Littérature – 50ème numéro de La Femelle

20 Fév 19 Littérature – 50ème numéro de La Femelle

La Femelle du Requin, revue née en 1995, à Paris III (Censier) est rapidement devenue une des revues de référence du paysage littéraire français, au même titre que Le Matricule des Anges. Leur petit tirage n’entamera pas l’attirance des écrivains de tous pays et de toutes langues, désireux de passer au grill de leurs questions et de leurs analyses. Le choix de l’indépendance, même si le Centre National du Livre les soutient, a conduit l’équipe à faire comme elle voulait et comme elle pouvait. J’en fis partie, je suis toujours, et même, je distribue à la main les numéros disponibles sur Toulouse.

Le 50ème numéro vient de sortir. Je n’y suis pour rien. Il est une fois de plus épais, beau, exceptionnellement rempli des participations de trente-sept auteurs prestigieux. Deux auteurs se partagent également la couverture avec des dossiers très complet : Jacques Abeille et Richard Powers. Comme d’habitude, la revue donne à découvrir ou à approfondir des écrivains vivants en leur consacrant une trentaine de pages chacun ! C’est l’occasion de titiller à mon tour mes anciens comparses et les nouvelles recrues (qui ne répondront pas, à l’instar de Gabrielle souhaitant garder leurs « secrets les plus intenses pour les grands médias. Ainsi que les photos des jeunes recrues qui n’ont pas non plus totalement quitté l’agitation du monde. ». Une aventure humaine, intellectuelle, un plaisir non feint.

Sylvain Nicolino pour ObsküR[e] : Bonjour les squales, vous êtes un banc de neuf si on lit bien ce qu’indique votre comité de rédaction. Un nombre si important est rare puisque d’ordinaire, une revue littéraire tourne autour de trois ou quatre gourous et de leurs suiveurs. Comment établissez-vous un équilibre entre les Pères fondateurs et les recrues plus récentes ?

Christian Casaubon : Il n’y a pas d’équilibre. Tout est instable et précaire. C’est la voix convaincante qui l’emporte pour le choix des auteurs. Les Pères fondateurs aiment ou n’aiment pas, aimeraient parfois être renversés, bousculés, ébahis, par des recrues récentes ayant la foi. Si la revue a duré, c’est aussi grâce aux nouvelles recrues qui compensaient le départ de certains et à leur désir de s’investir intellectuellement et logistiquement (distribution et envois dans les librairies, maquette, présence dans les Salons,…)

Laurent Roux : Recrues et pères œuvrent et proposent ensemble, sans voix prépondérantes. Les recrues trouvent naturellement leur place portées par de fougueuses lectures, un humour squaleux. La majorité l’emporte.

Cinquante numéros, une naissance en 1995, d’où vingt-trois ans d’existence (la vingtaine fêtée par une recueil sorti aux Editions Tripode). Est-ce que se donner le temps de construire explique cette longévité ?

Christian : Le temps et la lenteur sont des luxes que nous devons nous permettre pour survivre. Nous vieillissons, et les numéros intensifs comme le numéro 50 sont parfois sources de tensions quant à la répartition des tâches. Quant aux jeunes recrues, elles-mêmes chassées du monde trépidant, elles aiment le ton posé et les soirées au coin du feu des anciens.

Laurent : Le temps s’impose à nous, nous le laissons filer le long des longs mois de lecture, préparation et retranscription de l’entretien, écritures et lectures des textes. Nous sommes libres, tenus par aucun impératif, sinon celui que nous nous fixons.

Comment l’idée de ce numéro a-t-elle germé ?

Christian : Pour l’idée de solliciter les auteurs rencontrés tout au long de ces vingt-trois ans d’existence afin de leur demander d’écrire sur un livre important pour eux, c’est Jean-Luc Bertini (Père fondateur) qui l’a soumise, et elle a été adoptée. On voulait également faire une grosse teuf, mais les jambes n’ont pas suivi.

Trente-sept auteurs qui répondent : êtes-vous les chouchous de ces messieurs-dames ? Plus sérieusement, est-ce que vous sentez, par ces retours, une adhésion à votre façon de travailler ?

Christian : Nous avons vraiment été touchés de ces nombreux retours favorables de la part d’auteurs que nous avions rencontrés, pour certains, il y a pas mal d’années. Je pense que cette fidélité à notre travail est due au fait qu’ils ont senti chez nous une véritable passion pour leurs œuvres (nous les avons toujours rencontrés après avoir lu tous leurs livres) et au fait que nous avons essayé de saisir l’âme de celles-ci avec notre sensibilité de lecteurs, sans verser dans l’étude universitaire.

Vous aviez demandé à ces auteurs de présenter un livre qu’ils/elles aimaient ; parmi ces choix, y en a-t-il qui vous ont surpris ?

