Le Syndicat – Interview bonus Obsküre Magazine #20

31 Mar 14 Le Syndicat – Interview bonus Obsküre Magazine #20

Supplément de notre entretien avec Ruelgo, du projet bruitiste mythique Le Syndicat, à l’occasion de la parution de l’album Second Empire chez Rotorelief. Visuels par Zorïn.

Obsküre Magazine : Peux-tu m’en dire plus sur la façon dont tu as pensé cet album? La science-fiction et l’anticipation font-elles partie de tes références ?
Ruelgo : Oui, je suis fasciné par les œuvres visionnaires. Mais il ne s’agit pas forcément d’œuvres de science fiction, mais aussi de peintures, de théâtre ou encore de thèses scientifiques qui ont révolutionné le monde. De même, je suis fasciné par les mouvements artistiques du début du 20ème siècle. Ce ne sont pas seulement les futuristes mais de nombreux découvreurs, dans des domaines aussi éloignés que la danse et la médecine, qui se sont tournés vers le futur et ont voulu balayer le passé au passage du 20ème siècle. L’art et la culture en général n’influent pas concrètement comme la science sur le futur, mais sont pour moi comme une graine qui germe beaucoup plus lentement dans l’inconscient collectif et questionnent l’individu personnellement, plutôt que collectivement. On est personnellement en questionnement devant une pièce de théâtre, un film, un livre. On peut se l’approprier, se faire ses images à soi, et devenir créateurs par ricochet. Les œuvres se transforment avec le temps. Elles resurgissent parfois longtemps après leur création. Le créateur n’en est plus l’auteur mais un lointain germinateur comme tous les humains qui nous ont précédés et qui survivent a des niveaux de conscience profonds à travers nous. Je crois en la pérennité d’une œuvre car ces graines ne servent qu’a se transformer dans le regard des autres.

Dès vos premiers travaux avec Le Syndicat il y a trente-deux ans déjà vous vous êtes intéressés à la thématique de la dictature. Une des cassettes s’intitulait « Totalitarisme ». En quoi ce sujet vous interpellait et continue à t’interpeller ?
J’ai toujours aimé être secoué par une « œuvre ». En musique, dans les années 80, les punks avaient déjà pour moi trouvé malgré eux une place bien douillette au panthéon du Rock’n Roll mainstream. Il y avait tous ces courants sombres et dépressifs ou psychédéliques que j’aimais bien… Mais les futuristes oubliés, eux, y avaient été à coups de poing face au public. J’étais adolescent et je trouvais, dans l’histoire de l’art qu’on m’enseignait au lycée, de nombreux peintres, performers, poètes, auteurs, qui voulaient en découdre sans guitare et tenue de scène et à qui il me plaisait de m’identifier. J’ai fait mes premiers jets bruitistes avec toutes ces influences en tête, et je n’étais évidement pas le seul adolescent a vouloir tout brûler autour de moi. C’est aussi ce qu’avait apporté le punk : « Fais ton truc, pas celui des autres, c’est ta merde, mais c’est la tienne ! ». Oui, on est totalitaire quand on a 17 ans et qu’on en a marre de ce qui est convenu autour de soi. C’est souvent blanc ou noir. On doit trouver sa place dans ce monde hostile. Celui des années 80 était plutôt grisâtre et convenu. Le son qui sortait de mon matériel rudimentaire était mon totalitarisme à moi en même temps que ma thérapie adolescente. Je continue encore aujourd’hui a être assez pessimiste et parfois même misanthrope malgré mon éducation humaniste. La dictature d’aujourd’hui est bien plus violente que celle des années 80 car elle ne dépend que de très peu d’humains néfastes envers une exponentielle multitude d’autres humains et leur planète à tous.

