League Of Nations – Interview

03 Août 13 League Of Nations – Interview

Le nom de League of Nations est resté lié à un seul album, Music for the New Depression (1984), petite perle de cold wave électronique minimale devenue une rareté vendue à prix d’or. Les titres « Overlord » et surtout « Fade » sont entre temps devenus des classiques des soirées dark wave. Un peu de nulle part, il y a quelques temps, le label Anna Logue a été contacté directement par David Sinfield, pour rééditer les deux vinyles sortis au début des années 80 (For a Moment + Music for the New Depression), ainsi que le disque tout aussi rare, Oblique Strategy, paru initialement en 1981. Nous avons pu retrouver l’Américain David Sinfield pour cette toute première interview française afin de revenir sur ces disques qui restent des énigmes. Il a accepté fort gentiment de se replonger dans ses souvenirs. Exclusivité.

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ObsküreMag : Comment le projet League of Nations a-t-il commencé et pourquoi avais-tu choisi ce nom pour le représenter ?

David Sinfield : The League of Nations a fait suite à plusieurs projets solo. A l’origine il s’agissait de l’idée de faire se rencontrer un poète et tout un groupe d’amis, de musiciens et d’artistes qui se rassemblaient pour produire des paysages sonores et des performances. L’entourage originel était très divers, d’où le nom. La Société des Nations, comme tu le sais, fut le précurseur des Nations Unies, pour établir la volonté du gouvernement des Etats-Unis en tant que façon néo-impérialiste d’exercer son pouvoir dans l’arène diplomatique. Je n’ai jamais eu ce genre d’aspirations colonialistes ! (rires). OK, donc l’idée a flotté dans mon esprit au crépuscule des années soixante-dix à l’époque où je produisais des programmes radiophoniques sur les musiques indépendantes.

L’autre personne qui est créditée avec toi c’est Laurie Jean. Qui était-elle ?

Laurie Jean ! Oh oui, très dévouée en plus d’être une musicienne très talentueuse et une très bonne amie dans ces années-là. Nous avions beaucoup d’intérêts communs en musique et en art bien que dans des genres variés. On s’était rencontrés par un ami commun. Nous étions un peu étranges à notre manière, et on s’entendait bien sur le plan créatif. Je n’ai plus de contact avec elle depuis des décennies, bien que l’on m’a dit qu’elle avait obtenu son master de violon !

Quel était ton passé musical avant cela ?

Des choses normales. J’avais pris des cours de piano et de théâtre. Un enfant prodige en devenir (rires)… Plus sérieusement, j’étais passionné d’art et de musique. Cela renvoie au concept originel de League Of Nations. Avant cela, je m’étais produit sur scène, en tant que chanteur principalement.

Comment en es-tu venu à la musique électronique ?

Une révélation soudaine. C’est fou ce qui peut se produire quand on est dans des états de conscience altérés… Sérieusement, j’avais découvert la musique électronique par le biais de Philip Glass, Terry Riley, Steve Reich et consorts. Le sublime Sun Ra, et toutes les choses folles apportées par son entourage. J’adorais les différentes harmoniques de ces sons ! C’était comme du théâtre musical d’avant-garde ! L’aspect « technique » me plaisait aussi beaucoup, la capacité de peindre des sons pour ainsi dire. J’ai appris le synthétiseur à la faculté sur un ARP 2600 avec un professeur qui disait que l’on n’avait pas besoin de déclencheur (c’est-à-dire de clavier) pour créer des sons. Ce qui était bien pensé… D’un point de vue plus commercial, je trouvais le son de « Shine on you crazy Diamond » sur l’album Wish you were here de Pink Floyd vraiment incroyable ! Avoir fait suite au succès de Dark Side avec quelque chose d’aussi maussade avait impressionné le jeune David que j’étais, qui n’avait pas encore vingt ans. Ironiquement, jouer cette pièce musicale a été la première chose que Laurie Jean et moi même avons faite ensemble, dans une fête à Glendale, en Californie… Ce devait être en 1979 ? Elle jouait avec une batterie jazz Slingerland et moi sur un orgue Thomas énorme, en jouant la basse avec mes pieds ! Je dirais que c’était un hasard extraordinaire car cette performance a engendré une période artistique plutôt prolifique.

