Karnnos – Interview Bonus Obsküre Magazine # 27

21 Fév 16 Karnnos – Interview Bonus Obsküre Magazine # 27

Supplément de notre entretien avec Karnnos, qui refait surface après une dizaine d’années autour d’un superbe nouvel opus, The Dream Continent (Cynfeirdd).

ObsküreMag : Pourquoi ce choix d’avoir fait une pause après la sortie de Undercurrents and Lost Horizons en 2005? Avez-vous lancé d’autres projets après ?
JA : Quand Undercurrents est sorti, je ressentais le besoin de m’éloigner un moment de la musique. La musique jouait un rôle important dans ma vie, mais j’ai eu besoin à ce moment là de dédier plus de temps à ma vie personnelle et professionnelle. Je ne savais pas si je me remettrais à faire de la musique. La joie et le plaisir avaient disparu, et il fallait que je retrouve ces sentiments. C’est par le biais des membres de Sektor 304 que je m’y suis remis, avec un concert de Wolfskin et Sektor 304. Entre temps, j’avais aussi formé un projet plus ethno/ambient qui se nomme Undara et nous avons eu une aventure avec un groupe plus orienté rock psychédélique, Paradox Circle, mais cela n’a pas duré.

Comment composez-vous en généralement avec A. Guerra? On vous a associé à la musique « rituelle », votre pratique de la composition se rapproche-t-elle d’un rituel?
JA : La composition chez Karnnos est très ouverte et plus ou moins chaotique ! Généralement je lance des idées ou un texte et les choses prennent forme à partir de là. Cependant, c’est souvent le contraire qui se produit – quelqu’un propose une ligne mélodique et nous la structurons comme un thème. Dans des cas précisément, les textes et le concept viennent après. C’est très démocratique. Une sorte de réaction chimique, où les idées initiales sont rapidement mises en forme et tout le monde participe. On s’alterne pour ce qui est de donner des idées, donc sur un même disque il y a des chansons composées par Belmil et Nerunbrir (e.g. “Womb of the forests”), d’autres principalement par A. Guerra et ainsi de suite ! Mon rôle dans le processus est modeste : je commence généralement avec quelques idées (parfois vagues ou plus concrètes) et après les sessions d’enregistrement j’essaie de trouver un sens à ce que nous avons fait, ajoutant de la structure à ce qui est enregistré. Ils font la grosse partie du travail musical ; je ne travaille pas tellement les mélodies. Je donne mon opinion, tout le temps, parfois je désapprouve ce qu’ils font, mais les échelles, les notes et les accords sont leur création, pas la mienne. N. Cruz et A. Guerra étaient les compositeurs principaux sur les albums passés, à présent Belmil et J. Oliveira s’y sont mis de façon active. Mais nous participons tous et donnons nos opinions. Je dirais que nous fonctionnons comme la plupart des autres groupes plutôt que comme pour un rituel. J’appliquais plus ces pratiques à Wolfskin et à présent dans Iurta (mon nouveau projet avec A. Coelho de Sektor 304) mais pas tellement dans Karnnos.

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De quelle façon la Nature a influencé et influence encore votre travail?
JA : La Nature fait partie de ma vie et de mon être. J’ai besoin de me sentir entouré par elle, et cette immersion et souvent l’élément créatif déclencheur pour mon travail au sein de Karnnos. Je préfère aussi les traditions spirituelles, comme le chamanisme, qui dénote un lien très fort avec la nature… Il y a un lien fort et profond entre la musique de Karnnos et ses flux et son symbolisme.

Un groupe portugais influencé par les traditions celtiques était assez original quand vous avez commencé, bien qu’il y ait déjà un groupe comme Sangre Cavallum par exemple. Quel est votre apprentissage de ce folklore?
JA : Mes études sur le folklore et les traditions spirituelles sont comme une évolution, un processus. Je ne me focalise pas sur une tradition en particulier, bien que j’ai mes préférences, bien sûr ! Apprendre sur l’héritage celtique, mais aussi celtibérique et ibérique, a été très important pour moi à l’époque, une façon de grandir intérieurement et de réfléchir à ce qui avait été perdu, ce qui nous a été pris par une religion étrangère, la chrétienté. Je ressens toujours une profonde connexion avec cet héritage sur un plan émotionnel, et cela a toujours été au coeur de mon travail avec Karnnos. Je ne veux pas écrire que « c’était la bonne époque », je veux actualiser ces « énergies » à travers ma vie, mes textes. Plus qu’une association active avec ces types de traditions, j’aime les vivre sur un plan personnel, subjectif. Je tente de trouver ma place dans ces traditions ; et j’aime être celui qui rêve éveillé tout en ayant une vie plutôt normale.

