Loudblast – Interview bonus Obsküre #21

15 Août 14 Loudblast – Interview bonus Obsküre #21

Peu avant la sortie officielle du nouvel album studio Burial Ground, Loudblast a assuré une tournée de chauffe : le temps de quelques dates en France, bien accompagné (No Return, Benighted et Mercyless se joignaient à l’effort), le groupe teasait alors sur la sortie de ce que certains considèrent depuis comme l’un de ses meilleurs albums. Nous avions pu poser la première oreille sur les enregistrements au moment de rencontrer les membres historiques du projet death français Stéphane Buriez (chant, guitare) et Hervé Coquerel (batterie), ce jour de mars 2014. À l’intérieur du bus de tournée stationné derrière le Centre Culturel John Lennon (Limoges – 87), nous avions pu dépasser le strict cadre « promotionnel » et aborder des sujets qui concernent tout simplement la vie d’un groupe : l’avancée dans l’âge, l’entourage personnel et professionnel, les phases du passé qui marquent une carrière. Aujourd’hui, www.obskuremag.net publie ces moments de conversation restés inédits, bonus exclusif de l’entrevue parue quant à elle dans Obsküre #21 (mai / juin 2014).
Photos n&b : Radouan Aounzou

Le marché de la musique a radicalement évolué depuis les années quatre-vingt-dix… La tournée est devenue une source de revenue importante, pour ne pas dire principale, pour les musiciens, les ventes de disques s’acheminant vers le purement symbolique. Du coup, l’album ne sert plus vraiment de prétexte automatique à tourner. On donne un nom particulier à telle ou telle tournée pour la valoriser en tant qu’évènementiel et hop, on part sur la route. Peu importe qu’il y ait un album à défendre ou pas, sur le fond. Dans ce contexte, percevez-vous toujours l’album comme un jalon ?
Hervé Coquerel :
L’idée de défendre un disque à sa sortie reste très présente, je crois, chez nous.
Stéphane Buriez : En tout cas sur ce coup-là, oui. Le revenu, c’est le concert et notre métier, c’est de faire de la musique. Et la musique, aujourd’hui, elle se vend beaucoup, beaucoup moins. Ce n’est pas sur les ventes d’album que nous vivons. Paradoxalement, ce sont les tournées qui nous permettent aujourd’hui de vendre un disque, d’où sa présence sur les rayons de merchandising aux concerts. Le gagne-pain du musicien devient moins le disque que le merchandising au sens large du terme, et les cachets de concert. La démarche est un peu particulière pour notre actuelle tournée française (N.D.L.R. : intitulée Brutale Coalition – Au moment où nous discutons, l’album n’est pas encore sorti). Pour être très honnête, nous avions prévu de sortir l’album plus tôt mais nous avons décidé de changer de label et de passer chez Listenable Records. Nous avons écouté les gens du label : il leur fallait plus de temps pour préparer correctement la sortie. Qui plus est, nous avions pris de notre côté du retard sur l’enregistrement, environ deux mois causés par des évènements personnels qu’il nous a fallu gérer. L’idée c’est que cette tournée a lieu avec nos amis de Benighted parce qu’elle était programmée (N.D.L.R. : Benighted qui a une véritable actualité en termes de sortie d’album au moment de la tournée), et nous en profitons donc pour présenter le nouvel album, avec plusieurs nouveaux titres joués sur scène. Dont « A bloody Oath » (N.D.L.R. : grand morceau, l’un des classiques du nouvel album).

Beaucoup de gens ont fait entrer dans leur panthéon personnel le EP Cross the Threshold. C’est vrai, en tout cas et par exemple, pour certains chez Obsküre. Cross the Threshold est vraiment resté un disque à part dans l’esprit des fans, jusqu’à aujourd’hui. Est-ce que c’est quelque chose que vous ressentez, que vous comprenez, que vous expliquez ?
Stéphane :
Qu’on explique, non. Ce EP en plus, à l’époque, est né dans un contexte particulier. On venait de faire Sublime Dementia, on a commencé à composer, et on s’est dit que nous allions revenir en studio, que ça allait apporter de l’eau au moulin et nous permettre de tourner à nouveau (rire)… ce qui fait lien avec ta question précédente. Et là, on le sort et… carton complet. Peut-être aussi grâce à la pochette, qui a fait sensation. Les ventes ont été absolument faramineuses. On rejoue certains de ces titres sur la tournée.

Ils sont devenus un peu des passages « obligés », vous ne croyez pas ?
Eh bien… c’est simple : si on ne les joue pas, on se fait lyncher, c’est incroyable. Lorsqu’on entame « Cross the Threshold », la réaction du public est immédiate, on sent toujours une attente vis-à-vis de lui. C’est pour ça qu’on le joue à la fin, d’ailleurs (rire). Mais on n’explique pas forcément. C’est une histoire de moment et ensuite, il y a un phénomène de nostalgie qui se construit sur la force d’un souvenir que laisse un morceau, c’est quelque chose qui accompagne la vie des gens.
Hervé : Et puis je pense que ce phénomène se vérifie pour plein de groupes. Ça fait vingt ans que Cross the Threshold est sorti.
Stéphane : C’est vrai qu’on en a eu marre de le jouer, à un moment donné, mais avec ce nouveau line-up, il nous est vite apparu inenvisageable de ne pas recréer ce morceau. Alors on s’y est remis ensemble, on l’a dépoussiéré et nous reprenons du plaisir à le restituer live.

