Mathieu Guibé – Interview bonus Obsküre Magazine #14

29 Avr 13 Mathieu Guibé – Interview bonus Obsküre Magazine #14

Vous voulez en savoir plus sur Mathieu Guibé et son roman Even dead Things feel your Love, découvert à la lecture d’Obsküre Magazine #14 ? On vous a préparé un festin d’informations complémentaires. Parce que les vampires qui arrachent des mâchoires, ils sont toujours un peu acquis à notre cause, et il serait dommage de les quitter trop vite.

Obsküre Magazine : La science a une place particulière dans le roman. Elle est importante dans la vie de Josiah comme dans celle d’Abigale, et déclenche quelques réflexions sur le progrès. Pourriez-vous revenir sur votre rapport à la science, que vous avez étudiée, me semble-t-il, et le sens qu’elle prend dans un roman tel qu’EDTFYL ?
Mathieu Guibé : J’ai en effet suivi un parcours scientifique. J’ai étudié les sciences de la vie pendant mon cursus universitaire, et plus particulièrement le comportement animal, au cours de ma spécialisation en éthologie pour laquelle j’ai obtenu mon doctorat. Cela a sans doute eu une influence sur mon écriture, depuis le raisonnement de mes personnages jusqu’à la logique de construction d’une narration, mais également sur les thèmes parfois présents. C’est le cas pour EDTFYL. Le roman joue beaucoup sur des paradoxes, des oppositions, et l’attrait pour la science des personnages principaux en est une. Pour l’un, c’est une progression qui lui ferme des portes, l’exclut d’un monde auquel il pense de moins en moins appartenir ; et pour l’autre, c’est tout l’inverse, une formidable opportunité de briser les entraves d’une vie monotone, semblable à une prison. Cela enrichit à la fois les différences qui scindent, mais unissent aussi le couple principal… et puis cela permet de replacer l’avancée fulgurante de la science à cette époque charnière. Même immergé dans le monde de la recherche, il est difficile d’avoir un raisonnement objectif sur la place de la science aujourd’hui (et encore moins à cette époque à laquelle nous n’avons pas vécu), mais intérieurement, je ne peux m’empêcher de penser que l’ensemble des disciplines sont dorénavant aussi instrumentalisées que le sont les outils qu’elles produisent. Il y a à peine deux siècles, la science changeait la face du monde alors que maintenant on la cantonne à changer notre quotidien, ce qui est totalement différent. La masse fait avancer le monde à un rythme que l’individu subit et, je pense, c’est ce à quoi sont confrontés Josiah et Abigale.

Comment considérez-vous Josiah ? J’imagine que vous deviez vous douter que les lecteurs pourraient avoir des opinions très variées à son sujet ! Brute sanguinaire, égoïste, qui s’écoute trop, qui s’abandonne paresseusement au désespoir… et d’un autre côté, amoureux absolu… qu’en dites-vous ?
C’était la grande inconnue ! Et ça le reste toujours parce que je pense qu’il va en dégoûter plus d’un, mais j’avais vraiment peur qu’aucun lecteur ne puisse s’attacher à ce personnage si détestable. Vous le résumez très bien : monstrueux, égoïste même en amour, lâche, faible face à sa condition. Finalement, il a été façonné non pas par sa nature vampirique, mais par sa solitude. Il n’a même pas conscience d’agir dans son seul intérêt, car pour lui, les autres n’ont pas de consistance, ni les individus, ni la société. Il ne se définit pas, prisonnier entre des souvenirs humains et un instinct vampirique très animal, et sans se caractériser, il s’empêche d’appartenir au monde dans lequel il est pourtant condamné à vivre. Abigale modifiera la donne, sa perception des choses, de lui-même, des autres… mais changera-t-elle son comportement ? Ça…