Peux-tu revenir sur la relation majeure entre graphisme et création sonore dans Le Syndicat, car vous veniez tous plutôt de l’univers graphique à la base ?
C’est mon ami André Cohelo, du groupe Sektor 304, avec qui nous avons fait un album, qui a fait la pochette de Second Empire et qui est aussi peintre, illustrateur, et professeur d’arts plastiques. J’ai aussi toujours de très bons rapports avec Zorïn qui a fait tout le package de la rétrospective de six cassettes du Syndicat 30 Years Of Excess sortie aux États Unis en 2013, à 250 exemplaires, et qui est presque déjà épuisée. Zorïn et Mirka Lugosi ont été des mentors pour moi car ils avaient dix ans de plus que moi quand moi je n’étais qu’un gamin. Ils m’ont fait accéder a tout un pan de culture alternative que j’ignorais totalement. Puis Zorïn a créé le design graphique du label cassettes du Syndicat qui est indissociable de l’image que l’on en a aujourd’hui. Le Syndicat, c’était pensé comme un collectif. Il n’y avait pas de noms dessus, même si moi et Zyklon, on l’avait formé, on n’apparaissait pas. Plus tard, il y a  eu Veidt Mjolnir (on aimait bien les surnoms), et Pascale et Patrick et Pascal et Yann et Jean René… Des amis avec qui j’ai fait du bruit à un moment donné. J’ai fait des disques tout seul aussi et Zorïn a auto édité la boite « Mars » et produit tout seul le son qui est à l’intérieur sous le nom Le Syndicat. Ce qui compte pour moi, c’est justement le son qui est à l’intérieur de l’emballage qui s’appelle Le Syndicat. Ce qui est représenté par ce mot dont les encartés sont anonymes, et qui n’a pas été choisi par hasard. L’œuvre doit dépasser celui ou ceux qui l’ont faite. La musique, le son, sont des arts abstraits par excellence. Effacer l’auteur et juste écouter ce qu’il a fait me semble tout à fait approprié au médium musique. Les Residents l’avaient bien compris, SPK, et pleins d’autres. Les deux mecs en casque auquel vous pensez peut être n’ont absolument rien inventé.

Je vois d’ailleurs Mirka Lugosi demain pour une exposition sur Toulouse. Est-elle, au même titre que Zyklon, toujours impliquée dans le projet ?
Non, elle n’a d’ailleurs participé qu’à un seul concert du Syndicat. Nous jouions ensuite tous les trois avec Zorïn dans l’ensemble bruitiste Entre Vifs. Zyklon est aux États Unis après avoir vécu à Hawaï et nous nous sommes vus il y a deux ans, mais nous sommes évidemment très éloignés. Il y a eu pas mal d’autres personnes qui ont fait aussi Le Syndicat, dont David aka Veidt Mjolnîr avec qui j’ai bossé quatre ans, et qui est mentionné sur les ultimes cassettes du label dont la trilogie « Delikatessen, Vorgine, Relapse », les dernières cassettes du label qui ont été rééditées deux fois par RRR et Staalplaat. Ces albums restent pour moi une étape essentielle de notre son. Le Syndicat, au départ, c’était donc un collectif d’anonymes avec lequel on projetait de faire du bruit ou autre chose, de la performance, des installations. Tout le monde pouvait y entrer, en sortir. J’ai toujours voulu garder ce côté hybride, collectif, obscur.

Le Syndicat - graphic 03 @Zorïn

Vous vous êtes toujours revendiqués comme « bruitiste » et appartenant à la tradition lancée par Russolo. En quel sens le Bruitisme pour toi se détachait de la scène industrielle?

Pas toujours… Mais…

« Bruitisme »
Le « Bruitisme » n’a pour moi rien a voir avec la « Musique », qu’elle soit « industrielle » ou non, et n’a rien a voir non plus avec la  « non musique ». C’est une forme d’art qui se rapprocherait plutôt de la sculpture sonore en direct, avec en plus, une notion d’instantanéité, de mouvement. C’est très difficile à faire comprendre aujourd’hui, mais c’est une chose que j’ai pratiquée et que je pratique encore. Dans le « Bruitisme » comme je l’entend, il y a une notion d’improvisation qui ne serait pas vraiment de l’improvisation. Ce ne serait même pas la non pratique d’un instrument ou la non musique mais plutôt la pratique d’instruments qu’on ne peut pas contrôler totalement. Depuis l’intérieur de la pratique, ce serait comme rechercher une nature en soi que l’on ne se connaît pas et qui est extérieure à notre conscience. Le hasard, la surprise et les réactions réflexes (car trop rapides) y ont une place prépondérante. Il y a aussi un pré-requis à ce Bruitisme qui est le matériel utilisé, conçu justement pour ne pas pouvoir être totalement contrôlable. C’est une pratique qui tient du sport de combat entre le geste réflexe et le bruit que l’on reçoit, Le résultat est quelque chose de brut qui fait appel à des pulsions primitives. Et ce « Bruitisme » n’existe vraiment pour moi que quand on y assiste ou quand on le pratique en direct. C’est différent de l’improvisation, qui fait appel à la technicité d’un instrument et au dialogue avec d’autres instrumentistes, puisque cette technicité ne peut être que volontairement incomplète et que les sons produits par les autres opérateurs viennent déclencher des réflexes par surprise. Avec Entre Vifs, nous appelions cela le « pilotage réflexe ». La spécificité de ce « Bruitisme » est d’autant plus difficile a dissocier de la musique car l’on croit forcément aujourd’hui que tout peut être musique. C’est culturel, il y a eu John Cage et de grands innovateurs musicaux qui prenaient en compte l’impossibilité de lire ou jouer une partition volontairement trop compliquée, les objets sonores, les jets de pianos, les instruments préparés, la musique acousmatique, la musique industrielle… Je maintiens que la démarche de Entre Vifs est spécifique. Il n’y a rien qui peut ressembler de près ou de loin aux instruments totalement artisanaux et à la limite du contrôlable qu’utilise Entre Vifs et fabriqués par Zorïn. Grâce à la technologie musicale actuelle, Je mets aussi parfois en place des dispositifs me permettant d’atteindre cette pratique « Bruitiste ». Cela s’en rapproche, mais ce n’est pas produit avec le système sonore incroyable de Entre Vifs…