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Dans le milieu de la musique professionnelle, il y a les musiciens et ceux qui, autour, font écran. Ça peut faire pas mal de monde, parfois. L’écran managérial forme l’une de ces mailles, et parfois de manière si épaisse qu’il peut en naître une situation d’aliénation du musicien à son manager. C’est « marche ou crève », par exemple dans l’histoire récente de Lemmy Kilmister de Motörhead. Dans le parcours de Loudblast, de quelle manière avez-vous tenté de vous prémunir de cette instrumentalisation, toujours possible, du musicien ?
Nous avons connu divers managers, avec lesquels ça s’est plus ou moins bien passé en fonction des cas, et aujourd’hui c’est moi qui manage Loudblast en direct. Nous restons entre nous et gérons les affaires ensemble. Nous faisons bien évidemment appel à un tourneur pour l’aspect live, mais l’aspect contractuel, deals, sponsors, etc., nous assurons en direct. Ce n’est pas une position définitive de notre part, simplement un choix que nous avons fait dans une situation où nous n’avons pas encore trouvé la bonne personne pour ça. Les quelques personnes qui nous intéresseraient éventuellement sont déjà prises par d’autres groupes donc pour l’instant, statu quo. Cela dit, j’aimerais bien, un jour, trouver un « super manager » !

C’est quoi, un super manager ?
Eh bien c’est quelqu’un qui te porte et en qui tu peux faire complètement confiance. Je parle ici et très concrètement de l’agent ; parce que concrètement, un manager peut t’en piquer, ça arrive.

Leonard Cohen en sait en sait quelque chose.
Leonard, oui… et nous aussi d’ailleurs ! On le sait et nous en avons fait les frais. Donc, voilà quand on aura en face de nous la bonne personne, on prendra.
Hervé : Ce n’est pas primordial, en même temps.
Stéphane : Et pour l’instant, ça se passe très bien comme ça. Nous gérons bien et parvenons à faire avancer la carrière du groupe.

L’auto-management et l’autoproduction se sont démultipliés avec la démocratisation des moyens d’enregistrement….
Stéphane :
Certes mais en ce qui nous concerne, la démarche n’est pas récente. Depuis Fragments, nous nous sommes rendu compte que nous vivions bien mieux en restant les producteurs de nos propres albums. Nous avons donc produit tous nos albums, à l’exception de Frozen Moments, en contrat d’artiste chez XIII Bis.

Qu’est-ce qui vous a empêché de faire ce choix avant Fragments ?
L’argent (rire). A l’époque, trouver les moyens d’enregistrer deux mois aux États-Unis à Tampa, c’était difficilement atteignable pour nous – mais à l’époque, on vendait beaucoup de disques. Donc le montage était rentable pour la maison de disques, rentable pour nous… Jusqu’à Fragments, ça fonctionnait comme ça pour Loudblast mais nous commencions à vendre beaucoup plus, d’où le basculement vers l’autoproduction : nous avions enfin les moyens ! Et nous ne nous sommes pas trompés car l’album a vendu sept mille copies en une semaine, dix mille la semaine suivante… En bref, l’investissement a été couvert rapidement. Derrière, ça veut dire que nous pouvions rebondir et envisager de nouvelles choses, par nos propres moyens : avoir un décor sur scène, développer le groupe tout simplement.

La crise du marché du disque signe-t-elle la fin du métier de producteur ?
Les maisons de disques ne vont pas bien, plein de labels licencient des gens. La production de groupes reste valable pour les grands artistes mais je dirais que maintenant, dans notre chapelle, le metal, la majorité des groupes autofinancent leurs sorties, les sortent sur des labels, parfois même sans sortie physique, simplement en numérique. Le marché est en pleine mutation et on ne sait pas où on va, ça reste une grande inconnue. On ne sait pas trop mais quand même, dans le metal, le public reste exceptionnel et composé de collectionneurs. C’est une passion qui fait survivre cette scène. C’est valable pour les anciennes comme les nouvelles générations.

