M83 : sons de synthèse, bruit et espace

11 Sep 11 M83 : sons de synthèse, bruit et espace

En complément de l’entrevue parue dans Obsküre Magazine #5, www.obskuremag.net publie ces extraits inédits de notre entretien avec le fondateur de la formation synthwave orchestrale / shoegaze, à l’occasion de la sortie de son nouveau double album, Hurry up, we’re dreaming ! (Naïve / Mute).
Parution prévue pour le 17 octobre 2011.

M83 sort un double album à une époque à laquelle, crise du disque et de l’écoute oblige, ce format ne se fait plus beaucoup…
Anthony Gonzalez :
J’ai toujours eu la chance de travailler avec des labels qui ne m’emmerdent pas avec ce genre d’histoires. Depuis que je fais de la musique, je fais les disques que je veux faire et depuis qu’on a commencé à travailler sur l’album, jamais mon label ne m’a demandé une seule fois d’envoyer des démos ou des titres. Ils m’ont fait confiance jusqu’au bout et quand je leur ai dit un soir que ce serait un double album, ils ont simplement acquiescé par un « eh bien… très bien ! » (rire). Voilà, c’est tout et je me considère comme très chanceux de travailler dans ces conditions. J’ai un caractère assez… trempé, et si la moindre personne venait vers moi en m’expliquant qu’il faut « au moins tant de singles » sur l’album, je serais obligé de partir. Ce n’est pas ma façon de travailler, même si on vit une époque où c’est « tout pour le single », et où les gens attrapent les quelques titres qui les intéressent et s’intéressent de moins en moins aux albums en tant que tels… On peut donc dire que Hurry up, we’re dreaming est un pari assez osé, mais si je ne le fais pas maintenant je ne le ferai peut-être jamais. Dans deux ou trois ans, l’état du marché se sera encore aggravé, à mon sens…

Déterminer l’ordre des titres, pour Hurry up, we’re dreaming, ça t’a pris du temps ?
Ce n’était pas évident, pour des raisons de « connexion » entre les deux disques. Je pense que ça aurait pu être différent, difficile à dire. On a pris énormément de temps pour le faire, ça a suscité beaucoup d’interrogations avec mon producteur mais au final, je crois que ça touche une cohérence, notamment au regard de ce qu’on avait imaginé initialement.

La stratégie de l’album « compagnon » ne te tente pas ? Le disque qui accompagne le « principal » en comportant tout ce que l’album d’origine n’a pu contenir…

Non, je mets de côté en général les titres non retenus pour un disque, je ne me vois pas les réemployer plus tard. Ça ne me traverse même pas l’esprit. Si ça ne marche pas dans la période à laquelle ça a été créé, c’est que ça ne marchera jamais. C’est aussi un peu ce qui fait la beauté du truc : ces mélodies qui se perdent dans mon propre univers. À ma mort, on verra mais de mon vivant, ces mélodies resteront dans le nulle part.

Sur le précédent Saturdays = Youth, format simple album, il y avait quatre singles… Là, tu vas en faire combien ? Huit ? (rire)
Je ne sais pas, non, je pense qu’on se concentrer sur trois ou quatre aussi et on va travailler le double album comme un simple. M83 na jamais été très connu pour ses singles de toute façon.