Publier EDTFYL, ça revient à prendre quelle position au sein du champ littéraire vampirique actuel, à votre avis ?
C’était délicat de prendre la décision de publier EDTFYL. Lorsque la littérature vampirique a de nouveau explosé, j’avais peur d’être perçu comme un jeune auteur essayant de s’insérer dans un filon déjà surexploité, et je préférais garder mon histoire dans un coin de la tête pour la ressortir plus tard. J’étais alors un auteur assez en retrait, car accaparé par mes études. Après la fin de celles-ci, j’ai eu l’occasion de participer à plusieurs salons, regagner du temps pour lire des œuvres actuelles, rencontrer des éditeurs, des auteurs et des lecteurs. J’ai alors compris en travaillant avec le Chat Noir, que le phénomène de mode était une tribune non négligeable pour proposer des récits en marge d’un courant surexploité, mais néanmoins intégrés à celui-ci. Je n’ai pas la prétention d’offrir une histoire originale ou novatrice, je la qualifie volontiers de rétro et désuète, mais elle définit bien mieux pour moi la notion de romantisme, et que puis-je prétendre d’autre que de vouloir offrir une vision personnelle des choses dans mes écrits. C’est un peu ironique de voir que EDTFYL est sensiblement considéré comme en marge du courant vampirique actuel alors qu’il s’apparente directement aux grands classiques, cela témoigne bien de l’évolution de cette créature dans les esprits et de son utilisation massive aujourd’hui.

mathieu-guibé

Comment en êtes-vous venu à l’écriture ? Pourriez-vous revenir un peu sur votre parcours d’auteur publié ?
Je me suis mis à l’écriture peu après avoir déménagé à Paris pour mes études. L’isolement qui a suivi m’a permis de me plonger dans des histoires pendant pas mal d’heures (que ce soit en lecture, en jeux vidéo ou en films) stimulant sans cesse mon imaginaire. Puis, lorsque j’ai dû l’exploiter pour pratiquer le jeu de rôle, j’en suis venu à vouloir m’exprimer. D’abord par le dessin parce que des images très précises me venaient à l’esprit, mais mon non-talent pour cet art m’a vite conseillé de suivre une autre voie, et c’est avec des mots que j’ai le mieux décrit ces images. Puis de tableau en tableau, des liens se sont tissés pour créer des histoires et j’ai rapidement enchaîné sur l’écriture d’Atalan qui est à la fois mon premier vrai récit et ma première publication. Ce fut alors une expérience très particulière pour une première sortie qui a totalement biaisé ma vision du monde éditorial, et même si cela m’a offert une existence en tant qu’auteur, cela m’a considérablement freiné dans mes opportunités et mes projets. Après avoir récupéré mes droits, j’ai préféré repartir de zéro avec la parution de mon manga Pity (mais qui reste une aventure très ponctuelle dans ma bibliographie) et des petits projets qui ont été publiés à la Porte Littéraire mais dont j’assurais la conception de A à Z, pour tenter de me faire une petite place en proposant quelque chose qui me correspondait. C’est là qu’avec le soutien des premiers lecteurs qui ont ardemment fait la promotion de ces petits recueils que j’ai gagné en visibilité et en crédibilité. Entre temps, la collaboration avec Cécile Guillot (créatrice des éditions du Chat Noir) m’avait permis de me familiariser avec la ligne éditoriale de sa maison d’édition et de proposer le projet d’EDTFYL qui lui correspondait parfaitement. D’autres opportunités se sont également proposées en parallèle et il est maintenant certain que 2013 et 2014 vont être pleines de bonnes surprises côté publication.

