Les Jumeaux Discordants

14 Jan 11 Les Jumeaux Discordants

Sang pour Sang est le titre du premier album du duo italien Les Jumeaux Discordants, publié l’année dernière sur le label français Athanor. Reprenant le flambeau d’un romantisme noir, littéraire et incantatoire dans la lignée de The Moon Lay Hidden Beneath a Cloud, Aimaproject et Roberto del Vecchio explorent les liens qui se tissent entre la photographie, la poésie, la musique et les arts visuels en général. Inspiré par la poésie d’Angelo Tonelli, fondateur du Ritomodernisme en Italie, mais aussi par le travail de Gabriele D’Annunzio, André Breton, Alfred Kubin, Sappho ou Gustave Doré entre autres, l’univers du groupe est riche en références et se décline sous l’angle de l’obscurité et de la lumière. Digne des éditions L’Invitation au Suicide du Christian Death période Rozz Williams, ici poésie symboliste et surréalisme se côtoient au sein d’une musique cryptique, tour à tour inquiétante et mélancolique. Il nous semblait important d’échanger quelques mots avec ces artistes dont nous pensons qu’ils vont bientôt être une référence en termes de musique dark.

ObsküreMag : Un nom de groupe français, un album au titre français, publié sur un label français, et des morceaux chantés en français, j’aurais tout d’abord envie de savoir d’où vous vient cet attrait pour la langue française?

AimA : J’ai toujours aimé la langue française car elle est si élégante et musicale. J’aime le contraste de cette musicalité et le ton « brut » de ma voix. Les contrastes entre quelque chose de charmant et quelque chose de plus rude m’ont toujours attiré.

« Le Destin » est un texte de Gérard de Nerval. Pourquoi ce choix ?

AimA : J’aime beaucoup Gérard de Nerval, encore plus que les autres ( A. Rimbaud, C. Baudelaire, etc.) car je l’ai toujours trouvé plus ésotérique, mythique, hermétique et orphique. Son œuvre correspond à ma manière d’appréhender la Poésie et la Vie. Sa poésie (Les Chimères) me séduit bien plus que sa prose. La poésie peut être si profonde et exprimer en quelques lignes le cœur de la sensation et le centre d’un concept.

Cela fait aussi le lien avec Diamanda Galàs de la période Saint of the Pit. Qu’appréciez-vous dans son travail et dans son interprétation de la langue et de la poésie symboliste françaises?

AimA : Diamanda et moi… C’est une comparaison très flatteuse. Elle m’a beaucoup inspiré à travers ses textes et sa manière de travailler le “mot”. Je l’ai découverte quand j’avais quinze ans et depuis ce moment, elle reste la meilleure artiste que je connaisse, pas seulement en tant que chanteuse. Nous partageons les mêmes origines, la culture grecque : je le sens à travers ses paroles, sa manière d’être. Notre sang est comme du feu, le fils d’une culture ancienne et très passionnelle.

Le terme de “romantisme noir” vous semble-t-il approprié à votre musique? Pourquoi cette attirance pour le XIXe siècle ?

AimA : Je ne pense pas que “romantisme noir” soit la bonne définition. Nous travaillons plus sur des thèmes provenant de la culture grecque et du Latin ancien. Le romantisme est souvent un reflet de la culture européenne ancienne, juste plus tourmenté et dépressif, je pense. Nous nous situons entre le Romantisme et la Culture Antique. Au final, nous travaillons avec la poésie d’Angelo Tonelli. Ainsi, nous coupons tous les liens avec les vieux “ismes”. Le ritomodernisme ne fait pas encore partie de l’Histoire, mais fait partie du présent.

On a pu vous comparer à The Moon Lay Hidden Beneath a Cloud et Camerata Mediolanense, qui sont également des groupes qui utilisent de nombreuses langues et qui ont une approche totale de leur art. Artistiquement parlant, quel langage essayez-vous de créer avec LJD?

AimA : Je n’aime pas beaucoup les comparaisons. Chaque projet est le résultat d’influences. Si l’on prend le premier disque de The Moon Lay Hidden Beneath a Cloud, on peut dire que cela vient en grande partie de l’œuvre géniale d’Ingmar Bergman mais tout a été créé à travers leur propre sensibilité. LJD sont LJD. Cela n’empêche que j’aime TMLHBAC et Camerata Mediolanense et la plupart des groupes auxquels on nous compare. Mes influences viennent de Current 93, Diamanda Galàs, TMLHBAC, la musique classique et j’adore l’art d’ Andrew King.