« Musique »
Sur les cassettes du Syndicat du début, Zorïn avait trouvé un autre terme : « Bruitisme Lyrique ». On aimait bien installer nos tiroirs ou étiquettes à nous pour brouiller les pistes, comme beaucoup de courants ou autres étiquettes inventées par les musiciens eux mêmes, qui ne sont là en fait que pour affirmer leur spécificité, face aux gros containers dans lesquels ils peuvent facilement être enfermés. Pour moi, en fait, Le Syndicat a toujours fait de la musique, et ne s’est d’ailleurs pas toujours revendiqué comme « Bruitiste ». Le Syndicat a aussi donné dans le « Panzerbeat » ( trouvé par Zorïn hahaha ! ). D’ailleurs, depuis assez longtemps, il n’y a plus rien sur pas mal de disques du Syndicat. Un titre, une image, des noms de morceaux, le minimum. En tout cas, Le Syndicat a toujours fait de la musique, certes avec des bruits enregistrés sur Walkmans ( ancêtres du sampleur et de la composition musicale sur ordinateur ), c’était une musique totalement improvisée au début, mais elle était faite aussi avec des instruments de musique électronique et en fait, avec tout ce qu’on avait sous la main et qui pouvait faire du bruit ! Aujourd’hui, la musique du Syndicat me semble très composée, produite, pensée.

Voilà. Il y a pour moi une différence entre la Musique et le Bruitisme mais j’aime pratiquer ces deux « sports » avec un plaisir égal.

Qu’en est-il de ton rapport au bruit aujourd’hui où tout le monde s’improvise musicien noise ?
Le bruit est un phénomène sonore physique riche en harmoniques dans lequel on discerne difficilement une harmonique fondamentale. Et un « musicien-noise » ne veut rien dire pour moi. Je n’ai rien a dire sur les gens qui « s’improvisent musicien/noise » tant que je ne connais pas leur « Musique ». Il y a des musiciens qui font des choses que je trouve très bonnes et d’autres qui ne m’inspirent rien personnellement. Je vais aussi juger qu’une musique n’est pas assez riche ou à l’inverse, qu’elle me plaît, en rapport avec ma longue pratique personnelle de la chose, mon histoire perso avec ce média, et donc mon jugement ne sera ni objectif, ni inintéressant. Je viens de faire ma première critique musicale pour une idée que m’a proposé Rafal Kochan de « impulsy stetoskopu ». Un blind test. Critiquer une musique dont on ne connaît pas les auteurs. C’est une idée qui est bien plus intéressante. Et quand au final on connaît les auteurs, c’est très drôle !
Bruit, musique… Le clivage bruit et musique est devenu obsolète aujourd’hui où on peut tout faire avec un minimum de matériel. Les bruits ( et non pas le « Bruitisme »…) sont finalement pareils a des sons ou des notes ou des instruments pour moi. Il y a longtemps maintenant qu’ils font partie des éléments utilisables en musique comme le visionnaire Russolo l’avait pensé. J’avoue avoir une prédilection pour les bruits à attaque brute : les percussions, les sons érodés. Mais j’aime toutes sorte de « bruits » et de sons, à partir du moment où j’ai du plaisir à composer avec eux. Je suis également parfois bruiteur, ce qui n’a rien à voir avec le Bruitisme non plus. Je collectionne une très grande quantité des bruits et de sons dans des disques durs, comme des cadres à papillons. Sauf que les sons restent toujours vivants puisqu’ils se re-déploient à chaque fois dans le temps quand on les fait jouer. Les bruits nous rappellent à la vie, à la nature, aux origines du son et ce sont des éléments essentiels de la création sonore ou de la musique pour moi.

