Les Modules Etranges – Interview

26 Juil 11 Les Modules Etranges – Interview

Juin 2011 : Sortie physique de « Turmoil », le nouveau disque des Modules Étranges. Un mois plus tard, cet album ouvertement gothique, mais pas que, continue de passer dans ma chaîne. La faute à la pluie et au ciel sombre qui ne nous donne pas vraiment envie de succomber à Manu Chao ou Izia Higelin ? Disons plutôt que les ambiances plus travaillées et la distance prise avec les références gothiques originelles donnent à ces dix compositions des atouts indéniables. On revient donc sur cette genèse en compagnie d’Azia, JrM et Jenn.

En quoi pouvez-vous dire que votre expérience scénique a joué sur les compositions de ce nouveau disque ?

AZIA : La scène nous a donné envie d’écrire des morceaux plus catchy et rentre-dedans. Des morceaux qui tiennent en haleine un set et qui permettent de danser si l’on souhaite.

JENN : Au niveau de l’attitude, aussi : on est très critiques avec les groupes qui ne « bougent » pas, la pose « shoegazer » ne correspond plus tellement à notre musique, maintenant.

JrM : Perso, juste envie de faire bouger le cul des gens qui viennent nous voir/écouter plutôt que les voir vissés sur un tabouret au bar…

Le flingue en couverture, il répond à quels aspirations ?

AZIA : Notre photographe Jean Delpech a eu champ libre pour l’artwork. C’est une de ses trouvailles. Il souhaitait créer une ambiance « film noir » pour coller à l’ambiance sombre et agressive de l’album. C’est également un hommage à une excellente photo de Danielle Dax.

La photo joue aussi sur la dualité : le flingue est prêt à être utilisé, mais sur quelqu’un d’autre ou Janis No (le modèle) elle-même?

Le développement des interludes laisse-t-il présager d’un ensemble plus vaste et plus atmosphérique ?

AZIA : Je pense que cet aspect de notre musique sera plus présent sur le prochain album (et oui on ne s’arrête jamais).

JENN : Les interludes atmosphériques sont un aspect de mon side project Say ‘Kiss Me’ que j’ai laissé un peu à l’abandon (faute de temps) au profit de ‘vraies’ chansons, donc AZIA a pioché dans ce style de compos étirées et ambiant pour les Modules, ce qui n’est pas pour me déplaire ! Comme l’a dit AZIA nous avons vraiment envie de partir vers des climats ‘à la Cindytalk’, noisy et planants (et si on s’est fâchés avec Cinder/Gordon Sharp, il reste une grande influence sur notre musique, même si elle est difficile à cerner). Les interludes planants ça nous vient aussi de Punish Yourself, une bonne manière de contraster les temps forts et des passages plus calmes.

 

De quelle façon les évolutions en placement de voix et en audace vous permettent-elles des surprises renouvelées ?

AZIA : Pour Turmoil, on s’est lâchés : on a pas cherché à coller à un style particulier. Du coup, on s’est permis plus de choses et on a tenté plus de choses.

JENN : AZIA a pris des cours de chant, même si elle ne le dira pas. D’ailleurs ces cours ne lui ont pas appris à chanter plus ‘juste’, et ne l’ont pas poussé à opter pour un style plus ‘normatif’… c’était surtout des cours de respiration, des techniques pour ‘aller chercher’ du souffle. L’idée de ne pas se conformer aux ‘règles d’or’ d’un style musical nous a aussi certainement donné des ailes, et surtout on se sent maintenant capables de le faire.

Qui sont 7th Crow Records ?

AZIA : On connaissait déjà Sébastien de 7th Crow Records, notamment par son projet dark-heavenly Opium Dream Estate et lorsqu’il a entendu parlé de nos déboires avec le faux label portugais Pray Silence Records, il s’est proposé de nous signer. 7th Crow Records produit également des albums en libre téléchargement. Le label tiendra un stand à notre concert parisien au Klub le 25 septembre prochain.

Et qui est cette Suzie de « Suzie’s in Between » ?

AZIA : Le titre est inspiré par l’adaptation cinématographique de Lovely Bones par Peter Jackson. Suzie est une ado qui se fait agresser par un pédophile et elle se retrouve dans le « In Between », une sorte de monde onirique avant l’au-delà. C’est la chanson la plus abstraite au niveau des paroles, mais elle est influencée par l’univers de l’enfance et de l’adolescence.