Vous vous êtes toujours intéressé au magique, au mystérieux, à l’invisible et il semble qu’avec The Dream Continent vous allez plus profondément dans les règnes de l’inconscient et du subconscient?
JA : Oui, c’est exact ! Les paroles et l’imagerie de Karnnos ont toujours touché à l’invisible et au mystérieux. Karnnos est l’expression de ces thèmes en moi (et pour le reste du groupe bien sûr), cette profonde résonance intérieure que je ressens, comme une peinture expressionniste dans laquelle j’essaie de la décrire. En ce sens, The Dream Continent est, comme je l’ai dit plus haut, une exploration des domaines mystérieux et des réalités invisibles. Il y a , comme dans les disques précédents, quelques archétypes inconscients que j’ai explorés, mais en même temps, les paroles sont clairsemées, comme si elles ne voulaient pas trop en révéler…

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Au début, vous vous intéressiez à la thématique guerrière (« Still we hunt, still we chase » avait même un son assez militaire) mais presque immédiatement le son est devenu plus méditatif, spirituel, mélancolique, comme les sentiments de deuil et de dévastation que l’on ressent après la guerre. Le nom lui même « KARnnos » semblait lié à cette thématique, mais aussi à Cernunnos et aux esprits des forêts. En quel sens ce nom colle bien au groupe?
JA : Pour ce qui est du nom, je l’ai utilisé car c’était une forme grecque du nom Cernunnos. Avant d’être dans Karnnos, j’avais un projet qui se nommait Kar (avec les gars de Sangre Cavallum) et quand j’ai lu cette forme « Karnnos » de Cernunnos, j’ai pensé que ce serait parfait pour ce nouveau projet auquel nous pensions avec A. Guerra… À l’époque, nous écoutions beaucoup de musiques martiales, du style de Laibach ou Der Blutharsch, et je pense que ces morceaux sont juste venus naturellement. Je pense que nous avons fait passer ces types d’expressions martiales dans Wolfskin (en particulier les performances live) et cela a disparu du son de Karnnos. Une autre influence à l’époque c’était notre propre musique folk, celle du Nord du Portugal, basée sur les cornemuses et les percussions (souvent avec une caisse claire martiale). En concerts, Wolfskin était un peu comme cela, cornemuse, percussions et mon déploiement de drones et de textures sonores. Cela dit, ces références martiales, et le morceau que tu mentionnes, font sens dans le sens où il faut lutter pour maintenir notre héritage païen en vie. « Still we hunt, still we chase » ne veut pas dire que nous partons en forêt pour chasser ; cela veut dire que malgré 2000 ans de colonisation mentale judéo-chrétienne nous ressentons toujours l’appel de la nature, Cernunnos nous appelle encore du fin fond des forêts. C’est une résistance qui continue plus qu’une guerre, pour surpasser les stéréotypes mentaux de culpabilité et toutes ces foutaises, revenir à la joie de danser ivre dans les bois avec Cernunnos, Pan, Bacco et tous ces chics types.

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Y avait-il un concept précis derrière The Dream Continent?
JA : Comme les disques précédents, The Dream Continent s’est basé sur un concept principal, reflété dans les paroles et dans les morceaux. Comme je l’ai dit plus haut, ce disque est un voyage à travers un autre monde. C’est comme s’éveiller sur une terre étrange et l’explorer. À un moment, tu te demandes si tu as rêvé ou pas, mais ce n’est pas ce qui importe, c’est la découverte de ce continent inquiétant qui compte. Il y a un fort sentiment géographique sur le disque en raison de l’image de la découverte d’un « nouveau » territoire, étrange, irréel.

L’album dépeint des paysages sonores ambient mais de temps en temps un élément de dark jazz se fait sentir (« Floating away from sight »), et parfois les guitares ou les percussions se rapprochent du post-rock (« Hollows of the Night »). Est-ce que l’album reflète certaines des choses que vous avez écoutées ces dernières années?
JA : Quand nous avons commencé à travailler sur ce disque, il était clair que le résultat serait différent des disques précédents. Nous étions assez détachés de la scène « dark » et voulions continuer notre périple musical, sans se soucier des étiquettes. Donc oui, ces nouvelles approches reflètent quelques unes de nos écoutes ; mais ce n’est pas vraiment un choix conscient, les choses se font naturellement. A. Guerra voulait explorer la guitare électrique donc sur ce point, les influences post-rock étaient un peu plus conscientes !

