Laurent Genefort – Colonies

06 Avr 19 Laurent Genefort – Colonies

[NDLR : Mise à jour avec quelques questions-réponses en bas d’article]

Colonies regroupe dix nouvelles de Genefort, dont quatre inédits. S’y ajoute une postface de l’auteur dans laquelle il fait le point sur la création de son univers de référence, sur ses influences, sur l’importance du lien avec son éditeur actuel, Olivier Girard, et sur la difficulté qu’il ressent face au format court. Loquace, Laurent replace un texte présentant « L’Orbite piégée », sorti initialement en ebook. Et puis, cadeau supplémentaire, une bibliographie exhaustive de quinze pages. Cette bibliographie permet de saisir ce que signifient l’écriture et la publication, les changements de titres, la multiplication des supports et formats, la vitalité des magazines et la façon dont progressivement un univers s’agence. Cet univers est lui aussi stabilisé par un travail continu de réflexions sur soi et de traductions des autres : les articles, dossiers et la thèse de 1997, Architecture du livre-univers dans la science-fiction (consultable en ligne), sont des éléments qui consolident un parcours.

Avec la publication de Colonies, Laurent Genefort délivre un ensemble disparate, qu’il faut prendre comme tel, quand bien même l’architecture contextuelle de son univers fait des ponts entre les récits et qu’on retrouve des éléments semblables pour donner une cohérence visuelle et fantasmatique.

Pourtant, cette disparité de tonalités, de personnages, d’ambiances n’amène pas une cacophonie. C’est bien l’auteur qui parle derrière ces personnages et entités, qui distingue un à un les points de vue et qui donne alors, petit à petit, un regard complet sur le monde et les autres.

La dominante est fortement humaniste et sensible. La Science Fiction n’est pas évasion face à notre contemporanéité ; au contraire : avec un pas de côté, un saut temporel (parfois régressif lorsqu’on lorgne ces groupes humains en perdition technique), elle dit des choses sur notre temps (voire de tous temps).

Le choix de cette thématique des colonies (un attrait ancien chez Genefort, on le découvre avec la postface) creuse un travail sur l’Homme. La colonie, c’est l’annexion, la confrontation le plus souvent brutale à l’ailleurs, le replis sur soi d’une communauté humaine qui va progressivement se libérer de son origine et définir de nouvelles règles. Ce saut dans le futur est un retour aux sources du sédentarisme, à la création des groupements humains.

La prise en compte de l’Autre, de l’Alien, quel que soit sa forme, est un principe qui se heurte à l’expansion et les activistes prenant la défense des Indigènes se trouvent bien vite massacrés, perdant ainsi leur humanité aux yeux de ceux qui sont pourtant leurs « frères » (« Je me souviens d’Opulence »). Les colons sont, de toutes évidences choisis, recrutés au départ sur un profil adéquat à leur mission. Pourtant, ce qui est intéressant, c’est de voir ce qu’il advient de ce premier tri ; souvent les performances techniques et scientifiques s’affaiblissent à mesure que le lien avec la terre-mère s’étiole (« Le Jardin aux mélodies », « Le Bris »). Coupés du monde, volontairement ou non, les colons se replient sur leur communauté. Ce repli les rend imperméables aux mutations extérieures, tant physiques que psychologiques, les enferme dans une système de pensées qui condamnera à terme l’évolution puis la survie de leur groupe (Idun en fait les frais dans « Longue Vie » ; Olga dans « Proche-Horizon » doit prendre en compte ces mutations d’un groupe-souche, mutations en droite ligne du Darwinisme sans fard découvrant la création d’espèces distinctes avec les pinsons des îles Galápagos). Pour survivre, le groupe humain doit aussi maintenir un socle de références fortes, parfois liés à une emprise sinon religieuse, du moins philosophique (à l’instar de la stabilité culturelle de l’Égypte antique, ceux de « T’ien-Keou » ont sacralisé des rites). Coupé des autres, le groupe humain est à la merci de la moindre modification de son espace vital. Comme on est dans l’univers de la SF, cette modification est cataclysmique et l’humanité bascule alors vite dans une forme de dégénérescence, d’abandon, de perte d’espoir (« La Fin de l’hiver », « Le Bris »).

