Lush – Interview au TINALS

26 Juin 16 Lush – Interview au TINALS

Pour son grand retour sur scène, Lush avait choisi la scène du This Is Not A Lovesong comme première date française. Nous étions donc au premier rang ce samedi 4 juin pour assister à ce moment de nostalgie où les classiques se sont enchaînés : « De-Luxe », « Breeze », « Thoughtforms », « Light from a Dead Star », « Scarlet », « Downer », « Desire Lines » et autres « Sweetness and Light » pour une setlist qui faisait la part belle à la première période du groupe si ce n’est pour un nouveau morceau tiré de leur dernier EP. Malgré un chant trop en avant et rarement juste, et des guitares au son beaucoup moins puissant que sur disque, le moment fut précieux, tant le quatuor savait écrire d’excellentes chansons pop. Miki Berenyi semble totalement épanouie, Emma Anderson et Phil King un brin figés se concentrent sur ces musiques qu’ils ont dû réapprendre à jouer alors que le nouveau batteur, Justin Welch – qui fait suite à Chris Acland, dont le suicide en 1996 avait précipité la fin du combo anglais -, apporte une dynamique nouvelle fort appréciable.

Malgré l’image très éthérée et glamour que le groupe avait entretenu au début des années 90, les musiciens se révèlent en fait très terre-à-terre, d’excellente humeur, et le vin blanc français n’était pas là pour leur déplaire. N’oublions pas que « lush » s’en réfère a des personnes qui ne tiennent pas l’alcool et qui sont vite ivres… En tout cas, le breuvage avait un effet plutôt euphorique sur les Britanniques qui parlaient tous en même temps, drôles et au final très attachants lors de cet entretien en backstage réalisé après leur performance scénique.

Crédits photos : Christophe Lapassouse

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Miki Berenyi / Emma Anderson

ObsküreMag : Tout d’abord, qu’est-ce que cela fait de vous retrouver en tournée et jouer les vieux morceaux?

Emma : C’est vraiment super. D’autant plus que nous ne sommes pas dans la promotion d’un album. Nous jouons ce que nous voulons et c’est très appréciable. C’est vrai que nous piochons plus dans les premières chansons du groupe mais c’est celles qu’on apprécie vraiment de jouer.

Miki : Nous n’avons pas eu tant de hits que ça, donc nous pouvons jouer vraiment ce que nous voulons.

Phil : Bien qu’on ait mis de côté deux hits.

Emma : On a essayé de les jouer mais ça ne fonctionnait pas aussi bien.

Miki : Le but pour nous avec ces concerts c’est de nous faire plaisir aussi. C’est important, c’est ce qui fait que ça sonnera bien.

Phil : On n’a pas l’impression de porter une courroie transporteuse, comme cela avait pu être le cas il y a vingt ans.

Je pensais que vous terminiez toujours sur « Leaves me cold ».

Emma : Oui, pour nos concerts personnels, mais là en festival on n’avait droit qu’à une heure.

Miki : C’est difficile d’intégrer « Leaves me cold » pendant le set car pour jouer le slide, je désaccorde totalement la guitare.

Phil : Puis c’est aussi une chanson rapide.

Emma : Et « Downer » tout de même !

Phil : Ah oui j’avais oublié, c’est notre chanson thrash metal.

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Depuis que vous avez arrêté la technologie a beaucoup changé.

Emma : Beaucoup ! Même pour les concerts. Nous avons des retours dans les oreilles, des consoles de mixage numériques.

Miki : La première fois que j’ai eu ces retours c’était comme une expérience religieuse. C’était fascinant, je pouvais m’entendre !

Emma : Pour une musique comme la nôtre où il y a beaucoup d’effets, cette évolution technique est une vraie aubaine.