JENN : Musicalement parlant « Suzie » est un retour à Dawn, notre premier album, mais avec l’aspect plus « couillu » qu’a Turmoil. D’une certaine manière nous avions quelque chose à prouver avec « Another Vision », du genre ‘nous ne sommes pas un groupe pop, assez des comparaisons avec les Cocteau Twins et Cranes’. Si ça peut paraître un peu idiot, ça nous vraiment aidé à avancer. Rien n’est pire que de se faire enfermer dans un style précis. Quel ennui. Mais maintenant on peut refaire des morceaux à consonance pop, on n’a plus besoin de se prouver quoi que ce soit à ce niveau là, on assume.

Les paroles sonnent souvent comme des apostrophes : écrire une chanson est-ce un règlement de compte ? Ou est la limite entre ce que vous vivez et la création de personnages ?

AZIA : Je ne vois pas ça comme un règlement de compte, mais plus comme une prise de recul. Je n’écris par haine, mais par mépris et quasiment uniquement à la première personne car c’est plus fort, même si je parle d’une tierce personne. Et je suis désolée pour Bruno Patatas (du label portugais incriminé plus haut NDLR) mais aucune chanson ne relate de cette affaire (encore heureux, on est des chats plus importants à fouetter).

Le dialogue guitares et voix, comment le voyez-vous ? Combat ? Caresses ?

AZIA : Je vois ça de manière plus complexe : chaque morceau est un ensemble fonctionnant de manière très organisée, même si instinctive.

JENN : C’est quelque chose qui a évolué dans le groupe, auparavant je noyais les démos de pistes de guitares et AZIA n’avait qu’à suivre. Elle a finit par tout envoyer balader afin de pouvoir placer sa voix. Maintenant le rôle de la guitare est moins décisif et moins envahissant, c’est plus un dialogue qu’auparavant, plus ‘démocratique’ (même si ce mot n’a pas tellement sa place dans notre univers). Je trouve que c’est une bonne chose, je n’ai pas le culte de la guitare omniprésente et des démonstrations techniques à n’en plus finir.

Avec Turmoil on a voulu casser certains codes, même s’il demeure une forte identité ‘dark’ à ce projet, je pense que par la suite nous allons continuer à saper méthodiquement les aspects de notre son qui peuvent nous identifier de manière trop évidente.

Différences dans la façon d’aborder les morceaux avec le disque précédent : comment vous sentez-vous évoluer ?

AZIA : Comme je l’ai dit plus tôt, cette fois on ne s’est pas posé de limites stylistiques. On a apporté une attention particulière aux programmations qu’on voulait enrichies et plus éclectiques : des rythmes jungles, des breaks hip hop, le tout avec de la disto….

JENN : Ça nous a excités de faire des choses ‘interdites’ dans le style gothique dit ‘old school’, mais comme on l’entend toujours sur Turmoil (on ne va pas se renier pour autant), je pense que ça fait un mélange intéressant. On a changé d’outils aussi, notre vieux Music 2000 n’est présent que sur un ou deux titres (Out Of My Flesh et Here’s To Your Fuck, Frank) car ses sonorités permettaient d’identifier notre son un peu trop facilement.
Il y avait déjà des programmations en MIDI sur les deux premier albums, mais trop mécaniques à notre goût, trop littérales dans l’imitation d’une batterie. Another Vision devait être un album ‘electro’, mais nous n’avions pas les moyens ni la confiance nécessaire, alors nous avons joué ces titres de manière Über Goth. L’idée de faire un album electro était donc déjà là avant. Pour ce qui est du son, tout Turmoil a été enregistré « dry », les effets rajoutés par Divarre en post prod. Si au début ça nous a fait bizarre d’enregistrer sans effets, maintenant on ne s’imaginerait pas revenir en arrière.

JRM : Pour ma part, cet album est le premier où j’ai pu faire mes premiers riffs au niveau des compos. Pour le son, comme l’a dit Jenn, ce fut vachement bizarre de jouer sans effets, mais perso, c’est sans regrets. Turmoil sonne à mes oreilles comme le mix parfait entre Dawn et Another Vision avec des touches en plus. Du punk, de la pop, de la disto… tout ce qu’il faut.

Un album qui bénéficie de critiques largement plus positives que par le passé : vous vous sentez soutenus par une certaine scène ?

AZIA : On se sent soutenus par certaines personnes, mais on ne sent pas faire parti d’une scène. D’ailleurs on ne veut pas s’enfermer. Il n’y a qu’à voir l’éclectisme des groupes avec lesquels on joue (métal, steampunk, sludge, cold wave, garage,…..). Bien sûr on a une affection particulière pour l’univers dark duquel on est issu.