Ton son était très différent de ce qui se faisait au sein de la scène post-punk très prolifique de Los Angeles. Cela sonnait assez européen au bout du compte. D’où te venait l’inspiration ?

Oh oui, c’était très différent de ce qu’on entendait à Los Angeles à l’époque, c’est sûr. Il y avait très peu de groupes à travailler dans ce mode électronique minimaliste. Ce que je produisais était simplement mes propres interprétations d’idées musicales basées sur ma (ou mon manque de) capacité technique à jouer un instrument. Donc mes idées grandioses étaient filtrées à travers mon incapacité à jouer les parties les plus complexes. De la « simplicité organique » (rires). Cela dit, je pense que c’est ce qui en faisait l’originalité.

En termes d’inspiration, c’était très varié. J’avais grandi dans une maison où la musique pouvait revêtir différentes formes. Les comédies musicales, le motown et la soul, la country et la pop, la gamme allait de Johnny Cash aux Beatles et au-delà (rires). Hey, qui sait ce qui s’est passé dans ma tête avec tous ces environnements sonores très divers. La musique populaire dans les années soixante aux États-Unis était un mix assez incroyable, tu sais. Il y a une autre chose à dire. Quand j’étais très jeune, ma mère m’avait amené avec ma sœur voir Sergio Mendes au Greek Theatre. L’espace ouvert par son travail sur le clavier m’avait beaucoup impressionné. C’est dans ces espaces de liberté que naissent les œuvres d’art, leur inspiration et leur sens… oh pardon je crois que je bifurque là…

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Ton approche du minimalisme électronique était très éthérée, maussade et mystique (« Illuminas », « Overlord », etc.), avec notamment l’utilisation d’un piano romantique. D’où venait ce parfum si singulier ?

D’abord, le piano est l’instrument sur lequel j’ai appris la musique et toutes les compositions avaient été écrites pour cet instrument. Tu devrais écouter certaines des démos ! J’aime beaucoup les compositions romantiques de Debussy, ses Nocturnes. La nature simple et ambiante des choses comme des pas dans la neige. Je trouve fantastique le travail de John Cale et Nico ! Puis il y a la musique du monde et le jazz d’inspiration ethnique comme chez le groupe Oregon. L’utilisation des drones dans un contexte musical. As-tu déjà entendu la chanson de Canned Heat, « On the Road again » ? C’est un grand exemple d’immobilité entre les beats de la batterie et la répétition rigoureuse, sans parler du drone ! Je parie que tu ne t’attendais pas à ce que je te parle de ça ! Parfois tout cela semble si complexe et cela renvoie à cet espace créé par la musique elle même. Ironiquement, quand je réécoute certains des travaux dans lesquels j’ai été impliqués, ce « piano romantique » comme tu l’as appelé ressort beaucoup. J’aime beaucoup la description que tu en fais. Cela ne te fait rien si je l’utilise dès à présent ?

Au début des années quatre-vingt sont parus deux disques sur des labels obscurs, l’un s’appelait Taursus et l’autre Glaze Recordings. Peux-tu nous en dire plus ? Étais-tu impliqué dans l’un ou l’autre ?

Glaze Recordings était une « division » de Glass Records de David Barker. C’était un label basé à Londres qui s’est plus orienté vers le heavy metal il me semble. Tarsus était une compagnie de production dans laquelle j’étais impliqué. Mais c’était un combat permanent en raison d’un capital très faible. Nous étions distribués dans plusieurs endroits aux Etats-Unis et au Royaume Uni.

Peux-tu revenir sur la production de Music for the new Depression car le son reste très puissant encore aujourd’hui ?

