La Ballade de Genesis et Lady Jaye

28 Nov 11 La Ballade de Genesis et Lady Jaye

Suite de l’entretien autour du film de Marie Losier, La Ballade de Genesis et Lady Jaye, sur la relation amoureuse entre Genesis « Breyer » P. Orridge et feu Lady Jaye.

ObsküreMag : Combien de temps vous a pris le tournage? Quand l’avez-vous commencé?

Marie : J’ai commencé le film il y a sept ans, alors que j’allais à un concert d’Alan Vega et que j’ai vu pour la première fois Genesis, et plus tard je lui ai marché sur le pied! C’est comme cela que nous nous sommes rencontrées et une manière plutôt franche d’aborder le sujet de mon futur film! Son concert à la Knitting Factory de Tribeca était une pure merveille. Ses mots, entre le chant et le discours, étaient profondément poétiques, primitifs, terrifiants parfois. J’étais hypnotisée. J’ai de suite su que je devais filmer ce personnage complexe et puissant, peut-être dans une tentative de mieux comprendre ce dont j’avais fait l’expérience. Mais surtout pour être sûre que l’être que j’avais vu était bien réel et qu’il ne venait pas d’une autre planète. Une coïncidence comme il en arrive souvent à New York m’a fait rencontrer Genesis à l’ouverture d’une galerie à Soho, dans un de ces espaces grand comme une boîte de sardine où on peut à peine marcher et respirer. Etant donné que je suis assez petite, je me suis retrouvée pressée dans un coin où j’ai marché sans le faire exprès sur les orteils de quelqu’un. Je me suis retournée pour m’excuser et là se trouvait Genesis en train de sourire, ses dents en or brillaient alors qu’elle me regardait. Nous avons parlé brièvement, mais à ce moment j’ai senti quelque chose de spécial se passer entre nous. Elle m’a posé des questions sur mes films et m’a donné son email. Je ne sais si c’est le destin ou de la pure maladresse, mais cela a marqué le début d’une collaboration artistique qui s’est développée en une profonde amitié.
Lorsque je suis venue pour la première fois chez Genesis et Lady Jaye dans leur maison pour rencontrer le couple, j’étais assise dans une chaise verte de la forme d’une main. Ils m’ont observé pendant un moment. Nous avons parlé et il leur a semblé alors évident que je ne connaissais pas leur travail. Mais comme je ne faisais pas de films commerciaux, après 20 minutes, Jaye a dit « C’est elle ! ». Ils m’ont expliqué qu’ils cherchaient depuis longtemps quelqu’un pour faire un film sur leur vie. Une demie heure plus tard, ils m’invitaient à les suivre en tournée. C’est comme ça que tout a commencé. Je suis partie dans un bus géant avec le groupe de musique et ma Bolex 16mm, datant de l’époque des films muets et une tonne de pellicule de 3 min… A partir de là, j’ai travaillé seule, à la caméra, au son, au montage.

Pourquoi avoir choisi de vous focaliser sur ces deux artistes et quelle relation faîtes vous entre ce travail et vos travaux précédents (ou à venir?)?

Quand j’ai commencé à filmer Genesis, je finissais un film sur Tony Conrad et d’autres projets de courts mais du moment où j’ai marché sur le pied de Genesis et j’ai été invitée à leur maison et j’ai rencontrée Jaye qui m’a parlé de partir en tournée avec eux deux semaines plus tard, je ne me suis pas posé de questions car c’était désormais évident que ces deux amoureux seraient le sujet de mon prochain film. Les portraits que je fais sont toujours liés à des rencontres immédiates qui se transforment en formidables amitiés sur le long terme. Dans le cas de Genesis et Jaye, c’est pourrait-on dire eux qui m’ont choisi. Gen m’a invité et Jaye a dit “C’est la bonne!”. Je me suis immédiatement lancée dans l’aventure. Je ne savais pas encore que le film tournerait autour de leur relation amoureuse, je n’avais aucun plan. J’ai juste commencé à filmer durant cette tournée. Je pensais que j’allais sûrement faire un documentaire musical mais je me suis vite rendue compte que ce serait trop banal et pas assez pour moi. J’ai aussi realisé la profondeur des personnages que je filmais, leur histoire, leur passé, et l’amour était ce qui était le plus présent et palpable pour moi et un défi également. En particulier après le décès de Jaye, j’ai su que cela devait tourner autour d’eux, et leur relation serait l’ossature du film.