Christian : Oui, il y a de réelles surprises. Pour la plupart, les œuvres qu’ils ont choisies collent à l’univers de leurs livres. Un Rodrigo Fresán écrivant sur Abattoir 5 de Kurt Vonnegut, rien de moins étonnant, tant il nous avait déjà beaucoup parlé de ce roman lors de notre rencontre à Barcelone, mais c’est la façon dont il en parle, nous offrant un vrai texte littéraire, que nous avons appréciée. En revanche, le choix de Bernardo Atxaga se portant sur Egon Erwin Kisch, pour nous renvoyer aux teintes brunes que prend notre époque et nous appeler à la résistance, m’a surpris personnellement. De même m’ont étonné Mika Biermann, à l’univers délirant, évoquant Les Maia de Eça de Queiroz, roman du XIXe siècle de facture plutôt classique, ou Grégoire Bouillier, parlant de Contrées indiennes et La Colline des potences de Dorothy M. Johnson, John Burnside introduisant de façon si désarçonnante Le Troisième Policier de Flann O’Brien, ou encore Alain Gluckstein écrivant sur un livre pour enfants. Je citerais aussi Marc Graciano se remémorant sa découverte de Pour qui sonne le glas d’Ernest Hemingway.

Vous vous êtes rendus à Libourne pour rencontrer Jacques Abeille : dans quelle mesure le logis des auteurs dit-il quelque chose de plus sur eux ?

Christian : Pénétrer dans l’antre de l’auteur, c’est parfois un peu comme le voir en slip. Des films et des livres inattendus qui traînent, des petites voitures, une statuette de la vierge, une barque au milieu du salon, un lit rond… C’est fou ce qu’ils nous cachent.

Sébastien Omont : Sur leurs terres, les écrivains sont surtout plus détendus, en confiance, et donc plus volubiles. Quoique certains aient la langue bien pendue n’importe où. Pour nous aussi, la rencontre se doublant d’un voyage – de Dublin à Marseille, de Saint-Amand-Montrond à Bruxelles -, elle prend d’autant plus de relief.

Laurent : La visite à l’écrivain, thème littéraire ô combien fascinant, nous permet également de nous retrouver lors de voyages qui peuvent se révéler odysséens, de déambulations en des villes plus ou moins lointaines et connues. Plaisir d’être de sortie ensemble, de vivre plus intensément un numéro. De découvrir des facettes inconnues de tel ou telle (je pense à un vigile irlandais, à Dublin ; à la pertinence gastronomique…).

Richard Powers semble avoir scruté vos listes de questions : à quel point vos longs entretiens sont-ils préparés ?

Christian : Chaque membre de la revue propose ses questions qui ont surgi au fil des lectures, on les réunit et on les trie. On essaie de donner un ordre à l’entretien en amont pour nous en tenir à un fil conducteur le jour de la rencontre. Mais certains aiment un peu foutre le bordel avec des questions impromptues face aux regards glaçants des garants de l’ordre.

Joachim Arthuys : Richard Powers, comme la plupart des écrivain(e)s que nous rencontrons, d’ailleurs, a été surpris — et vaguement inquiet, peut-être aussi — quand il a vu la liste de questions. C’est que nous avons, comme d’habitude, lu tout ce qu’il a écrit, scrupuleusement, et que l’entretien se préparant dès l’instant que nous lisons, il n’est pas rare, pour un rencontre de deux ou trois heures, que nous ayons entre soixante et quatre-vingt questions, que nous sommes entre trois et huit à poser. La rencontre peut durer jusqu’à épuisement physique et intellectuel de l’écrivain(e) ou de l’équipe. Mais nous ne les posons pas toutes, et bien qu’elles soient scrupuleusement numérotées, nous ne les posons pas dans l’ordre. Il nous arrive même de nous en écarter ! Il ne s’agit donc pas tant d’une liste — qui serait comme un fil conducteur de l’entretien établi a priori — que d’une batterie de questions dans laquelle nous puisons, soit pour pousser l’écrivain(e) à approfondir une réponse, soit pour réorienter l’entretien. Le but étant de toujours maintenir l’équilibre entre la rigueur avec laquelle nous avons lu les œuvres, préparé la rencontre, et le caractère vivant de celle-ci, pour aboutir à un entretien qui soit dense et incarné. Incarné dans les réponses, mais également dans les questions, qui doivent faire parler, mais sont en soi également l’expression des différentes sensibilités des membres de l’équipe. Nous sommes un collectif de lecteurs, et c’est en tant que tels que nous interrogeons les auteur(e)s.

Lorsque vous regardez en arrière, qu’est-ce qui vous pousse à aller de l’avant ?

Christian : La foi, mais il nous arrive d’avoir des crises.

Sébastien : L’intuition qu’il y a toujours une nouvelle œuvre enthousiasmante à découvrir.

Laurent : L’exploration collective et affective du paysage littéraire contemporain toujours mouvant.

Notons que Jean-Luc, Adeline, Colin, Gabrielle, Ricarda et Fabien font aussi partie de ce numéro. Les photos des deux auteurs sont gracieusement prêtées par Jean-Luc Bertini. La maquette de la couverture est signée KC-JLB.

http://www.jeanlucbertini.com/fr/

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http://www.lafemelledurequin.org/

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