Mathias Richard « La rage à vie vissée pour toujours »

24 Fév 13 Mathias Richard « La rage à vie vissée pour toujours »

Machine dans tête, roman poétique – récit de voyage

Comment crier sa musique intérieure lorsque l’on vit dans un immeuble de banlieue ? Comment vivre lorsqu’on ne peut pas crier ? N’y a-t-il que le périphérique en voiture pour chanter avec Sonic Youth que la société est un trou qui nous pousse à mentir à nos amis ?

Ces questions de survie, le narrateur du livre se les pose au début de son périple. Alors, quand son copain Goran l’appelle du fin fond de la Croatie pour lui proposer un festival de cinéma, il n’hésite pas : c’en est fini de la solitude dans la maison familiale qui l’avait conduit à s’enfermer pendant ses vacances. Place au voyage, à la nécessité de bouger.

Direction Marseille tout d’abord où le festival « Mimi » des îles du Frioul donne vie à une première hallucination sur les pires maladies qui guettent les vacanciers dans cet ancien bagne. Pour le narrateur, la route ne s’arrête pas là, une discussion sur La Jetée plus tard, il lui faut toujours plus, aller vers ailleurs plus qu’être ailleurs.

Heureusement, en chemin, il croise d’autres lui-mêmes, tziganes rêvés qui dépouilleraient les voyageurs, autostoppeurs beurrés marchant en quête d’un village trop lointain pour être réel, mirage guetté par tous les fans de soirée inédite. La colline Motovun et ses innombrables sentiers et cafés devient pour un instant cet Eldorado. Mais la folie de la route reprend ce Dorian, pris au piège de la société et de son corps car il aime traverser et n’aime nulle part… Il file à bord d’un car trop chaud vers Zadar ou Split et se baigne à Tujepi hébergé chez Tino, le père de Goran.

Ce livre revisite le genre du récit de voyage : on a là l’ingénuité du Nicolas Bouvier de L’Usage du monde, cette inconscience qui fait aller de l’avant sans penser aux conséquences, y compris à bord d’un avion trop minuscule pour bien voler. Sous les dehors du romanesque émerge le portrait d’une génération post-beat, post-punk, post-free, en but aux barrières physiques et mentales d’une Europe soudain devenue bien prude. Les tentes des campeurs sont visitées par les flics, le carnaval marin est surveillé par des videurs, les filles ne couchent plus si facilement. En sort une interrogation plus philosophique : parler la même langue, est-ce possible ? C’est que le style de Mathias Richard ne ménage pas son lecteur : les scènes hallucinées se succèdent et remontent le temps (superbe analyse de l’importance des squares et autres parcs dans la vie du narrateur Dorian) et que l’écriture automatique a de beaux restes. De Lacan à Lautréamont, le final du livre est une éructation « pré-mutantiste » comme la définit l’auteur, adressée à une certaine Pogota, muse musicale qui l’accompagne dans cette recherche de la liberté perdue. La critique sociale se cache sous le venin des phrases, le langage poétique s’enflamme d’éluCULbrations : le désir l’emporte sur son assouvissement, les mots plutôt que la chose. Liberté chérie et vacillements stylistiques, du mot au rap, du rap au texte, du texte à l’overdose d’encre. Relisant le manuscrit sept ans plus tard, Mathias Richard définit ainsi ce final : « implosion intérieure où a lieu une densification de langage -un trou noir-, son atomisation puis sa compression (…) [préfiguration de]la forme « syntexte ». »

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Mathias Richard avait donné à ce narrateur une partie de ses propres souvenirs, cependant les passages autobiographiques avaient été maquillés de la trame romanesque, tout en étant habités par l’expérience. Pierre-Yves Macé avec son electro-acousmatique se déguise sous les traits d’un Lucien, OvO noie les Instants Chavirés de Montreuil sous ses bruits musicaux, la description de la rue de Paris qui relie Montreuil et Bagnolet à la capitale se fait atomique… Derrière son narrateur, Mathias veille.

On rit souvent avec lui des déboires de ce Dorian Duran à l’œil explosé par sa lentille, à la peau couverte d’insectes, dont la vie ne tient qu’à sa capacité à ne pas s’endormir quand c’est Jasna qui conduit sur les routes en lacets tout en passant ses nerfs sur sa sœur. Comme lui, on peut s’interroger sur le bien-fondé d’ôter les têtes des mini-poissons mangés en friture, on sourit fermement quand il explique qu’il n’achète pas de cartouches de cigarettes, persuadé que le paquet qu’il fume sera le dernier ! On refusera de le suivre dans ses multiples blessures ; coupure au pied, toux éreintante dont les symptômes hérissent quelques belles pages.

Parallèlement, la Croatie panse elle aussi ses plaies, hurlant le chant des Oustachis à Zagreb, se montrant sinistre (Knin, les boîtes dévastées), mais se révélant lumineuse ou nocturne quand le paysage accompagne la fête (la grotta, bar immergé, les scènes de déambulation dans la nature). Voyageur lucide, Dorian écoute et regarde les autres, cherchant un but à l’existence, enragé de vie et attendant le secours d’autres frères et sœurs. Milan, aussi fou que lui, prouve que c’est bon de ne pas être seul au monde, de se sentir compris. Après des contacts de pieds nus, le meilleur allié de ce Dorian reste toutefois son frère, basé à Tours, qu’il rejoint en fin de livre avant d’interpeller les futurs possibles – futurs que l’on sait riches de rencontres artistiques pour l’auteur.

La parution de ce livre dont le manuscrit fut achevé en 2006 est l’occasion d’actualiser sur le net ses sources sonores : la bande-son de l’écriture, convoque à la fois les musiques internes, ressenties face lors du voyage et les musiques écoutées lors du processus d’écriture. C’est la Bande Originale du Texte. Une démarche de partage et de découverte, d’exploration plus poussée à la recherche d’une œuvre complète que Mathias avait déjà mise en place et qui comblera les fans d’écriture et de musique exigeantes (BAN, Tamtrum, John Lee Hooker, Rosa+Crvx, Deity Guns…). Un rendez-vous incontournable pour ceux qui veulent voyager sur place, « un œil dans la nuit qui n’en finit pas, un œil dans le jour qui vient ».

Mathias Richard, Machine dans tête, Éditions Vermifuge, environ 200 pages

Photo par Valérie Jacquemin.

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Site du livre, géré par l’auteur

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