Tu as beaucoup parlé des années quatre-vingt ces dernières années et sur certains titres, on ressent très fort ta connexion à cette époque, comme avec le morceau « Another Way from you »… Est-ce que tu es dans un moment où tu te sens particulièrement en phase avec cette époque, ou finalement, est-ce que ça t’accompagne un peu tout le temps ?
Tu évoques les 80’s mais dans cet album je n’entends pas que ça, je vois aussi les deux décennies autour, avant et après… après, c’est sûr, depuis le début les années quatre-vingt sont une période marquante pour moi. Je la trouve très faste : l’utilisation des synthés, l’émergence d’une certaine foi. Lorsque j’écoutais la radio dans les années quatre-vingt, la musique était terriblement excitante et accessible : Talk Talk, Tears For Fears, Cyndi Lauper… Tout cela était accessible et efficace, super bien produit mais avec une identité en même temps, un caractère… Aujourd’hui lorsque je tourne le bouton et que je tombe sur Lady Gaga, je me demande ce qui a bien pu se passer entre-temps… quelque chose s’est perdu en route. Tu imagines ? À une époque, on avait The Cure à la radio, quel univers tout de même ! Bon, je suis peut-être un peu « vieux jeu » aussi, et je ne veux surtout pas tomber dans le syndrome du « c’était mieux avant ». Bien au contraire, la musique reste passionnante aujourd’hui : elle a gagné en accessibilité et il se passe beaucoup de choses, mais je pense toujours à cette époque bénie où on attendait qu’un disque sorte, parfois très longtemps ; et puis voilà, le jour était venu d’aller chez le disquaire pour le découvrir, le toucher… Tu rentrais avec tes potes et tu l’écoutais quatre à cinq fois dans la journée. Cette excitation, on l’a perdue.

Ta conception musicale implique une dose de clinquant, ça reluit et c’est très efficace. C’est un désir conscient, cette efficacité ?
Je ne sais pas, je n’y pense pas vraiment. Lorsque je me pose devant mon synthé, les choses me viennent naturellement. Il ne s’agit pas forcément d’efficacité au premier degré mais de manière générale, j’aime les choses fortes, que ce soit dans ce que j’écoute ou ce que je regarde. Je n’aime pas la musique d’ascenseur. Le meilleur effet que puisse me faire la musique, c’est le moment où tu te retrouves en soirée et où tu arrêtes d’écouter la personne qui se trouve en face de toi tout simplement parce que la musique qui passe, à un moment, t’obnubile et annihile ta concentration. J’ai envie que les gens, face à ma musique, connaissent cette dérive hors du réel, que ça leur fasse quitter leur environnement parce qu’il se passe quelque chose de fort à ce moment-là…

Zola Jesus, qui a participé à Hurry up, we’re dreaming, a un penchant fort pour la collaboration. Après Rika+Rory, Zola+Gonzalez ?
Pourquoi pas ? J’ai envie d’expérimenter et de rencontrer des gens. Après c’est vrai que tu es toujours obligé de focaliser sur ton projet principal mais si ça ne tenait qu’à moi, j’aurais quarante mille projets en dehors de M83 ! J’ai toujours cette envie d’expérimenter et j’espère avoir l’occasion de le faire dans les prochaines années…

Tu as grandi avec Jarre, Vangelis, Kraftwerk…
Oui. Jarre, c’était à mes sept, huit ans, que le déclic s’est produit et près je suis passé à des trucs kraut… Mon frère avait quatorze ans quand il m’a fait écouter mon premier disque de kraut, ça devait être Ash Ra Tempel ou, non, Tangerine Dream… Je ne sais pas, j’ai toujours aimé les synthétiseurs, toujours été fan de science-fiction aussi et pour moi, ce sont des choses tellement liées… Dès ma jeunesse, ces sons m’ont renvoyé à des images d’extraterrestres, au futur.

La new wave ça a été l’aubaine quand même, non ?
Carrément, oui ! (rire)

L’idée de relire les autres, le remix, ça reste dans tes préoccupations ?
Le dernier remix que j’ai fait je crois que c’était pour Deftones. J’ai toujours aimé remixer mais là, je manque de temps et d’envie. Ce n’est pas ma priorité en ce moment, tout simplement. J’aimerais aussi toucher davantage aux musiques de films. Après bien sûr, si un groupe dont je suis fan me demandait un remix, je réfléchirais à le faire, mais ce n’est pas à l’ordre du jour.

Ton disque de chevet, c’est quoi ?

La Symphonie n°3 de Gorecki.

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