Phil : Même les équipes ont changé, à l’époque c’était les bons vieux roadies. Aujourd’hui c’est bien plus professionnel. Ils sont plus…

Miki : Intéressés. A l’époque, beaucoup de gens te suivaient en tournée, car c’était l’idée de la tournée qui les intéressait. Les groupes ils s’en moquaient. Et la musique…

Emma : Et pourtant on les payait, donc ils pouvaient la fermer. Malgré ça, ils te donnaient des leçons et te disaient quoi faire.

Et les morceaux vous les jouez comme à l’époque ou vous les avez revus avec la technologie actuelle?

Miki : On les joue comme à l’époque. Je dois dire que j’ai gardé les mêmes pédales qu’à l’époque.

Emma : J’en ai quelques nouvelles. Justin a le SPDS. Quelques pistes d’accompagnement sont jouées sur cette machine.

Phil : Je n’ai aucune pédale, mais j’ai les mêmes cordes sur la basse depuis vingt ans.

Miki : Oui, c’est le plus old school, je suis seconde.

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Justin Welch / Phil King

Il y a deux ans, il y avait Slowdive ici, ils m’ont parlé de l’impact de vos premiers EPs à l’époque quand ils ont commencé.

Phil : Vraiment?

Emma : Oh je ne savais pas ça.

Miki : Avant que Slowdive ne se forme, Nick, le bassiste, m’avait envoyé une cassette de leur groupe. Je crois qu’ils s’appelaient The Pumpkin Fairies et je lui ai répondu mais je ne savais pas qu’il y avait cette connexion. Et je dois dire que leur reformation m’a motivé un peu à remonter sur scène. Avec Neil et Rachel, on s’envoyait des e-mails, et ils me disaient qu’ils s’éclataient et que c’était super.

Même si vous avez commencé un peu avant, la presse a parlé d’une scène, ce qu’on nomme le shoegaze. Etait-ce vraiment une communauté d’artistes?

Emma : Non, on ne vivait même pas dans la même ville. Quand on se voyait à Londres, on papotait, mais ce n’est pas comme si on allait les uns chez les autres à échanger des idées. C’était une construction de la presse.

Phil : Nous n’écrivions pas un mémoire sur le shoegaze!

Miki : Quand nous avons fait nos premiers concerts, je me souviens d’avoir emprunté la batterie de My Bloody Valentine ou quelque chose comme ça, parce qu’on était presque voisins. Tu peux prendre n’importe quel groupe comme Silverfish par exemple. C’était très varié. Beaucoup de groupes se connaissaient ou étaient amis, et la presse en a profité pour les assembler sous une étiquette. Nous avons fait une tournée américaine avec Ride mais même à l’époque, je me souviens pendant la tournée d’avoir pensé que c’était un groupe vraiment très différent de nous. C’est curieux que l’on nous ait mis dans la même catégorie. Ils étaient plus un groupe rock. Nous étions plus pop.

Emma : ils faisaient des impros pendant les balances. Ils avaient des influences sixties.

Miki : C’est difficile quand on est à l’intérieur d’en parler en même temps.

Phil : C’était plus lié au nombre de pédales de guitares.

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Il y avait beaucoup de différents aspects dans votre musique. Les morceaux très punchy, ceux beaucoup plus éthérés et lents, les titres avec des arrangements de cordes sur Split, etc. C’est très varié. Vous pensez que c’était un avantage ou le public s’y est un peu perdu?

Phil : Les journalistes étaient perdus. Quand tous les groupes shoegaze sont arrivés, ils nous ont associé à cette scène mais en même temps nous étions un peu trop pop. Cela a créé de la confusion pour eux.

Miki : Quand Split est sorti, la Britpop était en pleine ascension. Certains nous jugeaient un peu hors sujet à ce moment là. C’était il y a vingt-deux ans. Et aujourd’hui il semble que notre musique puisse s’apprécier en dehors de ce contexte.

Phil : C’est fou aussi comme le shoegaze a continué sans jamais s’arrêter. On ne voit pas beaucoup de groupes aujourd’hui inspirés par le Madchester ou la Britpop. Il n’y a pas de revival de ces genres.