Merci, c’est un très grand compliment ! Les projets David Sinfield et League of Nations jusqu’aux morceaux « Illuminous », « Overlord » et « An Index of Motion » ont été enregistrés dans un petit garage transformé en studio de musique à Venice Beach, non loin des canaux. C’est tout simple… une grande pièce avec plein d’instruments pour jouer avec. Pas de salle de contrôle… il fallait ne pas faire de bruit pendant les sessions ou sortir et s’asseoir dans un petit salon qu’il y avait là-bas. C’était un endroit super, avec une sorte d’énergie naturelle que j’appréciais beaucoup. Wayne et Mike avaient un enregistreur 8 pistes Tascam et du matériel de fonctionnement basique. Nous avons utilisé beaucoup de sons « naturels », comme frapper sur des plaques de métal ou pincer les cordes du piano, ce genre de choses, pour créer ce que tout le monde a pris pour des sons synthétiques ! Un bon exemple seraient les parties de bruit blanc sur « Overlord » qui étaient produites par des plaques de métal que l’on secouait avec nos mains. A cette époque, les synthés polyphoniques étaient incroyablement chers. Nous pouvions traiter certains orgues et obtenir de bons sons synthétiques, trafiquer les mellotrons avec des cassettes ou mettre de la saturation sur des pianos Rhodes pour qu’ils sonnent comme des guitares ! On traitait tout avec de la réverb’ à bande. Tout était si simple ! Les autres morceaux de Music for the new Depression ont été enregistrés à Los Angeles dans un studio bien plus perfectionné et équipé, et je pense que l’on a perdu quelque chose là-bas bien que le son soit plus raffiné. Tous mes enregistrements par la suite (tu te dis, il y en a eu plus?) ont été faits dans des espaces bien plus petits et simples.

Apparemment, tu n’avais pas prévu cette pochette à l’origine et la couleur n’était pas la bonne !

Oui, le packaging de Music for the New Depression était horrible. Je voulais qu’il soit bleu sur du parchemin gris (ce qui est ce qu’Anna Logue a fait). Glass pensait que cela allait trop ressembler à un disque de chez Factory Records. Va comprendre ce qu’il y avait de mal avec ça à l’époque ?

Vu que League of Nations a duré peu de temps, es-tu resté dans la musique après cette expérience ?

Oh oui, et Max, tu es en train de t’engager dans des complications non nécessaires (rires). Laurie, Kim – Kim était notre bassiste pour les concerts, je jouais les parties de basse au synthé sur tous les titres studio de League of Nations – et moi même avons suivi des trajectoires différentes pas longtemps après la sortie de Music for the New Depression. C’était un désaccord créatif. Je voulais plus explorer les textures sonores et aller dans ce sens là. Je faisais des expérimentations avec des boucles de cassettes et je fouillais dans le domaine des rythmes organiques. Pour que le groupe survive à cette époque, il fallait soit devenir plus commercial (en accord avec l’industrie) ou abandonner. Je ne voulais faire ni l’un ni l’autre. La musique était une échappatoire pour moi… J’avais un emploi journalier d’illustrateur technique à l’époque et je ne faisais pas League of Nations pour gagner de l’argent. Ce qui était une bonne chose (rires) … J’ai donc enregistré deux disques solo dans les années qui ont suivi. L’un s’appelait In the Rain et je suis en ce moment en train d’essayer de nettoyer le son. Les titres « In the Rain », « Icelands », « Peace », « Monsoons » et « In Springtime » sont déjà terminés. Il y a de très bons instrumentaux et le spectre est plus large, mais pas ouvertement commercial. Visions of Mangrove in China était très avant-gardiste pour l’époque et que faire avec celui-ci est un problème plus complexe. Je mélangeais de l’electronica avec du jazz et de la musique ethnique, bien que cela soit beaucoup plus courant aujourd’hui dans des styles comme la « house ». Mais c’était un « suicide créatif » en ces années là ! Bien plus tard, j’ai aussi enregistré un travail très personnel et introspectif avec principalement des pièces acoustiques. Cela s’appelle Across the Waters Lies the promised Land et c’est comme une petite symphonie. Qui sait si cela verra la lumière du jour à un moment. Personnellement, je pense que la musique est devenue meilleure avec le temps.