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Vous avez du métier, ça fait un bail que Loudblast est actif. Parlons musicalité. L’assurance technique a cet avantage de donner un filet sur scène. Même le jour où le groupe est moins en forme, il peut se recroqueviller sur sa technicité et assurer le show. Est-ce valable pour vous aussi ?
Cela n’est dû qu’au travail. On enchaîne les dates et parfois un soir, on est crevé. Mais tout le travail accompli en amont, à savoir ce qu’on appelle la « répétition », fait la différence entre un groupe professionnel et un groupe amateur. Et puis la scène, ce n’est pas « que » jouer des morceaux, il faut faire bonne figure. Il ne s’agit pas que de secouer la tête sans aligner un riff correctement.
Hervé : La répétition est aussi une mécanique qui, par nature, se reproduit en tournée. Soir après soir, elle te fait t’améliorer, tu t’installes de plus en plus dans ce que tu fais. La maîtrise s’accentue mais par exemple, un soir où tu souffres de la chaleur, comme hier soir (N.D.L.R. : le musicien fait allusion au concert de Bordeaux au Bootleg, le 6 mars 2014, date précédant le show au C.C.M. John Lennon, à Limoges), nous concilions avec un environnement donné. Le facteur « trouble » peut nous être extérieur, ce qu’on appelle « les conditions », mais peut aussi se rapporter à nos personnes : un état de fatigue, ce genre de choses. Pour ce qui est de la fatigue, nous avons appris à gérer et c’est une des raisons qui motive notre décision de partir sur la route en tour-bus (N.D.L.R. : le véhicule de Loudblast bénéficie de commodités salvatrices pour le repos des musiciens). Pour une mini-tournée de dix-sept dates d’affilée comme ça, si nous devions aller à l’hôtel tous les soirs, nous dormirions en fait très peu. Là, nous gérons notre sommeil comme nous l’entendons, en fonction de nos besoins.
Stéphane : Et puis on se fait moins la guerre qu’à une époque (sourire). Avec le temps, nous cernons mieux nos limites physiques. Nous faisons bien moins la fête qu’à une certaine époque.

Le rapport au temps est une question qui me préoccupe beaucoup lorsque je la rapporte à la condition du musicien dans les milieux rock’n’roll en général, et metal en particulier. La musique que vous pratiquez peut être perçue comme un art physiquement exigeant, même si des techniques existent pour s’économiser…
(Mouvement d’acquiescement) Personnellement, je ne fume plus depuis longtemps, je me prépare des petites potions le matin (sourire), du citron, je ne bois pas d’alcool en journée. Avant la tournée, j’ai arrêté de picoler pendant trois semaines. Il faut s’imposer de la rigueur pour faire ce que nous faisons, et d’ailleurs cette rigueur vaut pour les rapports entre nous. Nous sommes exigeants les uns vis-à-vis des autres. Lorsque le show n’a pas fonctionné, on se met un peu sur la gueule, ça nous arrive de nous exprimer mutuellement une critique. Lorsqu’on aboutit un album comme Burial Ground, que nous considérons aujourd’hui comme un disque charnière, eh bien il faut absolument que sur scène ça ne déçoive pas. Tu n’as pas le droit de n’être que moyen.

Cette discipline que vous vous imposez plus fortement, notamment vis-à-vis du corps, l’hygiène de vie est-ce que c’est quelque chose qui se construit progressivement dans le temps, ou est-ce que des évènement donnés provoquent objectivement le changement d’état d’esprit ?
Nous avons connu pas mal de décès autour de nous, des évènements malheureux ces derniers mois (N.D.L.R. : nous apprendrons plus tard que Buriez fait ici allusion au suicide de Marianne Séjourné, alias LSK, jeune femme ayant opéré comme bassiste dans [entre autres] Secrets Of The Moon, Hell Militia et Antaeus, et ayant participé à la confection textuelle de Burial Ground) et je pense que la teneur sombre de l’album est aussi liée à ce contexte. C’est vrai que tout ça nous a fait réfléchir. Nous faisons attention à nous car nous savons aujourd’hui que nous ne sommes pas immortels. Nous avons quand même eu une vie de rockers, nous faisons ça depuis nos dix-sept ans, avec tous les excès de toutes sortes qui vont avec. Et là, tu en arrives à ce moment de ta vie où tu as conscience d’avoir fait un disque important, et tu te dis que… c’est le moment ou jamais d’en garder sous la pédale. Sinon, tu sais que tu t’essouffleras vite.

OK, mais… concrètement : Keith Richards n’est plus vraiment en capacité de faire du rock’n’roll, mais bon, à la rigueur il monte un petit groupe de reggae, il se refait les clubs, il peut encore continuer. Mais dans ce que vous faites, vous, honnêtement – le death metal : soixante, soixante-cinq balais… vous vous imaginez le truc possible ?
Tu sais, on regarde nos héros : Slayer, Maiden… Les soixante balais n’ont pas l’air de leur faire peur, non ? Voilà, fuck quoi !
Hervé : Et puis c’est surtout l’histoire de l’envie, de se sentir bien sur scène. Avec l’âge, tu ne sais jamais, c’est sûr. Le problème n’est que physique, en somme, il n’est pas dans l’envie. Elle sera toujours là, pas de raison. Là, on sort un album, on sait qu’on est parti pour deux à trois ans à faire vivre ce disque et après, eh bien je suppose qu’on en fera un autre. On verra bien. Mais c’est vrai qu’on ne se dit jamais sérieusement qu’on arrêtera à cinquante-trois ou cinquante-quatre ans. Un ras-le-bol exprimé du fait de la fatigue ne traduit pas aujourd’hui quelque chose de fondamentalement vrai pour l’un d’entre nous.

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> SORTIE : LOUDBLAST
Burial Ground (Listenable Records) (2014)
> WEB OFFICIEL
www.loudblast.org

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