Comment avez-vous rencontré Daniela Bedeski de Camerata Mediolanense qui apparaît sur l’album ? Pouvez-vous nous en dire plus sur vos collaborations avec elle ?

AimA : Elle est venue à une de mes lectures à Milan et nous sommes restés en contact. Je lui ai demandé de poser pour une séance photo : j’aime son look, sa forte personnalité et son intelligence. Elle a tout ce qu’un photographe peut souhaiter ! Aujourd’hui, notre amitié est totale et nous travaillons sur de nombreux projets ensemble : un livre de poèmes, de la musique, des peintures et de nombreuses autres choses dont vous aurez la surprise !

Vous avez divisé le disque en deux parties : la catabase et l’anabase. Pourquoi ce choix d’explorer deux facettes contradictoires ? Est-ce que cela fait partie de l’essence même des Jumeaux Discordants dont le nom évoque une confrontation entre deux entités ?

AimA : Oui, nous travaillons toujours en termes d’oppositions, que ce soit au niveau des textes, des sons, des concepts, des voix. Roberto et moi-même sommes l’opposé l’un de l’autre mais avec une façon similaire de ressentir les choses. La vie connaît toujours des moments contradictoires. Nous sommes des jumeaux et nous sommes “discordants” car nos influences sont différentes. Roberto est une personne intense, je suis la « folle ».

Vous avez choisi pour le livret du disque des reproductions de photographies, de dessins et gravures d’ Alfred Kubin, Gustave Doré ou Max Klinger. Pourquoi ces choix ? Selon vous, ces œuvres se répondent-elles ? De quelle manière sont-elles liées aux paroles?

AimA : Une image apporte toujours une signification supplémentaire et quand on la pose à côté d’un texte, nous donnons plus de chemins à suivre aux personnes qui suivent votre travail. Bien entendu, elles sont en connexion avec les paroles, même si leur sens initial en était très éloigné.

Pouvez-vous nous en dire plus sur votre passé musical et artistique?

AimA : Je collabore à des travaux expérimentaux depuis 1997, l’année où j’ai commencé à utiliser ma voix pour des lectures et des performances. Cela peut se sentir dans mes productions non mélodiques.

Roberto : Mon passé est lié au nom de Gothica, avec qui j’ai réalisé deux CDs Night Thoughts (2000) et The Cliff of Suicide (2003) qui ont été publiés par le label suédois Cold Meat Industry. Le projet The Last Hour est né en 2004 après la séparation de Gothica. La première composition fut le titre “Into Empty Depth” qui est sorti sur la compilation Flowers Made of Snow, un sampler de Cold Meat Industry (2004).

Pouvez-vous nous présenter vos autres projets ?

AimA : En ce moment, je travaille sur le “Haiku irregolari in forma di musica”, un projet basé sur mes haïkus, les polyphonies du commencement et sur une forme particulière de liturgie « profane ». Ce n’est qu’une partie d’un travail plus large en collaboration avec  Rémy Boyer (un poète très raffiné, philosophe et sage). Je travaille aussi avec Christopher Wood, un très grand artiste et performeur issu de l’Ecole des Beaux-Arts de Zurich. Je continue également le projet Fehu, que j’adore.

Roberto : En décembre 2008, le premier CD éponyme du projet The Last Hour est paru sur le label russe Other Voices Records. The Last Hour s’intéresse à la lutte entre l’illusion et la réalité, la vie et le rêve.  Comme dans une photographie en noir et blanc, les lumières et les ombres s’entremêlent pour dessiner des arabesques infinies d’amour et de mort au sein de sentiers nerveux.

Comment vous êtes vous rencontrés et comment composez-vous ensemble? Une véritable collaboration ou une confrontation ?

AimA : Nous nous sommes rencontrés en 2005 lors du concert de Dead Can Dance à Milan. Roberto m’a envoyé une musique et ça a donné “Malédiction”. Nous sommes très différents et c’est ce qui fait notre particularité. Roberto crée à partir d’effets, d’arrangements et de mixage, alors que je m’occupe des textes, du concept, de la voix et de certains arrangements. Nous ne suivons pas de méthode en particulier, cela change tout le temps et c’est ce qui nous permet d’être libre dans la création, ne pas être prisonnier des concepts. C’est une vraie collaboration, car nos différences se complètent.

Roberto : En 2005, je suis entré dans le monde magique d’Aimaproject et cela m’a fasciné. Combiner ma musique à ses capacités d’interprétation m’a de suite intéressé. Nos styles « discordants » donnent lieu à quelque chose d’unique. Ma musique vient du plus profond de mon âme. Nous sommes complémentaires.