Apparemment vous avez décidé d’arrêter la scène alors que vous aviez donné une bonne douzaine de concerts depuis 2010. Tu comptes aujourd’hui te focaliser plus sur du travail studio plus composé comme Second Empire ?
Je ne vais pas me remettre à composer tout de suite car j’ai mis trois ans à faire ce Second Empire parallèlement à l’épopée live du Syndicat MMX qui m’a énormément apporté. Le Syndicat MMX n’a d’ailleurs pas cessé par dépit ou mésentente envers ce que nous faisions ou entre nous, mais pour des raisons de santé et d’éloignement géographique. Pour me remettre à composer, il me faut une période de latence car il est essentiel pour moi que Le Syndicat ne refasse jamais deux fois le même disque. En ce qui concerne le live, je joue maintenant dans un autre projet improvisé qui s’appelle DüM avec Poupée Mécanique des « Human Toys » à la voix, thérémine et percussions et Mr Piersy Roos à la guitare ou basse électrique qu’il utilise comme un espèce de couteau suisse géant à produire des sons et des bruits, de la musique quoi ! Ce projet est très différent de ce qui était Le Syndicat MMX. MMX était complètement technologique ou électronique hormis nos micros. Un peu comme l’était Le Syndicat des débuts. DüM est ouvert à d’autres styles de musique car Poupée et Piersy viennent d’expériences musicales que je n’ai pas du tout eues. Punk, Jazz, Grindcore, improvisation, musique contemporaine. On nous a dit que nous faisions de la No Wave. Cela n’est pas pour me déplaire… Et pour le coup, la technicité que j’ai acquise pendant le travail avec Le Syndicat MMX n’est pas perdue. Je n’ai jamais rivalisé avec des instrumentistes en improvisation et j’aime vraiment bien utiliser mes contrôleurs et autres machines à sons comme de véritables instruments de musique. J’ai toujours pensé qu’il y avait peu de différence entre une table de mixage ou un outil technologique, et une guitare ou un piano. À partir du moment où on acquiert la technicité nécessaire pour trouver la liberté de jouer avec des outils technologiques, ce sont des instruments de musique. Cela a commencé il y a très longtemps pour moi, par des outils très rudimentaires et non technologiques comme un walkman, une radio ou un robot mixeur par exemple.

Pour finir, j’aimerais avoir ton point de vue sur la pertinence du genre de musique que vous faîtes aujourd’hui ? Est-ce que vous vous êtes toujours sentis comme un peu à part, déconnectés, ou au contraire très en lien avec d’autres artistes, notamment en raison de votre implication dans les réseaux k7 ?
Être connecté musicalement avec son temps n’est pas du tout un vecteur de création pour moi. Quand on fait de la musique depuis longtemps, on voit bien que certains mouvements se créent, se répètent en cycles ou bien font boule de neige à un moment donné puis disparaissent subitement. Tout ceci me semble complètement illusoire par rapport au travail de créer quelque chose de personnel, qui est certes fondé sur des chocs artistiques, mais aussi surtout sur des rencontres entre de vrais gens et au flux de la vie en général. Le réseau cassette ou mail art était un tout petit réseau par rapport à internet, même s’il peut apparaître comme précurseur en ce qui concerne la musique indépendante. Cela prenait du temps et on était finalement en contact avec de vraies personnes, qui écrivaient des courriers parfois très littéraires, accompagnés d’images, de sons, de formes d’art qui les représentaient réellement. La notion de temps et de persévérance était très importante. On a sûrement un peu perdu cette notion aujourd’hui. Et puis la cassette était le seul moyen de faire connaître sa musique quand on n’avait pas d’argent. C’est d’ailleurs un phénomène qui me semblait plus latin qu’ Anglo Saxon à l’époque, car j’avais l’impression qu’il était plus facile de faire des disques en Angleterre qu’ici. Il a quand même fallu qu’il se passe vingt-huit ans avant que Le Syndicat fasse des disques en France et que je rencontre Christophe Louis de Rotorelief. Une chose me semble très importante à savoir, c’est que les gens qui faisaient des musiques extrêmes dans les années 80 en France étaient peu nombreux. À la base, il n’y a pas de mouvement, juste des artistes qui veulent faire sortir leur art au dehors, et qui ont apporté leur petite contribution à l’évolution de la musique.

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