Bien sûr, Genefort n’est pas aussi fortement politisé, ces remarques sont extraites des 320 pages du recueil. Elles sont ce qui reste de récits bien ficelés, nonobstant ce qu’il révèle de ses atermoiements sur la construction et la longueur de certains de ces textes.

De ces récits, on retiendra la grâce de cette poursuite labyrinthique et claustrophobe dans une station vide, avec un rebondissement final implacable (mais « L’Homme qui n’existait plus » est aussi une ode nostalgique à la perte du territoire conquis, à la souffrance des rapatriés de force, Pieds noirs de l’espace). La confrontation à l’autre épouse différents formats, du massacre festif et ludique (« Le dernier salinkar ») à la symbiose réelle (« Proche-Horizon ») ou au prémisses de l’absorption (« Le Bris »).

L’écriture, souple et inventive, emprunte très parcimonieusement au père Brussolo ou à Volodine (« La Fin de l’hiver ») et s’ouvre aux hommages poétiques (Georges Pérec, bien sûr, mais aussi Pablo Neruda et le romantisme allemand (« Je me souviens d’Opulence »). La souplesse des images libère l’imagination : « Le pan vertical s’enfonce, pendant deux jours sa partie supérieure restera visible à travers les épaisseurs hyalines, au milieu de bulles d’air qui s’ovalisent vers le bas » ; « le goût atroce m’a poursuivi toute la journée et son écho détestable me grimace encore à cet instant ». La renaissance de la vie, dans « La Fin de l’hiver », après 350 de dégel est un passage cinématographique du plus bel effet. Et, l’essence de la SF est présente dès l’amorce d’une nouvelle : « Tout avait commencé par une fleur. Pas une fleur ordinaire, oh non. Celle-là était vraie ».

L’écriture perd le lecteur en quelques mots ; elle n’a pas besoin de description et de lexique complexe pour faire surgir l’ailleurs du cosmos. Ce recueil joue sur la frontière entre le connu et l’inconnu, nous ramène sans cesse à nos décisions et devenirs, à l’acceptation du saut dans le vide, symbolique ou concret. Une invitation à aller y voir, à braver les peurs et les interdits.

« Le moment est venu d’ouvrir grand son esprit ».

Laurent Genefort

Colonies, recueil de nouvelles

Le Bélial’

https://www.belial.fr/laurent-genefort/colonies

320 pages, 20 €, mars 2019

Sylvaïn Nicolino : As-tu pensé aux Pieds noirs en élaborant les versions successives de « L’Homme qui n’existait plus » ? Le sous-entendu sur le rapatriement forcé est tout de même fort.

Laurent Genefort : Je n’avais pas précisément cela à l’esprit. Mais c’est intéressant que certains lecteurs s’approprient ainsi le thème.

As-tu dessiné le Kern pour écrire les différentes étapes de redécouverte de ce lieu dans « La Fin de l’hiver » ?

Non, mais la question touche juste, car j’avais en tête des dessins sur les habitats orbitaux de O’Neill effectués dans les années 70 pour la Nasa. Ils dégageaient une poésie incroyable. « La Fin de l’hiver » était une manière de les faire évoluer par l’imagination [NDLR : ceux-ci sont caractérisés par l’alternance de bandes de fenêtres et de paysages dans le sens de la longueur d’un vaste cylindre].

Que t’apporte la bibliographie complète ?

Une sorte de « Je me souviens » personnel ! Plus sérieusement, la bibliographie n’était pas une volonté de ma part. Alain Sprauel me suit depuis des années. Une biblio figure à la
fin de Lum’en, également au Bélial’. Il a poursuivi son travail dans cet ouvrage.

Comment définirais-tu le space-opéra après tant d’années passées à parcourir ce genre ?

Si je devais le réduire à ses constituants les plus essentiels, le space opera reste avant tout un cadre. Le côté « opera » a évolué et il existe du space opera intimiste – ce qu’est d’ailleurs « L’Homme qui n’existait plus ». Je vais me répéter, mais je pense que c’est toujours valable : pour moi, le space opera, c’est Ailleurs et Demain. C’est-à-dire des histoires se déroulant dans l’espace ou sur d’autres mondes, et dans un avenir plus ou moins déterminé, avec comme caractéristique principale une coupure avec notre monde. (Ce qui fait par exemple que, d’après mon acception, 2001 l’Odyssée de l’espace ou The Expanse ne sont pas du space opera mais des romans spatiaux.)