Loïc Le Borgne : interview bonus Obsküre Magazine #20

20 Mar 14 Loïc Le Borgne : interview bonus Obsküre Magazine #20

 

Dans Hysteresis, roman d’anticipation, la narration se mélange à des passages de chansons et poèmes. Un entrelacs bien défini par son auteur, Loïc Le Borgne dans l’interview qu’il nous donne (Obsküre # 20). En parallèle à cette première série de questions, nous avons voulu aller plus loin pour sonder cet auteur à l’heure de son premier livre “pour adultes”.

Sylvaïn Nicolino pour Obsküre Magazine : Pourquoi est-ce que ce sont des paroles de Black Flag qui sont citées dans ton livre et non pas des paroles de Crass ? Est-ce uniquement pour témoigner du périple aux USA de ton personnage Jason avant la Panique ? Les Anglais de Crass avaient pourtant ce souci écologiste qui guide la suite de ton roman…

Loïc Le Borgne : Ta question m’a amusé car je pensais avoir inventé ce groupe Black Flag, comme tous les groupes cités dans le corps du récit ! Les paroles aussi sont inventées. En lisant ta question, je suis allé vérifier et donc il existe un groupe de ce nom, désolé ! Bon, en vérité, je n’écoute pas beaucoup de punk, plutôt du rock classique ou du blues. Merci pour le tuyau.

Je garde cette question et cette réponse car ta façon d’avoir inventé les paroles de ce « faux Black Flag » est absolument fascinante : le texte est nihiliste, anti-militariste et d’un cynisme très semblable à celui développé par Henry Rollins, lui-même auteur de romans. Une autre question de culture littéraire, alors : Gabrielle / Florine n’a lu que des auteurs français, pourquoi ne cite-t-elle pas d’auteurs anglais ?

On peut penser que les classiques français ont été protégés en priorité par les archivistes [NDLR : l’histoire se déroule en France]. Mais surtout, je voulais inclure dans le récit des allusions au romantisme français et à la littérature du XIXe siècle, tout simplement parce qu’ils correspondent à une époque où les gens vivaient un peu de la même manière que dans Hysteresis. Le conflit entre la nature et le monde industriel débutait, la vie en campagne restait très difficile. J’ai lu ou relu pas mal de romans comme La Mare au diable de Sand en écrivant mon récit. Florine y voit un miroir de son époque. Mais, pour ma part, je n’ai pas oublié tout à fait les Anglais : Le Songe d’une nuit d’été est abondamment cité par les jumelles, même si elles ne le savent pas.

 
Outre son aspect physique, qu’est-ce qui ne va pas entre Romain et son père ? Cette fragilité du lien père-fils était-elle présente à ton esprit dès la conception de ce livre « pour adultes ». Je pense notamment à la richesse de cette thématique dans les livres « pour enfants ». Est-ce que la venue de l’étranger Jason qui séduit Romain modifie-t-elle le père ou bien cet homme cachait-il son courage ?

 J’avais besoin d’un assistant pour Jason, et ce gamin me semblait intéressant. Il s’ennuie dans son village, il rêve d’aventure au bord de la route, dès le début du récit, mais reste en même temps très craintif. Il cherche un modèle, un héros, comme souvent à cet âge, et juge son père trop conventionnel. Il va plus tard découvrir que ce dernier n’est pas si mou qu’il en a l’air. Jason déclenche une guerre, et chacun va réagir à sa manière en devenant résistant, collaborateur, ou en cherchant bien souvent à éviter le conflit. Le père finit par choisir son camp.

Pour moi, il n’y a pas de thèmes propres à la littérature jeunesse et d’autres réservés aux romans pour adultes. La différence principale quand j’écris pour les uns ou les autres, c’est la dose de non-dit. Plus le lecteur est jeune, moins j’introduis d’ambiguïté. Les enfants aiment la clarté, je garde la pénombre pour les adultes.

Pourquoi lorsque Jason arrive, manie-t-il un gros ballon de basket orange ? Il réussit ensuite à organiser une partie fort sympathique. Pourquoi ne pas avoir choisi la petite balle du handball ? Est-ce parce qu’il n’y a pas de gardien dans le but au basket, pas de hargne contre celui qui garde ?

Je n’ai pas choisi le sport mais le ballon. Il me fallait ce ballon orange au début, que Jason fait rebondir sur la route, et qu’il utilise comme une clé pour s’intégrer dans les communautés qu’il traverse. Et puis, pour Jason, une partie de street basket est plus facile à mettre en place qu’un match de hand !

Est-ce que tu sais combien tu as caché de paroles de chansons dans le récit lui-même (on repère par exemple le « Bird on the Wire » de Leonard Cohen page 221) ?

Je n’ai pas cherché à cacher les paroles. Avec l’éditeur, nous avons simplement jugé plus naturel de ne pas les souligner, d’autant que le narrateur, qui ne connaît pas ces artistes, ne les remarque pas forcément. Jason lui-même a pu oublier leur origine. Il cite à une trentaine de reprises, de manière parfois déformée, des artistes : Dylan, Hendrix, Morrison, Cohen, Brel, Rimbaud. Dylan est le plus cité, il a beaucoup écrit sur la mythologie de la route et la fin des temps… Ces gens sont tous de grands sculpteurs de vers, leurs mots sont de feu.

La documentation sur les arbres, que ce soit leur usage ou les dates de leur floraison (je vis dans les Pyrénées, au moment de l’interview, nous étions en pleine période des chatons de noisetiers), est-ce quelque chose que tu as travaillé pour ce roman ou bien est-ce un sujet qui te passionne ?

C’est un sujet qui me passionne. Jeune, j’ai fait pas mal de randonnées en Bretagne, en forêt de Brocéliande par exemple, où des arbres, des pierres, des sites naturels sont de vrais personnages. Mais la passion ne suffit pas. J’ai beaucoup travaillé, avec l’aide d’une association de protection de l’environnement de ma région, citée à la fin du livre. Je suis allé sur le terrain avec les bénévoles, ils m’ont fourni des documents sur les us, les coutumes d’autrefois, les légendes liés aux arbres. Fau, l’arbre magique selon Mélodie et Mélusine, existe d’ailleurs réellement, même s’il ne s’appelle pas ainsi.

Je suis ravi que tu parles des Pyrénées, j’y vais régulièrement l’été, j’aime les randonnées en pleine nature, du côté de Gavarnie. Je m’en suis d’ailleurs fortement inspiré pour un précédent roman, Le bout du monde (Syros, 2010). J’adore cette région.

LOÏC LE BORGNE

Hysteresis (Le Bélial’) (2014)

http://www.belial.fr/loic-le-borgne/hysteresis

 

 

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