Elles étaient tout le temps ensemble: je les trouvais parfois en bas dans l’atelier, en train de faire des collages ensemble, ou en train de faire la cuisine ensemble. Ah, et il y avait aussi tout le temps Big Boy, le chien, il était la troisième personne de la maison. Si j’étais parfois plus avec Genesis, Jaye n’était jamais loin, dehors dans le jardin, à côté en train d’essayer des vêtements, ou de discuter au téléphone avec ses copines. Et si elles n’étaient pas au même endroit, le téléphone sonnait constamment : c’était l’autre qui appelait. Elles étaient un peu comme Bonnie and Clyde. Quand on marchait dans la rue, elles se tenaient toujours la main, dans le métro, elles s’embrassaient, il y avait un truc très relaxant autour d’elles, une sorte de plénitude d’amour absolu. Elles étaient tellement dans leur monde que parfois elles ne prêtaient pas attention à la caméra, je pouvais filmer librement. En même temps, elles étaient extrêmement généreuses avec moi, toujours très attentionnées quand elles me voyaient peiner, elles m’aidaient à porter mon matériel, me faisaient des petits plats… 

Je n’écris jamais de scénarios et je n’ai pas vraiment de plan de travail quand je fais le portrait d’une personne spécifique. Tout se passe toujours d’une manière organique, c’est ce qui en garde la fraîcheur, la spontanéité, et qui le rend excitant pour moi. Je ne savais pas que La Ballade allait devenir un long métrage, au départ je pensais que ce serait un court. Puis c’est devenu beaucoup plus long, avec des tonnes de rushes qui s’accumulaient !

Je pense aussi que La Ballade est le premier de mes films à être vu par toutes sortes de public, alors qu’avant je m’adressais plutôt aux gens intéressés par le cinéma expérimental. C’est un public que j’aime mais c’est très restreint. J’aime l’idée que l’expérience des films puisse être partagée par des publics différents, avec des cultures, des langues, des âges et des ethnies différentes. Si je peux y arriver avec un petit film étrange, en racontant une histoire que me touche dans la forme et le fond, c’est tout ce qui compte pour moi. C’est nouveau pour moi et très touchant. J’ai parfois du mal à croire qu’il y a plus de 15 personnes dans la salle ! Quelle joie et quelle expérience !

Vous avez autant tenu la caméra qu’assuré le montage. Dites m’en plus sur les choix artistiques que vous avez faits: les reconstitutions (notamment quand Gen se remémore un épisode de son enfance), les mises en scène et représentations de Gen, ou le choix d’utiliser essentiellement de la voix off?

Le montage est une part essentielle de mon travail, j’y passe énormément de temps et c’est pour moi le moment où le film se fait. Comme je filme sur plusieurs années, j’accumule des images, du son non synchronisé et c’est sur la table de montage que l’histoire commence à prendre forme avec le montage du son. C’est pour moi comme un collage, quelque chose de très physique. J’aime accorder l’image au son, le son créant les gestes, la coupe, la chorégraphie de chaque image. Il y a dans mon travail autant de création pendant le tournage que pendant le montage. Comme avec tout mes films je suis seule a filmer et monter, je filme l’image séparément du son et cela me libère en fait, je ne pense pas à synchroniser, a faire des pauses, mais a jouer, me libérer des 2 formes ensembles pour créer avec le son séparément de l’image et inversement. Bien sûr un jour je ferais un film synchro! Mais pour le moment cela a été mon mode de travail instinctif dès mon premier film en 2003.

Avec La Ballade, au court de ces années j’avais commencé a monter des scènes, séquences mais seulement avec les images du groupe PTV3 en tournée, car cela servait en partie de clips musicaux pour leur concert, mais rien de concret et l’histoire de leur amour n’était pas encore là pour moi et je voulais la construire.  Mais rien de précis, de construit jusqu’au moment de la mort de Jaye et au montage 2 ans plus tard.