Travaillez-vous à un autre roman en ce moment ?
Je travaille simultanément sur différents projets. Entre autres, la publication du recueil de nouvelles À un sanglot de moi, tu reposes, l’écriture de la suite de Quintessence Hiémale, Iridescence estivale (toujours avec Cécile) et la correction d’anciens manuscrits que je remets au goût du jour (notamment Atalan et sa suite inédite, ainsi qu’une saga d’Heroic Fantasy pour Young Adult).
En terme de roman, je travaille sur un format un peu particulier qui est le feuilleton, que je trouve à la fois confortable dans le processus d’écriture (je peux me consacrer à d’autres projets entre chaque épisode) et dans la relation qu’il peut avoir avec le lectorat (puisque les retours ont toujours la possibilité d’influencer les futurs épisodes). C’est l’un des projets vampiriques que j’évoquais plus haut, et si celui-ci s’inscrit plus volontiers dans la mouvance actuelle, il me permet surtout d’écrire sur des thèmes plus légers et d’user de tonalités plus humoristiques après le cas EDTFYL qui m’a demandé pas mal d’énergie morale pour être finalisé. J’espère quand même y inclure une vision personnelle, plus geek que freak.
Il constitue également une pause bienvenue avant d’attaquer de gros projets en perspective notamment deux ouvrages steampunk, l’un intime dans la veine de EDTFYL et l’autre beaucoup plus ambitieux dans sa relecture de la société et de l’histoire, et puis j’ai également une idée entre SF et Urban Fantasy qui me trotte dans la tête, alors pourquoi pas !

Comment se porte le Chat Noir ? On sait combien les petites maisons d’édition doivent se battre pour subsister, et je crois savoir que vous vivez ce combat de très près, puisque vous participez à la gestion de la maison. Ça se passe comment ? Quelles stratégies mettre en œuvre pour subsister ? Le numérique joue-t-il un rôle ?
J’occupe, il est vrai, un poste de directeur de collection (Black Steam, la collection steampunk) au sein du Chat Noir et je suis de fait très impliqué dans sa gestion avec le reste de l’équipe. C’est un combat de tous les jours. Nous nous devons d’être dix fois plus présents que les grosses maisons d’édition avec peut-être dix fois moins de moyens, de pouvoir d’attraction pour dénicher des auteurs et de visibilité pour trouver les lecteurs. Il faut ruser d’inventivité pour trouver les formules qui marchent, et elles ne sont jamais les mêmes pour chaque œuvre ! Il faut aussi manier les nouveaux médias, les réseaux sociaux, être présents sur les salons, pour l’heure se diffuser, se distribuer. Heureusement, nous ne sommes pas seuls dans ce combat, il y a une formidable communauté de lecteurs qui soutiennent ardemment les petites maisons d’édition, qui servent d’intermédiaire offrant ainsi une communication parfois inespérée sur un livre, il y a des acteurs de la chaîne du livre qui font des concessions pour nous épauler, qui prennent du temps pour nous conseiller.
C’est beaucoup de travail dans des branches que nous ne maîtrisons pas toujours, mais pour lesquelles nous nous formons sur le tas. Avec le Chat Noir, on est très présents sur les réseaux sociaux pour essayer de souder la communauté qui nous soutient et de la faire s’accroître, on a développé une chaîne YouTube pour diffuser des bandes-annonces, mais aussi des lectures d’extraits, des interviews, etc.
On se lance également dans le numérique, voie à double tranchant. Elle apporte un soutien non négligeable en permettant une offre à prix réduit et une facilité d’accès, elle permet la mise en place de formats originaux comme le feuilleton ou la vente par nouvelles, mais c’est également l’opportunité pour le piratage du catalogue qui se retrouve rapidement en téléchargement illégal. On comprend bien, alors, que peu de gens ont alors une connaissance réelle du monde éditorial puisque ce phénomène n’est rien de moins qu’un processus assassin que l’on doit subir en plus de nombreux autres problèmes.
Mais Cécile l’a clairement dit à de nombreuses reprises, elle a créé la maison d’édition car c’est une passionnée, et la passion demeure, envers et contre tout ; et ce grâce aux auteurs qui nous surprennent par leur talent, les lecteurs qui nous soutiennent avec ferveur, et tous les partenaires qui nous soutiennent. L’aventure du Chat Noir au quotidien, c’est toute une histoire qui s’écrit pour vous en conter d’autres.

 

> MATHIEU GUIBÉ – Even dead Things feel your Love (2013, Éditions du Chat Noir)

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