Sang pour Sang est votre premier CD mais il y a eu auparavant un CDR en édition limitée. Était-ce différent de ce que l’on entend sur Sang pour Sang ?

AimA : La démo était différente car il n’y a que la partie catabase. La partie anabase a été l’échappatoire d’un long processus dans nos vies personnelles. Sang pour Sang est sorti quatre années après la démo et quand tant de temps s’écoule, la vie peut vous amener à regarder le passé avec un nouveau regard et à faire de nouvelles choses. Je ne comprends pas ces artistes qui recyclent sans arrêt les mêmes concepts.

Vos textes dévoilent des images émotionnelles. D’où vous vient l’inspiration ?

AimA : Angelo Tonelli et moi-même regardons la poésie comme une manière d’atteindre une vraie Connaissance et c’est un moyen de communication très profond. Vous avez des visions, vous parlez avec votre voix intérieure. Quand vous fermez les yeux, une autre réalité s’offre à vous. La plupart des anciens sages étaient aveugles… les images sont parfois la synthèse de plusieurs mots, comme dans le haïku par exemple.

Votre prononciation est à la fois incantatoire et très articulée. Vous semblez aimer les mots que vous dites.

AimA : Oui. Le poème est hermétique car il faut attraper les visions et ne pas les perdre. Donc, quand un poème est court, chaque mot a son importance, et quand vous le prononcez, vous devez donner à chaque lettre une importance. En tant que poète ritomoderniste, il m’arrive souvent de tomber dans une dimension hiératique qui fait partie de ma vie toute entière.

Quant au choix de la couverture?

AimA : Je l’adore pour son classicisme. C’est très romantique avec une vitalité très particulière : la mer, l’élément musical, la femme classique, les gestes. Il y a un endroit très similaire à Lerici, sur le Golfe des Poètes, dans la région Ligurie, là ou le Ritomodernisme est né.

Sang pour Sang semble être le résultat de nombreuses discussions et d’une pensée aboutie. Chaque sample porte un sens très précis et profond. Parlez-vous beaucoup quand vous travaillez sur une pièce ou est-ce bien plus spontané ?

AimA : Sang pour Sang a été planifié pendant longtemps, mais cela reste spontané. Les discussions et la pensée relevant juste de la Vie, la Vie avant l’Art : le produit artistique n’est que la sortie d’un long processus dans votre vie. Si votre vie est calme, vous créerez quelque chose qui reflète votre être intérieur ; si votre vie est faite de questions, vous chercherez les « réponses » à travers les mots, la musique, les peintures, les photographies.

Comment en êtes-vous arrivés à travailler avec Athanor?

AimA : Nebo de SMYW prod. m’en a donné l’idée. J’admirais leur travail, très raffiné, et Stéphane s’est montré très ouvert et enthousiaste : cela nous a beaucoup aidé. Il nous a donné l’opportunité de créer un objet très beau, une robe étincelante pour nos morceaux. Nous espérons jouer bientôt en France et le rencontrer. Merci Stéphane !

Vous reproduisez une très belle citation en Français d’Eliphas Lévi dans le disque à propos du sang. Qu’est-ce que représente le « sang » à vos yeux ?

AimA : Je l’ai trouvée d’abord en lisant Folie et déraison. Histoire de la folie à l’âge classique de Michel Foucault, puis j’ai commencé mes recherches sur Eliphas Lévi.
Le sang est une représentation très forte pour moi. Aima veut dire “sang” (en Grec ancien). J’aime l’idée du sang en tant que symbole de vitalité et comme code de tout un chacun, le code de notre culture, de notre personnalité et le mystère de notre être intérieur. Nous pouvons nourrir ou empoisonner notre sang. Tout en dépend. Puis, nous pouvons aimer et souhaitons mélanger notre sang à celui de quelqu’un d’autre, tout comme nous pouvons être dégoûté par le fait de mélanger notre sang avec celui de l’autre. Il y a quelque chose de magique là-dedans. 

Roberto : Le sang est l’élément de  vie et de mort, là où réside l’âme. C’est l’essence vitale et spirituelle des hommes, la substance la plus précieuse. La couleur du sang, sa chaleur, sa force sont liées à la passion et à l’amour. En revanche, c’est lié à la souffrance et la mort lorsqu’il s’écoule hors du corps.

http://www.aimaproject.it/ljd/

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