Avec l’intérêt renouvelé pour les sons analogiques minimalistes dans les années 2000, Music for the New Depression a atteint un statut culte, des bootlegs ont circulé, et « Fade » est devenu un classique des soirées dark wave. Comment réagis-tu à ça ? Est-ce ce qui t’as donné envie de contacter Anna Logue Records ?

Oui, c’est une question intéressante. Les pirates, c’est un bienfait un peu mitigé quand tu es artiste. C’est bien d’un côté que ta musique soit diffusée et que les gens l’apprécient… Hey, attends une minute, je ne suis pas en train de dire allez-y faites des pirates de mon travail (rires) bien que cela ne semblait pas gêner le Grateful Dead pour ce qui est des concerts ! Je pense être d’accord avec eux sur ce point.

« Fade » ! Oh oui, la chanson classique de League of Nations, si l’on peut dire ça, et une de mes préférées ! « Fade » est entièrement une composition de David Sinfield. Je jouais tout dessus car Laurie Jean était dans le Sud Dakota à l’époque où il fut créé et enregistré. C’était le mélange de cette répétition rigoureuse dont je parlais plus tôt, mélangée à des ambiances sonores. J’en suis très content. Cela m’a aidé à passer un cap pour mes compositions ultérieures sur un plan idéologique. Jouez ce morceau n’importe où et autant que vous voulez ! (rires).

J’ai contacté Anna Logue après qu’une de mes relations dans le Désert des Mojaves où j’habitais à l’époque (oui, David est un néo-Luddite partisan du retour à la nature) m’ait parlé d’un blog dans lequel Marc Schaffer avouait son intérêt pour ces enregistrements. J’ai fait un peu de recherche et j’ai aimé ce qu’Anna Logue faisait. Du coup, je l’ai contacté et nous voici. Mais il y a eu plus que cela. Archie Patterson d’Eurock nous a aidés à mettre la main sur le matériel archivé d’Oblique Strategy. Eurock était en fait un des distributeurs pour les projets de David Sinfield dans les « jours anciens ». Un grand merci aux collectionneurs et aux archivistes qui ont fourni des éléments pour cette parution.

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Tu as rajouté Oblique Strategy, ton album solo qui est encore plus rare, à cette réédition. Peux-tu revenir dessus également ?

Oh oui… c’est là que tout a commencé. En fait, non, laisse-moi reformuler. « NY Two » est venu en premier. C’était une pièce très simple avec trois accords répétés tout au long du morceau, une basse et une rythmique simple. La chanson « Oblique Strategy » a été enregistrée à la même époque, et donne un aperçu de mes racines très variées je suppose. « Laurue » et les deux pièces ambiantes ont été aussi enregistrées durant cette session. « Visions » et un autre morceau inédit ont été enregistrés comme démos pour un label qui était intéressé à l’époque. « Sombre Whales » est une boucle faite sur cassette qui a été enregistrée en live. Comme je l’ai mentionné plus tôt, « Fade » faisait partie de ces sessions, tout comme « The thin Ice Door », ce dernier étant la première chose labellisée League of Nations, car je souhaitais séparer mes travaux solo que je voulais plus instrumentaux du reste. Tout cela est sorti en éditions très limitées. Le 45 tours original de « NY Two » est extrêmement rare, il y en a eu moins de mille. La chose étrange est qu’il a bénéficié de pas mal de diffusions en radio aux Etats-Unis. Une distribution irrégulière a été sa malédiction (rires) ! C’est vraiment bien que cela puisse voir le jour aujourd’hui à nouveau.

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David Sinfield aujourd’hui

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