Miki : Je vois ce que tu veux dire avec des chansons plus punky ou plus douces, d’autres plus dansantes. Mais c’est comme ça que nous écrivions la musique. Nous écrivions des chansons sans se soucier du genre. Et on les jouait telles qu’elles venaient à nous.

Emma : Et individuellement nous avons des influences très différentes. Nous écoutions des choses très variées.

Miki : Quand nous avions quinze ou seize ans avec Emma, nous allions voir pas mal de concerts. J’ai cette liste de tous les concerts où nous sommes allées. Honnêtement on pouvait y trouver Sex Gang Children, puis Duran Duran, Sisters of Mercy, Thompson Twins (rires).

Emma : Nous étions à Londres donc nous pouvions le faire, c’était sur le pas de la porte. Nous étions des éponges qui absorbions tout ça. Une chanson comme « Downer » était très inspirée de Husker Dü…

Phil : Quand on répétait avec Justin, on faisait des blagues. Hey c’est pas mal ce rythme un peu baggy, on dirait du Stone Roses…

Quant aux harmonies vocales qui caractérisent le groupe, c’est venu instantanément?

Phil : Cela vient du ciel !!! (rires)

Est-ce que vous avez essayé d’autres choses avant de trouver cette signature à deux voix?

Miki : Au départ il y a les chansons, mais pour tout ce qui est des embellissements cela vient de nos limites techniques. Je n’étais pas une grande chanteuse. Avoir une seconde voix, cela rendait les choses plus intéressantes, car toute seule ma voix n’est pas intéressante.

Emma : C’est l’idée de rajouter des couches, superposer. Essayons ça pour voir ce que ça donne.

Miki : Il fallait ajouter des choses pour rendre le chansons plus intéressantes car nous n’étions pas de bons musiciens.

Emma : Quand on me parle de partition, je suis perdue, je ne sais pas ce que je fais, c’est juste que quand je joue cette note à cet endroit là ça sonne bien.

Miki : C’est assez instinctif. Je me souviens ce qu’avait dit Terry Edwards quand il avait joué sur un de nos morceaux, il avait dit vous ne pouvez pas avoir cet accord après celui là, vous ne pouvez pas faire ça, ça ne peut pas fonctionner. Mais nous l’avons fait, car nous ne connaissons rien aux règles.

Emma : Et lui il les connaissait.

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Quand votre premier mini album est sorti, je l’ai acheté à cause de la pochette et du fait que c’était sur 4AD…

Emma : Je pense que je l’aurais acheté aussi…

Cet aspect visuel a été un grand atout pour le groupe, mais peut-être trop? Quel était votre avis sur les graphismes et votre travail avec Chris Bugg et Vaughan Oliver?

Phil : On peut pas se plaindre quand on a ça.

Miki ; On adorait.

Emma : Quand tu as la chance d’avoir Vaughan Oliver qui te fait une pochette, c’est fantastique.

Miki : On nous demandait à l’époque si on se sentait absorbés par l’identité 4AD et ses visuels. Mais pour nous c’était génial. Avoir l’opportunité de travailler avec des artistes de talent et de pouvoir continuer sur ces EPs, avec Chris Bugg qui continuait à faire l’artwork.

Phil : Il n’y a jamais eu de critiques de notre part, c’était toujours fantastique.

Et la box qui est sortie récemment continue dans la lignée.

Phil : C’est plus 4AD que ce qu’est 4AD à présent.

D’ailleurs vous avez arrêté le groupe au moment où Ivo, qui était l’identité de 4AD, a plus ou moins décidé de partir. Bien sûr, le suicide de votre batteur a été décisif mais ce départ d’Ivo aussi?

