. Que révèle ce cocktail contre-nature de l’homme face à son miroir ? Les interrogations humaines semblent nécessaires lors de l’étude d’un tel sujet.
Oui, et elles sont nombreuses et infinies. Cela nous amène à nous questionner sur notre rapport à l’autre, à l’animalité, au fanatisme, aux dogmes, à la notion de famille, de culture, d’héritage, de mythe. Bref on n’est pas sortis de l’auberge. Car cette ordure symbolique, ce « white trash », agit profondément sur notre subconscient. Il réveille en nous la bête et il nous renvoie l’image effrayante et immonde de ce que nous rejetons. Le « redneck » agit en tant que révélateur, et cela peut expliquer pourquoi il reste si présent dans la culture contemporaine, et pas juste au cinéma

Pourquoi d’après toi la France a pu s’intéresser, elle aussi, à ses ploucs et autres cul-terreux ?
Le « redneck » est et reste lié à la culture américaine. Cela dit, il me semblait intéressant dans la dernière partie de l’ouvrage d’ouvrir des portes et de montrer comment les thèmes de la ruralité et de la dégénérescence avaient été abordés au cinéma dans d’autres pays, et on s’aperçoit vite qu’il y a des ponts qui se dessinent entre des cultures bien différentes. Du coup, cela m’a amené à explorer des films aussi disparates que Goupi Mains Rouges, La Traque, Fantasia chez les ploucs, Canicule ou même l’infâme film porno Le corps de chasse.

Il y a un plaisir évident pris dans la composition de tes textes : tu passes de scènes atroces à la douce voix de Billie Holiday, de contenus effroyables à la poésie des arbres à bouteilles. Ce dosage entre attraction et répulsion faisait-il partie de ton cahier des charges conscient ou inconscient ?
Il est indispensable à tous ceux qui s’intéressent au Sud des Etats-Unis. Le grotesque, l’attraction/répulsion, la difformité, l’excès et le secret, tout cela est présent dans cette culture plus que nulle part ailleurs. Ce mélange de beauté et de terreur, de sublime et d’humour noir, se trouvait chez des artistes originaires du Sud comme Edgar Allan Poe, Tod Browning ou encore William Faulkner pour ne citer qu’eux. Ce sont des composantes essentielles de tous les films que j’aborde.

Y a-t-il un livre ou un film que tu regrettes de ne pas avoir lu ou vu avant l’impression du livre ? C’est un sujet sans fin et il n’était pas réellement possible de tout lire et tout voir, non ?
C’est certain, je continue à découvrir sans cesse. Le seul souci pour l’ouvrage a été que j’ai dû m’en tenir à un plan précis pour ne pas perdre le lecteur, et j’ai trié les films par thématiques, illustrées par un certain nombre d’exemples. Ainsi il y a certains films qui sont juste cités car ils ne rentraient véritablement dans aucun de mes chapitres. C’est par exemple le cas d’Une fille nommée Lolly Madonna de Richard C. Sarafian. Il est certain que le livre aurait pu faire le double de son volume déjà très imposant. Et qui sait? Peut-être qu’un jour je ferai un Tome 2 ?

 

http://www.rougeprofond.com/LIVRES/RACCORDS/redneck/index.html

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