Je n’écris jamais de scénario, et ne sais jamais vraiment où je vais et donc où le film m’emmène. Seul le temps et l’amitié dessinent lentement les contours et les couleurs du film.

Comme des sortes de tableaux vivants  ou des scène surréalistes, je mélange des moments de fiction ou de la vie de tous les jours, des archives et des prises de vue de ma Bolex. Le son n’est donc jamais synchronisé avec l’image, et cela en rajoute à l’aspect « collage ». Le projet de Genesis et de Lady Jaye de se couper le corps n’était en fait qu’une extension de ce collage, je ne pensais vraiment pas que cela m’amènerait à ce niveau là de liberté dans le montage du film. 

Quel est votre point de vue sur la pandrogynie?

La pandrogynie en tant que telle n’est pas ce qui m’intéresse, et la partie chirurgicale ne m’attire pas du tout mais, pour moi, il y avait un sens profond car j’étais devenue si proche de Jaye et Genesis, de leur démarche et de l’évolution de leur projet. Cela s’associe dans mon esprit au pur AMOUR, ne devenir plus qu’un sans qu’aucune constriction ne soit imposée, et cela se passait autant dans l’esprit que dans le corps. Ils vivent leur vie selon ce principe, la transformation du corps n’est qu’une extension d’un projet global. Ils font des collages et des cut ups avec tout forme de medium, le son, la musique, la cuisine, les vêtements, la pensée, l’écriture, et leur amour était si profond que je ne me suis pas tant intéressée à filmer l’aspect physique et chirurgical mais plus l’amour psychique qui m’environnait tous les jours.

Lady Jaye est décédée durant le tournage. Quels ont été les changements majeurs que cet événement tragique a provoqué?

Quand Jaye est morte, j’ai cru que ce serait la fin du film car je ne voulais pas d’une caméra intrusive avec ce qui se passait. Genesis était complètement brisée et l’histoire fut mise en parenthèses. Mais avec la vivacité et la force qui la caractérise, Gen m’a dit de ne pas arrêter et de continuer à filmer en hommage à Jaye et qu’elle aurait voulu que je fasse un film sur leur histoire d’amour. J’ai donc continué deux années de plus avec beaucoup de douleur. Genesis m’a beaucoup aide et je lui suis infiniment reconnaissante. J’espère que cela donnera le sourire à Jaye pour toujours.

Quelle relation avez-vous eue avec Genesis ? 

Qu’a-t-elle pensé du film et de l’aspect comique de son personnage que vous avez mis en avant ?

Je filme seule et au plus près, il n’y a personne entre ma camera et le sujet. Je pense avoir appris jusqu’à quel point je peux aller avec la caméra tout en me protégeant derrière elle. Je peux me cacher, observer, jouer, ne pas parler. Je laisse aller. Mais l’aspect ludique est essentiel pour moi. Je suis comme cela, donc je pense que cela déteint sur la personne que je filme. L’humour, le rire est une clé majeure de mon travail. Je pense que c’est lié au fait d’être vraie et de laisser faire, avec la douleur, la joie et le rien qui nous caractérisent.

Ma relation avec Jaye et Gen était très proche, comme une famille, protectrice, même si je faisais un film en même temps avec ma tête et mon monde. Elles n’ont jamais interférés sur le contenu. Elles me faisaient entièrement confiance. Quand le film fut fini, Genesis était très excitée et nerveuse. Elle tenait ma main. Je savais que ce film serait douloureux pour elle, et ce le fut, elle pleurait en silence, riait en silence et n’a pas pu me parler après la projection. Elle est rentrée chez elle et 8 heures plus tard elle m’a appelée en disant : « Marie c’est une belle œuvre d’art que tu as faite, c’est le plus beau cadeau que l’on m’ait jamais fait, je ferai tout pour toi pour soutenir ce film, et merci pour toujours ». J’ai été si soulagée et touchée. Je savais que j’avais réussi à faire transparaître une histoire et Genesis l’avait ressenti. Nous sommes toujours aussi proches qu’auparavant mais nous voyons moins souvent, car je travaille et que je ne la filme plus, mais rions toujours ensemble. Elle est très occupée aussi !

 

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