Les Discrets : interview bonus Obsküre Mag #7

29 Jan 12 Les Discrets : interview bonus Obsküre Mag #7

En complément d’une longue entrevue parue dans Obsküre Magazine #7 (janvier/février 2012, en kiosques depuis le 11 janvier), www.obskuremag.net publie ces extraits inédits de notre entretien avec Fursy Teyssier, fondateur de la formation atmosphérique Les Discrets. A l’occasion de la sortie du second album Ariettes oubliées…, Teyssier livre quelques clefs supplémentaires d’un travail accompli en compagnie du batteur Winterhlater (Alcest) et de sa muse Audrey Hadorn. Au programme : le fond verlainien d’un album aux épaisseurs sensibles, la musicalité actuelle des Discrets et l’approche d’autres disciplines comme la création d’images : un domaine en lequel la patte de Teyssier se remarque depuis des années. Elle se posait encore récemment touché sur les productions de Morbid Angel, Ghost Brigade, Alcest ou Secrets Of The Moon.
(Photo : Andy Julia)

On aurait pu croire, au vu des dates de « fabrication » d’Ariettes oubliées…, que l’écriture des deux albums s’est superposée partiellement… Peut-on avoir plusieurs intentions en même temps ?
Fursy :
Je réponds sur le fond à ta question car en réalité je n’ai pas composé les deux en même temps, mais je trouve ça intéressant. Je pense que l’on peut avoir le besoin d’exprimer plusieurs choses à la fois, et réussir à composer, ou à produire quelque forme d’art que ce soit, à partir du moment où on est habité par ce que l’on fait. À mes yeux, la preuve est l’existence de side-projects chez la plupart des musiciens. On tourne vite en rond si on reste uniquement dans le même univers. J’adore par exemple enregistrer des morceaux heavy / death chez moi, qui ne sortiront jamais évidemment (sourire), pour mieux revenir aux Discrets. En ce qui me concerne, j’ai besoin de dualité, et je peux avoir envie d’exprimer plusieurs émotions à la fois, au sein d’un même album ou entre mes dessins animés et la musique, etc. C’est même très important.

Parlons visuel. Quel « cadre » as-tu voulu donner et dans quel état d’esprit souhaites-tu mettre l’auditeur avant qu’il entame la lecture du disque ?
C’est très simple. Je n’ai jamais fait une pochette d’album si claire, si proche visuellement et émotionnellement de la musique. Je n’ai rien à dire de plus que ce que le visuel dit. L’image véhicule plein de choses, c’est à l’auditeur de saisir celles qu’il aura envie. J’ai la chance de pouvoir faire de la musique et d’y associer des images. J’ai laissé Audrey écrire les textes car elle est bien plus douée que moi avec les mots… alors je vais tenter de laisser les gens s’approprier les morceaux, et pas trop donner mon propre ressenti.

Le livret d’Ariettes oubliées… introduira le travail des Discrets, comme le ferait le livret d’une exposition. Quelle était ton intention en faisant ce choix de présentation, alors qu’on attendait a priori de « tes » Ariettes une place laissée au vague et au doute, à l’instar des fameux écrits de Verlaine portant eux-mêmes ce titre ?
La réponse à ta question a ensuite été convertie en texte d’introduction dans l’artbook. Que les lecteurs ne t’étonnent pas du mode d’écriture, c’est un copier coller. :

Ariettes oubliées… est né d’une double interprétation du poème numéro II de la série éponyme de Verlaine. Les ariettes de ce texte étant les petits airs musicaux, souvent chantonnés, se transmettant de générations en générations mais pouvant aussi faire référence à Ariette, le vieux prénom féminin que beaucoup de Français connaissent…
Je me rappelle de cette soirée où j’ai enregistré ce morceau qui allait être le morceau fondateur de l’album… En lisant ce superbe poème, j’ai plutôt orienté la lecture en imaginant qu’il était question d’une femme, Ariette, et non d’une musique, et j’y ai vu un homme au chevet de sa femme, mourante, avec laquelle il passait les dernières heures. Elle, s’éteignant doucement, lui « devinant à travers un murmure le contour subtil des voix anciennes ».
C’est tellement triste. Exactement l’image qui me hante depuis des années, et dans laquelle la plupart de mes angoisses prend naissance. Ce morceau a été déterminant pour le reste de la composition de l’album. Les textes d’Audrey Hadorn, les mélodies, le dessin sur la pochette ainsi que ceux dans cette édition sont en prise directe avec ces « ariettes oubliées », interprétées, détournées, inversées…
La valeur de l’interprétation en l’occurrence, a clairement été une donnée importante dans cet album. Une lecture au premier degré de ce poème ne m’aurait pas permis d’imaginer ce couple réuni pour un ultime adieu, et n’aurait donc pas amené Les Discrets à créer un album si triste et sombre…
Certainement que Verlaine en avait conscience, peut être que non, et c’est la toute la beauté de la chose : que chacun puisse y voir une histoire parallèle, s’approprier la chose. Pour cette raison, les textes d’Audrey Hadorn sont plus ou moins abstraits, ouverts, descriptifs ou pas et je n’écrirai rien de plus détaillé sur la genèse ni le sens profond de cet album, car les illustrations ce de livre (comme une sorte de fresque d’émotions directement liées à celles que m’évoquent les morceaux), les textes et la musique parlent d’eux-mêmes. Et si d’autres peuvent avoir une différente interprétation que la nôtre, alors nous en serions heureux.