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L’album commence par la résonance des percussions et cymbales et à partir de là tous les instruments entrent en scène (basse, guitare, électronique…), est-ce une manière de souligner que la résonance et son rapport à la nature et à l’espace est au centre de votre travail?
JA : C’est une façon intelligente de l’interpréter ! Pour moi c’est comme entrer le monde des rêves – la résonance et l’élément clé de l’éveil de l’âme (alors que le corps dort ou entre en état de transe) donc c’est le début du voyage. Ce que j’aime dans le folklore celtique c’est la façon dont le mythe se répand sur la réalité physique et se généralise. Comme les collines sont les paps of Anu ou ce fleuve particulier où le Morrigú lave les dépouilles de la guerre. En ce sens, la nature et l’espace sont transcendants, ils sont une manifestation de l’autre monde, en lien avec les énergies d’un autre monde et l’existence. C’est un regard platonicien sur la réalité, que je suis à la lettre dans Karnnos.

Votre mélange unique de musique rituelle ambient et d’instruments folk reste toujours très mélancolique. Pour vous, une bonne chanson est-elle nécessairement triste?
JA : Une bonne chanson doit me filer des frissons dans le dos ! J’aime l’expression irlandaise d’ « une forme terrible de beauté », pour moi c’est comme un sentiment écrasant. Cela n’arrive finalement qu’avec les chansons les plus sombres, mélancoliques ou ténébreuses… Le sentiment majeur que j’associe à Karnnos c’est la nostalgie, qui apporte généralement cette tonalité mélancolique aux chansons. Pour moi Karnnos est une expérience très émotionnelle, et bien que les chansons puissent sonner mélancoliques, cela me procure une vraie paix de l’esprit…

Sur « Timeless Echoes », tu chantes dans ta langue maternelle alors que la langue anglaise a toujours été dominante. Est-ce que cela vient naturellement?
JA : Il y a quelques morceaux chantés en portugais sur les disques précédents (“O revolteio entrelaçado de penumbra” ou “As life is carved on wood and stone”). L’anglais est comme ma seconde langue, je lis beaucoup en anglais et quand je pense aux textes des chansons, ils me viennent naturellement dans cette langue. Il se passe la même chose pour les chansons en portugais, parfois les mots arrivent juste dans cette langue. La plupart des auditeurs ne vont pas y comprendre un mot, donc j’ai tendance à utiliser ma langue maternelle quand je veux aussi communiquer une certaine forme d’étrangeté à la chanson…

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La musique pourrait aussi être la bande originale d’un film, elle évoque de nombreuses images (« Zenith of the hour », « A Space without Space »). Quelles étaient les images que vous aviez à l’esprit en composant?
JA : “Zenith of the hour” s’associe à un paysage de désert, comme faisant partie de la traversée de ce nouveau continent étrange… cela évoque quelque chose de long et de très fatiguant. “A space without space” a été construit autour des drones de guitares mais pour moi c’est un espace abstrait, le « rebondissement » quant à l’intrigue du disque. Après la visite de ce continent du rêve, je m’éveille dans un espace sans espace, comme les histoires indiennes où le rêveur s’éveille dans une dimension étrange et se rend compte que le monde physique était une illusion. Ce rêve est donc transformateur en soi, quand le dormeur se réveille, il/elle se rend compte que sa réalité ontologique a changé.

Comment ressentez-vous ce retour sur Cynfeirdd avec Karnnos? Peut-on espérer d’autres choses par la suite? Peut-être des concerts?
JA : Nous sommes très heureux que ce disque sorte enfin ! Il a pris tellement d’années à construire. Cynfeirdd s’est révélé être un grand label par le passé donc c’est vraiment bien de revenir avec eux ! Pour ce qui est de l’avenir… nous avons l’intention de continuer à faire de la musique. Nous pensons à revisiter quelques titres du passé et à en composer de nouveaux. Nous verrons ce qu’il en sort… On prépare un set live avec une formation à six et avons déjà deux dates de calées au Portugal. Nous n’avons joué en concert qu’une fois donc cela va être nouveau pour nous ; jusqu’à présent, les répétitions ont été très productives donc je crois que ça va être bien !

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