JENN : Turmoil, à mon sens, a vraiment été fait à dix mains. Le groupe sur scène c’est toujours nous trois, mais sur disque le travail du son de la part de Xavier (aka Divarre de Castrati, Cemetary Girlz et ex-Deadchovsky) est devenu une composante essentielle de notre son. Nous lui avons laissé carte blanche, nous étions là pour mixer à Paris et l’ambiance du mixage se retrouve dans le disque. Nous avons bossé non-stop jusqu’à « Here’s To Your Fuck, Frank », et l’état particulier dans lequel nous nous trouvions a rendu le morceau plus onirique et bizarre, alors qu’à l’enregistrement nous l’avions fait « bourrin » « à la Swans ».

Il en va de même pour l’artwork, Jean-Delpech (qui fait la plupart de nos visuels depuis nos démos en 2008) a pu se lâcher et faire quelque chose d’ambitieux et de vraiment plus extrême, ça colle parfaitement à l’album, quand on a vu la maquette on a fait « Ouhaaa! »

Je pense que nous sommes vraiment chanceux et je ne vois pas de raison pour que ces deux messieurs ne nous suivent pas pour la suite, c’est un vrai bonheur que de bosser avec des gens sérieux et talentueux, surtout dans cette scène musicale… herm… je ne dirais rien de plus à ce sujet.

Je ne peux parler que pour moi, mais je ressens quelque chose de très fort pour le groupe Crimson Muddle (au point d’avoir enregistré un mash-up d’un de leur titre avec un autre de Jefferson Airplane), elles viennent comme nous d’un background musical ‘dark’ mais on sent chez elles un désir de s’affranchir des codes d’une certaine scène, mais aussi empruntes d’un esprit plus proche du punk D.I.Y (sans tomber dans les clichés du genre).

Ce n’est peut-être qu’une amourette sans lendemain, mais pour le moment je tire beaucoup d’inspiration de leur musique et de leur attitude, et c’est avec un grand respect que je suis leurs évolutions.

JrM : Une scène ? Quelle scène ?

 

Et quelle est votre vision des exigences du public et des rock-critiques improvisés sur internet ?

AZIA : Les exigences du public sont grandes et ils ont raison. On fait très attention aux critiques du public, plus qu’aux « critiques des critiques » qui ont tendance à enfermer les groupes dans un genre et de ne pas chercher plus loin.

JENN : J’ai déjà eu l’occasion de le dire, mais les critiques les plus vachardes nous ont souvent fait avancer (tant que ce n’est pas de l’insulte pure et simple). Nous avons vu des groupes nous prendre de haut et disparaître dans l’indifférence générale, alors que nous, nous sommes toujours là. Je crois que c’est une des leçons de la vie, « ceux qui vivent sont ceux qui luttent ». C’est sympa de leur part de laisser la place à ceux qui ont vraiment « la foi », même si ce n’est pas toujours par choix.

C’est presque un rapport « amoureux », en tous cas ça peut s’assimiler à de la dépendance affective, il faut juste se rappeler qui dépend de qui, et pas l’inverse.

Tant que les critiques nous sont favorables (ce qui arrive la plupart du temps) on est contents, mais malheureusement ceux qui veulent nous critiquer se bornent généralement à ressortir les sempiternelles accusations de notre appartenance supposée à l’extrême-droite, ce qui est évidemment parfaitement faux. Je vais décevoir ceux qui fantasment à ce propos car nous nous situons plutôt à gauche, même pas forcément extrémistes d’ailleurs, nous déplorons simplement les abus du système capitaliste et la politique libérale et sécuritaire de Sarkozy; mais je ne vois rien là de franchement exceptionnel de la part de musiciens amateurs qui bossent pour les deux tiers du groupe dans l’éducation populaire ou dans le milieu scolaire des ZEP. Nous savons très bien ce qu’il en est des réalités sociales.

JrM : Les critiques sont toujours bonnes à prendre à partir du moment où c’est bien foutu et qu’on ne nous a pas collé une étiquette sur le front puis rangé dans un placard. Jusqu’ici, on n’a pas été déçus de ce qu’on a pu lire. Mais je préfère de loin les personnes qui viennent nous voir après les concerts pour échanger deux-trois mots, et qui nous disent ce qui allait ou n’allait pas. Une sorte d’échange humain en somme.

Photos par KGB

http://seventhcrowrecords.blogspot.com/2011/05/les-modules-etranges-turmoil-2011.html

http://www.myspace.com/lesmodulesetranges

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