« La Nuit muette » est un des titres les plus directs et épiques de l’album. Quel rôle a joué exactement Neb Xort dans l’approche de cette composition (N.D.L.R. : ancien Anorexia Nervosa, musicien et ingénieur du son responsable de moult travaux studio dans les milieux metal) ?
Xort a assuré la production artistique. Je pensais pouvoir finir le morceau avant de rentrer en studio, ce n’était pas le cas. Je bloquais complètement, j’avais un semblant de morceau, bancal. Winterhalter et moi avions travaillé le morceau en répétition, mais nous n’en étions pas contents. Tous les jours, pendant le mois d’enregistrement, on se réservait une heure ou deux pour travailler ce titre. À la fin de la session, il était prêt. Nous avons composé la totalité du chant etc., c’était génial. Quel luxe de pouvoir composer en studio ! J’ai eu de la chance de trouver les bons riffs, j’aurais pu aussi bloquer complètement, ne rien sortir. Benoît (N.D.L.R. : Neb Xort) me conseille, me guide, mais ne prend pas la guitare à ma place. C’est quelqu’un que j’admire vraiment, nous sommes devenus très amis depuis le premier album. La distance et nos emplois du temps très chargés font qu’on passe peu de temps ensemble et en amitié, c’est un de mes grands regrets : ne pas pouvoir le voir plus souvent.

Dans quel état d’esprit abordes-tu le vidéoclip que tu réalises aujourd’hui pour Secrets Of The Moon ? Est-ce un travail de commande, guidé par eux, ou le groupe attend-t-il de toi une vision, un regard, une transposition ?
Oui c’est une commande, comme la plupart de mes films ! Disons qu’ils ont vu les clips animés pour Ghost Brigade ainsi que celui pour Old Silver Key, et nous ont demandé un film en prise réelle. Je travaille avec un ami, François-Marc, et nous allons désormais réaliser la plupart des projets de films ensemble. Ce qui est dingue et courageux je trouve, étant donné que je n’ai rien fait jusqu’à ce jour en prise réelle. Secrets Of The Moon, tout comme Michael (N.D.L.R. : Berberian) de Season Of Mist, avec qui je travaille régulièrement, sont des gens vraiment intelligents. Ils ont compris que la réalisation est avant tout une manière de poser un regard sur quelque chose, quelle qu’en soit la forme : animation, stop motion, prise réelle… Tu sais, c’est rare les gens qui ont cette intelligence de voir un film d’animation, et de se dire « on veut le regard de ce mec pour faire le film, mais pas en dessin animé ». Attention, je ne dis pas que filmer en prise réelle est facile ! J’ai trop de respect pour les réalisateurs de films. On verra bien ce que cela donne, on va peut être se rétamer complètement… enfin, je n’espère pas, cela conditionne un peu notre avenir professionnel (sourire)

Qu’est-ce qui a fait naître le format split entre Les Discrets et Artic Plateau ? Qu’est-ce qui rapproche ton projet de ce dernier, à ton sens ?
Arctic Plateau me bouleverse. J’adore sa musique, sa voix me touche tellement, ainsi que les ambiances qu’il crée, etc. Je trouve aussi qu’Arctic Plateau et Les Discrets sont vraiment proches musicalement et Gianluca (N.D.L.R. : leader d’Arctic Plateau) partage cet avis, donc on s’est dit que c’était une super idée. C’est d’ailleurs moi qui ai présenté Arctic Plateau à Prophecy Productions. C’est un peu notre manière de célébrer notre fraternité Prophétique ! J’aimerais vraiment avoir ses qualités de composition et de chant. Sans parler du fait que Gianluca est un très bon copain. D’ailleurs, nous travaillons sur un projet de musique ensemble, que l’on aborde de manière calme et détendue. Cela prendra le temps qu’il faudra. On ne se met pas la pression.

Concernant ton travail visuel : imagines-tu créer des supports compagnons à l’album (vidéoclips, etc.) ?
Nous avons pour projet de faire un clip pour un morceau. Je pense qu’au moment où le magazine sera sorti, le clip aura été réalisé et diffusé. C’est Audrey qui s’en occupera principalement. Évidemment, je l’aiderai et participerai à la création. Elle a une super idée, elle a envie de la réaliser et j’ai très envie de la laisser faire, afin qu’elle puisse s’exprimer autrement que par le texte. Elle du goût, un œil esthétique aiguisé et des choses à dire. Je lui fais complètement confiance.

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