Emma : Oui, cela a joué dans notre décision en partie. On se sentait un peu perdus en mer à ce moment là. Des personnes qui avaient été impliquées – et Ivo qui était très présent au niveau des choix créatifs en tant que directeur artistique – étaient parties dans des enfers personnels. Nous nous sentions comme dans un grand océan, seuls, nous manquions de guides et d’encouragement. Ces personnes ont disparu et ce fut très difficile. Ce n’était pas une bonne période du tout. Puis il y a eu d’autres influences qui sont venues et ce n’était pas facile de refuser ces offres. On a été un peu plus manipulé. Tu dois faire si, tu dois faire ça, Warner Brothers voulaient qu’on fasse cette tournée américaine avec Gin Blossoms, on a fait ces festivals qu’on n’aurait pas dû faire. Mais c’est dur de dire non quand il n’y a personne pour t’aider et te conseiller. Et notre management n’était pas le bon.

Phil : Puis si tu commences à dire non, tout d’un coup tu es considéré comme un artiste difficile, et les gens ne veulent pas travailler avec toi.

Miki : Nous sommes assez dociles. Nous travaillions de façon très collaborative et c’était important d’avoir une famille autour. Au bout de compte, nous aurions voulu juste nous contenter d’écrire des chansons et les jouer et c’est difficile de penser à tout ce qu’il y a autour. Ivo était fantastique pour diriger ce label. Il était très excentrique mais il avait une vision, et ce fut fantastique d’y participer.

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Il y a eu cet EP de nouveaux morceaux, Blind Spot, vous avez commencé à travailler sur d’autres chansons?

Emma : Oui nous avons quelques idées. Il y a des contraintes organisationnelles à surmonter. Comment le financer? Comment le planifier? Mais oui, nous voulons faire un nouvel album.

Phil : Il n’y a pas de pression sur nous pour nous dépêcher non plus.

Vous vivez tous encore en Angleterre?

Emma & Miki : Oui

Phil : Je suis la moitié du temps au Portugal, une partie de ma famille est à Porto.

Miki a fait une blague sur le referendum pendant le concert.

Miki : Je suis assez curieuse de savoir ce que pensent les gens. C’est très interne à l’Angleterre, il y a ce combat d’idées, et c’est intéressant d’avoir le point de vue des gens en dehors du Royaume Uni.

Pour finir, vous avez fait pas mal de reprises, de très bons groupes d’ailleurs, Magnetic Fields, Wire…

Emma : Oui et nous faisons partie des reprises préférées de Colin Newman, numéros 1 et 2 !

Du coup, je voulais savoir les groupes que vous écoutez aujourd’hui?

Phil : J’aime bien les nouveaux groupes qui sonnent comme des vieux groupes. Allah-Las, Beachwood Sparks.

Miki : Je suis littéralement tellement occupée par ma famille, en fait quand ma fille écoute quelque chose, je dis OK c’est pas mal. Mais je n’ai plus le temps d’écouter autant de musique qu’avant.

Phil : J’ai fait réparer mon lecteur mono donc je joue plein de vieux 45 tours des années 60 en mono.

Emma : J’aime bien Julia Holter. Qui d’autres j’ai vu? Savages. Warpaint. Jacco Gardner, là encore ça sonne comme du baroque des sixties. Je réfléchis au prochain concert que je vais voir, mais c’est Television, c’est pas très nouveau… (rires), ça se passera juste à côté donc j’y vais.

Comment voyez vous les textes avec le recul car vous les avez écrits très jeunes, post-ado, et à présent vous êtes des mères, quarantenaires?

Emma : Je les trouve toujours bien. Ok, il y a peut-être deux morceaux sur les hommes et des expériences merdiques.

Miki : Quand je pense à « Ladykillers », je suis encore énervée par ce genre de choses. Cela a encore de la pertinence.

Le titre était d’ailleurs dédié à ta fille ce soir…

Oui, c’est son morceau préféré.

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Site de Christophe Lapassouse : https://www.flickr.com/photos/52134693@N04/

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